Spontaneous Génération. — J\fM. Joly and Ch. Musset, who hâve hitherto sidecl with M. Pouchet in his endeavours to prove that the lower kinds of organism may be produced without the intervention of any ancestor, hâve just made a new communication on the subject to the Academy of Sciences, in support of this view. Their observations hâve this time been directed to hen's eggs in a state of spontaneous décomposition. A pellicle, solely composed of the granules of the yollc, was f ormed in the first instance after the lapse of twelve hours. This was succeeded by a living population, con- sisting of Monas capusculum and Bacterium ternio, which were seen traversing the slides of the microscope in aU directions. This population increased for some days to an incredible extent ; ifc then died off, and its remains, after lying heaped up for some time, were at last covered with a membrane dotted with little spherical grains or spontaneous eggs, according to M. Pouchet, which in their turn produced the Kolpoda Gucullus, which, after remaining for some time imprisoned on ail sides by the membrane, at length began to rotate slowly like the embryos of certain mollusks, and then, extri- cating themselves from the mass in which they had been generated, fairly appeared under their characteristic forms and with their usual motions. The proliférons pellicle which covered the surface of the liquid being duly removed, the mass of yolky grains under experi- ment was gradually exhausted, the same phenomena being each time visible. Hence MM. Joly and Ch. Musset are of opinion that it is thèse grains which are transformed without any extraneous agency into Monades and Bacteria, and subsequently into Kolpoda. Milk, calves' liver, pounded linseed, potato fecula, and yeast, mixed with pure distilled water, hâve produced similar efFects. HÉTÉROGÉNIE OU TRAITE DE LA GENERATION SPONTANÉE ^ '^ OUVRAGES DE L'AUTEUR QUE l'on trouve A LA MÊME LIBRAIRIE I Théorie positive de l'oTulation spontanée et de la fécondation dans l'espèce humaine et les mammifères, basée sm^ l'observation de toute la série animale , par le docteur F. A. Pouchet. Ouvrage qui a obtenu le grand prix de physiologie à l'Institut de France. Paris , 1847, 1 vol. in-S de 500 pages, avec atlas in-4 de 20 planches, renfer- mant 250 figures dessinées d'après nature, gravées et coloriées. 36 fr. Dans son rapport à l'Académie, en 1845, la commission s'exprimait ainsi en résu- mant son opinion sur cet ouvrage : Le travail de M. Pouchet se distingue par l'im- portance des résultats, par le soin scrupuleux de V exactitude, par Vétendue des vues, par une méthode excellente. L'auteur a eu le coui'age de repasser tout au critérium de l'expérimentation, et c'est après avoir successivement confronté les divers phénomènes qu'offre la série animale, et après avoir, en quelque sorte, tout soumis à l'épreuve du scalpel et du microscope, qu'il a formulé ses lois physiolo- giques FONDAMENTALES. flistoire des Sciences naturelles au moyen âg^e, ou Albert le Grand et son époque, considérés comme point de départ de l'école expérimentale, par F. A. Poughet. Paris, 1853. 1 beau vol. in-8. 9 fr. Reclierclies et Expériences sur les Animaux ressusci- tants faites au Muséum d'histoire naturelle de Rouen, par F. A. Pou- chet. Paris, 1859. Brochure in-8 , 5oz« /^re^^e. Zoolog^ie classique ou Histoire naturelle du règ^ne ani- mal, par F. A. Pouchet. Paris, 1841. 2 vol. in-8 et atlas. 26 fr. Histoire naturelle et ag^ricole du hanneton. Rouen, 1853, in-8. ' 2 fr. He la I*luralité des Haces humaines. Essai anthropologique, par Georges Pouchet. Paris, 185S. In-8 de 200 pages. 3 fr. 50. CoRBEiL, typographie et sléréotypie de CRÉTi, I HÉTÉROGÉNIE ou TRAITÉ DE LA GÉNÉRATION SPONTANÉE, BASÉ SUR DE NOUVELLES EXPÉRIENCES , PAR F. A. POUCHET CORKESPONDANT DE l'iNSTITCT (aCADÉMIE DES SCIENCES), Directeur du Muséum d'hisloire naturelle de Rouen, Professeur à l'École de médecine et à l'École supérieure des Sciences de la même ville; Chevalier de l'ordre impérial de la Légion d'honneirr, oflïcier de l'ordre impérial du Lion et du Soleil • Membre des Sociétés de Biologie, philomatique , d'histoire naturelle et des Sciences physiques de Paris; membre fondateur de la Société impériale zoologique d'acclimatation de Paris; Associé de la Société d'Anthropologie -, membre de l'Académie des Sciences et des Lettres de Rouen, et des académies de Strasbourg, Toulouse, Caen, Cherbourg, Lisieux,\Veiiise, Philadelphie, Turin, Bruges; de la Société linnéenne et de la Société des Antiquaires de Normandie; correspondant du ministère de l'Instruction publique pour les travaux scientifiques , etc., etc. MuUa renascentm\ quœ jam'cecidere. HoR. , Art Poét. A-\1S.C TROIS PliAMCHES ORATKES. PARIS J. B. BAILLIERE et FILS, LIBRAIRES DE l'aCADÉMIE IMPÉRIALE DE MÉDECINE, rue Hautefeuille , 19. L.O.VDRES ( NEW-YORK HIPPOLÏIE BAlLLlÈRE, 21^, REGENT-STREET. | HIPP. ET CH. BilLLIÈRE FRÈRES, 440, BROADWAY' MADRID, G. BAILLY- BAILLIERE, GALLE DEL PRINCIPE, 11. 1S59 MONSIEUR P. RAYER, MÉDECIN ORDINAIRE DE SA MAJESTÉ l'empeREUR, MEMBRE DE LINSTITUT (ACADÉMIE DES SCIENCES), MEMBRE DE L' ACADÉMIE IMPÉRIALE DE MÉDECINE, COMMANDEuL DE L'ORDRE IMPÉRIAL DE LA LÉGION D'hONNEUR, PRÉSIDENT DE LA SOCIÉTÉ DE BIOLOGIE, PRÉSIDENT DU COMITÉ CONSULTATIF d'hYGIÈNE PUBl'iQUE DÉ FRANCE, ETC., ETC. Monsieur et très-illustre Confrère, En plaçant votre nom en tête de cet écrit, je n'ai eu que l'intention de dédier celui-ci à l'un des savants dont s'honore le plus la France, et non d'en sauvegarder les doctrines à l'aide d'un patronage illustre. Vous remplissez une noble mission au milieu du tour- billon scientifique de notre époque ; c'est celle d'un homme qui, voué lui-même aux travaux intellectuels, aime à pla> cer sous son égide protectrice tous ceux qui s'en occupent aussi. J'ai été à même de pouvoir l'apprécier, et c'est un hommage public de ma reconnaissance que je me plais ici à vous adresser. F. POUCHET. Au Muséum d'histoire naturelle de Rouen, 15 juillet 18S9. PREFACE Cet ouvrage est le fruit de trois années d'expé- riences et de recherches incessantes. Lorsque , par la méditation , il fut évident pour moi que la génération spontanée était encore l'un des moyens qu'emploie la nature pour la reproduction des êtres, je m'appliquai à découvrir par quels procédés on pouvait parvenir à en mettre les phénomènes en évidence : là fut la tache laborieuse. Au milieu de mille essais infructueux, j'ai poursuivi celle-ci, sans relâche comme sans découra- gement , jusqu'au moment où l'expérience est enfin venue la sanctionner de toute son autorité. L'ensemble de cet ouvrage peut naturellement se partager en deux sections : la partie expérimentale , qui en est la seule fondamentale , et la partie théo- rique, qui n'en forme qii\ui fragment accessoire. Je n'ai eu pour but que de démontrer un fait , et VIII PRÉFACE. non d'en discuter l'essence et les nébuleuses théories. J'appelle toutes les sévérités de la critique sur la partie réellement essentielle de cet écrit; de cette cri- tique loyale et indépendante qui , en dehors des idées préconçues ou des passions, cherche la vérité partout où elle se trouve, et signale l'erreur avec une louable fermeté; de cette critique, enfin, qui honore autant ceux qui en sont l'objet que ceux dont elle émane. Je dois avouer qu'une telle critique m'a déjà été fort utile dans l'achèvement de cette œuvre. Deux des expériences qu'elle contient y ont donné lieu , et elle m'a permis de connaître quelles étaient ses exigences. Je me suis efforcé de m'y conformer. Ce sont ces mêmes conseils éclairés que je réclame encore aujour- d'hui. Mais en même temps que j'appelle toutes les sévé- rités de l'opinion sur la partie expérimentale , j'im- plore toute son indulgence à l'égard des théories. Sur celles-ci, chacun peut avoir ses idées, et les disputes incessantes n'éclairciront peut-être rien; aussi je serai heureux de voir écarter ce sujet, jusqu'au moment où l'on reconnaîtra généralement que le fait capital est incontestablement démontré, ce qui, je l'espère, n'est pas éloigné. Quelques naturalistes illustres de notre époque, en PRÉFACE. IX tête de leurs ouvrages, ont cru devoir protester avec amertume du peu d'encouragement qu'ils avaient trouvé dans les sphères élevées de l'enseignement. Je viens remplir une tâche plus douce, et parler de mes sentiments de reconnaissance envers les personnes qui m'ont entouré de leur protection. J'ai dû à M. le baron Ernest Le Roy, sénateur, préfet de la Seine- Tnférieure, un acte tout spontané de justice, et je me plais à lui en exprimer ma vive gratitude dans les premières lignes de ce livre , destiné probablement à se répandre dans tant de lieux divers. D'un autre côté, M. Verdrel, maire de Rouen , avec une bienveillance qui n'a été dépassée que par le sentiment de courtoisie qui l'accompagnait, a mis le directeur du Muséum d'histoire naturelle de Rouen dans une situation propre à faciliter ses travaux ; je dois l'en remercier bien vivement. Enfin, ce Muséum lui-même, auquel l'administra- tion de M. H. Rarbet et celle de M. Fleury ont donné une si grande impulsion, par ses laboratoires, si bien disposés pour la méditation et le travail , est venu aussi m'offrir les plus amples ressources. Là j'ai pu répéter presque toutes les expériences de mes devan- ciers, et en instituer un grand nombre de nouvelles. Je ne puis non plus ouiettre de dire que j'ai trouvé X PRÉFACE c en Angleterre les plus vastes moyens d'étude, dans la magnifique bibliothèque du British muséum. C'est un vrai paradis pour ceux qui se consacrent aux sciences; d'autres l'ont déjà exprimé avant moi. Je regrette sincèrement d'avoir à reporter à l'étranger une admiration pour une institution qui n'a point d'é- gale en France , où le manque absolu de confiance empêche de rien réaliser de grand dans cette direc- tion. Cependant, il serait injuste de ne pas dire que, si j'ai été loin de rencontrer les mêmes ressources, les mêmes matériaux, dans les bibliothèques de l'Institut et du Jardin des Plantes, j'y ai toujours rencontré la plus grande obhgeance de la part des hommes in- struits qui les dirigent. ERRATA. Page 113, lig. 4% au lieu de décomposition, lisez de composition. Page 138, lisez chapitre III. Page 152, au lieu de Muséum d'histoire naturelle de Rome, lisez de Rouen. Page 544, lig. iO^, au lieu de Rudolphi, lisez Redi. MiTHABD M. METOàLF, BIBLIOGRAPHIE Adanson. Voyage au Sénégal. Paris, 1757. — Famille des plantes. Paris, 1763. Adelon. Physiologie de l'homme. Paris, 1828. Agassiz. Recherches sur les poissons fossiles. Neufchâtel, 1835. — Études sur les glaciers. Neufchàtel, iS^O. — Annals of nat. hist. 1850. Aldrovap^de. De mollibus ci'ustaceis, etc. Bologne, 1642. Alt. Dissertatio de Phthiriasi. Bonn, 1824. Andry. De la génération des vers dans le corps de l'homme, Paris, 1741. Arago. Système osseux, aqueux et volcanique. Aristote. Opéra omnia. Meteor., lib. — De cœlo^ cap. n et xii. — Histoire des animaux. Paris, 1783. — Traité de la génération. AviCENNE. De congelatione et conglutinatione lapidum, dans VArs aurifera. Bâle, 1610. Bacon (François). JSovum organum. Paris, 1843. Bacon (Roger). Opus majus. Londres, 1733. Baer (De). 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La génération spontanée est la production d'un être organisé nouveau, dénué de parents, et dont tous les éléments primordiaux ont ététirés de la ma- tière ambiante. Celle définition se rapproche de toutes celles des physiologistes modernes, mais elle est seulement un peu plus explicite, plus précise. Cette génération, ainsi que l'exprime Burdach, étant la manifestation d'un être dénué de parents, est par conséquent une génération primordiale, une Création! L'illustre savant qui a soutenu si magnifi- quement l'existence de ce phénomène auquel il donne le nom dliétérogénie, ajoute qu'on le recon- naît partout où nous voyons paraître un corps or- ganisé sans apercevoir un autre corps de même na- ture dont il puisse procéder (1). i ( l) Burdach, Trmïe de physiologie. Trad. de Jourdan, Paris, 1837, t. I, p. 8. POUCHET. 1 f HETEROGENïE. C'est ce mode de reproduction qui a été successi- vement appelé génération primitive^ primigène^ ori- ginaire, directe, équivoque {\) elspontéparilé {2). La question de la génération spontanée a divisé les savants en deux camps opposés, et les hommes les plus illustres ont pris part aux luîtes animées et incessantes auxquelles ce grave sujet a donné lieu depuis tant de siècles. La victoire est encore indécise; aussi reste-t-il quelque gloire à conquérir pour celui qui la fera pencher de son côté. Pour nous, nous combattons à l'abri d'une ban- nière bien respectable et bien imposante, puisque déjà, dans l'antiquité, elle portait les noms d'Anaxa- gore, de Leucippc, de Démocrite, d'Épicure, d'Aris- tote, de Pline, de Lucrèce et de Diodore de Sicile; et que depuis la Renaissance jusqu'à nos jours, on a vu successivement V^ inscrire ceux de Rircher, Rondelet, Aldrovande, Matthiole , Fabri , Bonanni, Burnet, Gassendi, Morison, Dillen, BufTon, GuéneaudeMont- béliard, Needham, Priestley, ïngsnhousz, Gleichen, Stenon, Baker, Wrisberg, Fray , Werner, 0. F. Muller, Braun, Pallas, Rudolphi, Bremser, Goeze, Nées d'Esenbeck, Eschricht, Unger, Allen Thomson, de Lamélherie, Cabanis, Lavoisier, Lamarck, Saint- Amans, Turpin Desmoulins, Latreille, Bory Saint- Vincent, Dumas, Dugès, Eudes Deslonchamps, Gros, Tiedemann, Treviranus, Bauer, J. Muller, Burdach, (1) BuRDACii, Traité de physioloyie. Paris, 1837, l. I, p. 8. [2] Dugès , Traité de phijsiologie comparée. Paris, 1839, t. II, p. 197. f:' HISTORIQUE. 3 Carus, Oken, Yaientin, Dujardin, et A. Richard (1). Nous n'entendons nullement, en nous appuyant de l'autorité de tant d'hommes, dont la plupart se sont (1) Comp. Aristote, Histoire des animaux. l?airis,{lS3. — Traité de la génération. — Diodore de SiaLK, Bibliothèque historique. Trad. Paris, 1846. — Pline. Histoire naturelle.M'^.Xj chap. lxxxvii. Lucrèce, Dererum naturd. Paris, 1680. — Kirciier, Mundus suh- terraneus. 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Nous, nous combattons avec une armée plus ma- gnanime et plus disciplinée, et si nous aspirons à faire triompher nos opinions, confiant en nos forces, nous ne voulons devoir ce succès qu'à une lutte libre et Considérations sur les corps organisés. Amsterdam, 1762. — Spal- LANZAM. Opuscules de pliysique anim. et végét. Paris, 1787. — Saggio di osservazioni microscopiche concenienti il sislema délia generazione di Needham e Buffon. Modène, 1767. — Virey, Dic- tionnaire de Déterville, art. Génération, t. XII, p. S43. — Ehreisberg, Die Infusionsthierchen als voUkommene Orgaiiismen. (Les infu- soires organisés complètement.) Leipzig, 1838. — Cuvier, Règne animal. Paris, — Flourens, Cours sur la génération, l'ovologie et l'embryologie. Paris. 1835. Histoire des travaux de Buffon, p. 97. — L BouiiDON, Principes de physiologie comparée. Paris, 1830. — LoNGET, Traité de physiologie. Paris, 1841. (1) De Blainville, Manuel de zoophylologie. 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Nous devons avouer^, en débutant, que c'est en poussant leurs prétentions jusqu'au delà du possible et parfois môme jusqu'à l'absurde, que certains par- tisans de l'hétérogénie ont entravé une cause qu'ils prétendaient défendre. Fray est malheureusement tombé dans cet excès en prétendant avoir vu des limaçons et des vers de terre naître au milieu des substances organiques en fermentation (3). Est-ce la faute de cette sérieuse question, qui exi- geait les plus déHcates observations des naturalistes, les plus abstraites méditations des philosophes, si (1) Chkvreul, Lettres adressées à M. Villemain sur la méthode en général. Paris, 1856, p. 3. (2) Descartks, Discours delà méthode. Paris, 1845, p. 4. (3) Fray, Essai surPorigine des corps organisés et inorganisés. Paris, 1817. — - Burdacii, Phys., p. 17. HISTORIQUE. ' elle a subi de compromettantes interprétations? Les rêveries de ralchimie ont-elles fait condamner la science des Lavoisier et desDavy? L'immense savoir^ ^ d'Arislote est-il compromis pour avoir avancé qué^^^^^ j c'est du. Union de nos fleuves que naissent les an- . guilles(l)? Ainsi M. Camus se révolte à Tidée « d'attribuer à un assemblage fortuit ou au hasard, la production d'un être qui a des organes aussi parfaits dans leur genre, aussi propres à remplir la fin à laquelle ils sont des- tinés. Comment, ajoute-t-il, rapprocher jamais deux termes aussi éloignés que le sont une opération for- tuite et un résultat aussi parfait que l'est le corps d'un animal quelconque (2)? » Je ne me, soulève pas avec moins d'énergie contre cette idée que fie le fait ce savant helléniste ; c'est là justement qu'est le point culminant de la dissidence, el il faut bien spécifier que par génération spon- tanée, nous n'entendons pas plus que celle-ci forme un insecte de toutes pièces, que nous n'entendons qu'il naît fortuitement un homme dans l'ovaire delà femme. Mais nous prétendons seulement que, sous l'influence de forces analogues encore inexpliquées, et qui, comme le dit Cabanis (3), "resteront vraisem- blablement inexplicables, il se produit, soit dans les animaux eux-mêmes, soit ailleurs, une manifestation (i) Aristote, Histoire des animaux. Paris, 1783, p.* 367. — Traité de la géncration, iiv. 111, ch. ii. (2) Camus, Notes sur l'Histoire des anirnaux d'Aristote, p. 345. (3) Cabanis, Rapports du physique et du moral de l'homme. Paris, 1824, t. Il, p. 236. rkcr^r 8 HETEROGENIE. plastique qui tend à grouper des molécules; à leur imposer un mode spécial de vitalité dont il résulte en- fin un nouvel être, en rapport avec le milieu où ses éléments ont été primitivement puisés. J'espère que nous abordons la question sans am- bages. C'est en prêtant aux hétérogénistes de notre temps les prétentions des atomistes de l'antiquité, qu'on a soulevé contre eux de légitimes répugnances. Lais- sons à chaque siècle la responsabilité de ses doctrines et de ses erreurs, et n'entravons point la marche du nôtre en accumulant les fautes des autres époques; la gloire des sciences modernes n'a plus à compter avec les vieilleries des temps passés. Éludions la question dans ses proportions ra- tionnelles, et nous verrons ses adversaires dispa- raître. Lorsqu'on envisage celle-ci sous ce point de vue, on voit que l'épreuve que Balbus propose aux épicu- riens, et que reproduisent sans cesse tous les scolas- liques, n'est réellement qu'une puérilité (1 ). Car il ne ^,, doit pas être plus permis aux molécules de la matière de se grouper fortuilement dans l'ovaire d'un animal pour y donner naissance à un nouvel être, qu'il ne leur est permis de s'agglomérer dans un milieu diffé- rent pour arriver au même résultat. Il ne s'agit plus ({) Camus, Notes sur Thistoire des animaux d'Aristote, p. 345. — Balbus voulait que les épicuriens, pour prouver leur système, jetassent épars une foule de caractères pour voir s'il résulterait jamais de leur groupement fortuit quelque poème suivi ou au moins quelques vers. Cicéron, De nat. Deor.^ lib. II. HrSTORIOUE. g ici que de savoir si l'Intelligence suprême, si ïordre de Dieu, comme l'appelait Van Helmonl dans son style poétique (1), a ou non permis que la même force plastique qui est mise en œuvre dans l'organisme des animaux et des plantes, puisse aussi, dans certaines circonstances, se manifester au milieu des débris de ceux-ci ; ou enfin si la même loi qui préside à la formation d'un ovule dans le tissu du slroma peut également élever à la puissance d'un œuf les molé- cules organiques dispersées en d'autres endroits. C'est dans une autre direction qu'on ne l'a fait gé- néralement qu'il faut considérer la génération spon- tanée. Lui prêter, comme on le fait, la création immé- diate d animaux parfaits, surgissant instantanément de a rencontre fortuite de leurs éléments au milieu de la matière, c'est nous reporter aux absurdités anti- ques, dont la critique a fait ample justice; et c'est prêter a ce mode de génération une puissance que n'a même pas la reproduction sexuelle, où tout com- mence par des phénomènes de l'ordre le plus obscur et se manifeste successivement. La génération spon- anee ne crée pas un être adulte, elle procède par les mêmes voies que la génération sexuelle, qui, comme nous le démontrerons, est elle-même d'abord un acte tout spontané, par lequel la force plasti- que rassemble dans un organe spécial les éléments primitifs de l'organisme. De façon que la généra- tion qu'on appelle sexuelle, comme l'ont déjà dé- montré nos travaux, est réellement précédée d'un (1) Van Helmont, Ortes mcAcm*. Amslerdam 1648 yi \jr^--^«. A (uj{lIBRARYJ:J 10 HÉTÉROGÉNIE. phénomène tout individuel et tout spontané (1). Dans l'ovaire d'un animal, si la force vitale est réglée pour produire un être dont l'essence dérive des conditions particulières qu'y offre la matière ani- mée, il en est de même dans la substance proligère primaire; la force plastique y est réglée aussi pour produire des êtres dont l'essence dérive du milieu qui les engendre. Le contraire serait tout aussi anor- mal dans un cas que dans l'autre. C'est donc sur un autre terrain que nous voulons poser la question. Il faut absolument, pour la vider scientifiquement, la reporter au point initial, ei c'est ce que nous ferons dans tout le cours de cet ouvrage. § I. — Antiquité. L'idée de l'existence des générations spontanées est si naturelle, qu'on en trouve des traces dans les plus graves écrits de toutes les nations et de tous les temps. J'avoue que celles-ci n'ont ordinairement rien de sérieux, surtout lorsqu'elles figurent dans les anciens mythes ou les croyances populaires, mais il n'en ressort pas moins un argument de quelque va- leur, c'est que la notion de la spontéparité est uni- versellement répandue, et a traversé tous les siècles de la civilisation. Dans les Juges, l'écrivain inspiré fait naître un es- saim d'abeilles de la corruption des entrailles d'un (1) PouciiET, Théorie positive de l'ovulation et de la féconda- tion dans les mammlCères el respècc humaine. Paris, 1847. HISTORIQUE. ANTIQUITÉ. H jeune lion, et Samson en dérobe le miel pour son festin. Plus loin,netrouve-t-on pas dans l'Ecclésiaste une idée des perpétuelles mutations de la matière, lorsque le sage Roi s'écrie : « Tout va en un même lieu, tout a été fait de poudre, et tout retourne en poudre (1)?» Le rabbin Ame cite des chapitres du Sanhédrin où il est question de souris et de vers que Ton croyait engendrés par le limon (2). La génération spontanée était presque un dogme pourlaplupartdes philosophes de l'antiquité, etcette sentence : Corruptio iinius est generalio allerim, res- tait incontestée comme l'expression d'une vérité fon- damentale. Pour eux, tous les animaux dont la géné- ration n'étalait pas ostensiblement ses mystères à nos yeux, étaient réputés comme naissant spontané- ment des éléments des corps parmi lesquels on les découvrait, sous l'influence fécondante delà chaleur, de l'air et de l'humidité. On attribuait même à la terre la formation des serpents, des rats et des tau- pes; à la fange des marécages, la production des gre- nouilles, des anguilles et do quelques autres poissons ; aux substances animales en putréfaction ou aux vé- gétaux, les divers insectes qui s'en nourrissent et en sortent parfois par légions innombrables (3). Et ces (i) BiBL. SAC, Juges, ch. xiv, v. 14. — licclésiaste, chap. m, V. 20. (2) Breciier, L^mmortalilé de rame chez les Juifs. Trad. de raliemaudpar I. Cahin. Paris, 1857. Sanh., 90, 91. (3) Aristote, Hisloire des animaux. Tiaii. de Camus, t. I, p. 313. — Lucrèce, Diodore de Sicile, etc. 12 HÉTÉROGÉNIE. croyances furent admises par la plupart des écrivains jusqu'au seizième siècle. L'un des plus illustres et des plus anciens philoso- phes de la Grèce, Anaxagore, qui naquit l'an BOOavant l'ère chrétienne, avait déjà prêté la plus extrême ex- tension aux générations spontanées, en supposant qu'au commencement du monde les animaux avaient été formés à même la terre sous l'influence de l'hu- midité et de la chaleur (1). Mais, ce que le système d'Anaxagore offre de réellement remarquable, c'est le rôle qu'il fait jouer, dans la formation des corps, à l'élément coordonnateur. Il est le premier, à ce que dit Bayle, qui n'abandonne pas les combi- naisons de la matière au hasard, à l'aveugle fatalité, en professant qu'une intelligence élevée produisit le mouvement et débrouilla le chaos. Là il met en scène la cause efficiente et la matière passive, l'ou- vrier et les matériaux (2). Cependant c'est à Leucippeque l'on attribue géné- ralement l'invention du fameux système des atomes, qui a joué un si grand rôle dans la philosophie an- cienne et moderne, quoique plusieurs écrivains, ainsi qu'on peut le voir dans Strabon, en reportent l'origine au delà de la guerre de Troie (3), ce qui a été réfuté par T. Burnet (4) et Bayle. {{) DiOG. Laert., lib. II, num. 12.— Bayi.k, Dict. hisl. et crit., t. II, p. 21. (2) Bayle, Dictionnaire tiistorique et critique. Paris, 1820, t. 11^ p. 21. (3) Strabon, lib. XVI, p. 512. (4) T. Burnet, Archœol. philosoph., lib. 1, p. 314. Amster- dam, 1694. HISTORIQUE. — ANTIQUITÉ. 43 L'hypothèse de Leucippe, qui a subi tant de déve- loppements dans les mains de Démocrite et surtout dans celles d'Épicure, et que Lactance a combat- tue à diverses reprises avec un si grand éclat (1) ; après avoir fourni de nombreux éléments aux di- vers systèmes des philosophes de toutes les épo- ques, semble jeter ses dernières lueurs dans les écrits de Kepler, de Descartes et de Gassendi, pour suc- comber tout à fait sous l'ascendant de la science actuelle (2). A l'égard de la doctrine des atomes, un incommen- surable espace sépare les physiologistes modernes et les philosophes anciens, car il n'existe rien de com- mun entre le rôle de ces atomes, à la rencontre for- tuile desquels presque tous ceux-ci prêtaient l'inces- sante production des globes et des créatures animées, et les modestes prétentions des hétérogénistes, qui se bornent à ne considérer que le point initial delà force vitale et de la matière. Mais, malgré la distance qui sépare tes atomistes anciens des modernes partisans de la génération spontanée, les exagérations des premiers n'en doi- vent pas moins trouver place dans l'histoire de celle- ci, parce que ce sont elles qui l'ont si amplement discréditée; leurs rêveries, confond^jes avec un phé- nomène positif, ont déprécié celui-ci à tel point que des esprits sérieux, sans se rendre compte de l'im- (i) Lactance, Divinar. Institution, lib. III, c. xvii, p. 190. — De ira Dei, c, x, p. 533. (2)Comp. Bayle, Dict, philos. Paris, 1820, t. IX, p. 196. — Id., t. Ylll, p. 549. 14 HÉTÉROGÈNIE. mense difTérence des prétentions de l'une et de l'au- tre hypothèse, les ont toutes les deux confondues dans le même anaihème. Aussi demandons-nous ici que l'on forme une scission nette entre les atomistes et les spontéparistes ; leurs prétentions réciproques étant désormais bien tranchées, la vérité surgira plus facilement. Démocrite et quelques autres philosophes, ainsi que le confirm.ent saint Augustin et Plutarque, avaient cru que chaque atome possédait une âme et des facultés sensitives (1) , d'autres les leur avaient refusées. L'on est vraiment étonné de voir Plutarque et Ga- lien traiter sérieusement cette question, et être imités par quelques écrivains modernes (2). Dans l'hypo- thèse, disent les premiers, où chaque atome serait destitué d'âme et de faculté sensitive, on voit mani- festement qu'aucun assemblage d'atomes ne peut de- venir un être animé et sensible. Mais si chaque atome avait une âme et des sentiments, on compren- drait que les assemblages d'atomes pourraient être un composé susceptible de sensation et de mouvement. La diversité que l'on remarque entre les passions des animaux raisonnables et irraisonnables s'explique- rait par la combinaison différente des atomes; auda- cieuse hypothèse s'il en fut, que Bayle lui-même paraît cependant fort disposé à admettre (3). Mais ne (1) s. Augustin, epist. 56. — Plutarque, Adv. Coloten_, p. llH. (2) Plutarque, Adv. Culoten, p. 1 1 H. — Galien. (3) Bayle, Dict. philos., art. Leucippe. Paris, 1820, t. IX, p. 196. HISTORIQUE. ANTIQUITÉ. i5 nous arrêtons pas davantage sur de tels errements qui ne sont plus de notre siècle. Ce que l'on a débité si souvent à l'égard des ato- mes a été reporté avec usure aux molécules organi- ques employées à la génération primaire ; mais c'était tout à fait sans fondement, car les spontéparistes ra- tionnels n'attribuent aucune activité spéciale aux particules des corps, et selon eux elles ne se grou- pent, pour former ceux-ci, que sous l'empire des mê- mes lois qui président à la formation de l'être dans la génération ovarique. Les molécules primaires ne sont pas plus capables de former instantanément une mo- nade adulte que l'ovaire d'un quadrumane de pro- duire un singe tout développé. Et je m'étonne qu'il faille arriver au dix-neuvième siècle pour s'aperce- voir qu'au point initial tout se passe de même dans les deux générations. Les prétentions des anciens philosophes au sujet de la génération spontanée ont été poussées jusqu'à rextrême. Ainsi, Anaximandre et Empédoclc, attri- buaient à cette génération tous les êtres vivants qui peuplèrent primitivement le globe; seulement ils pensaient qu'à leur apparition ceux-ci étaient loin d'avoir la suprême perfection qu'ils revêtirent après en se reproduisant (1). Aristote, selon les plus éclairés commentateurs, parait au contraire penser qu'à l'ori- gine des choses tout a été créé parla volonté divine, mais que malgré cela quelques animaux n'en sont pas moins produits par la génération spontanée (2). (1) Plutarque, De placit. philos., cap. xix. {2} Camus, Notes sur V Histoire des animaux, d'Aristote, p. 344. i6 HÉTÉROGÉNIE. Dans ses écrits, le grand philosophe revient à di- verses reprises sur ce sujet, de manière qu'il est évi- dent qu'il a été pour lui l'objet de méditations sou- tenues. Il admet plusieurs sources à ce mode de production: tantôî, selon lui, les animaux se for- ment dans la terre putréfiée ; tan tôt dans les plantes, et enfin, tantôt dans les humeurs des autres animaux (1). Arislote, que Ton doit placer à la tête des plus illustres partisans de l'hétérogénie, lui donnait même beaucoup plus d'extension qu'on ne l'a généralement fait depuis. Dans son livre cinquième, qu'il consacre à l'étude de la Génération, le savant auteur de V His- toire des animaux émet que beaucoup de ceux-ci ne se propagent pas à l'aide d'êtres semblables à eux, et qu'ils s'engendrent de la matière lorsqu'elle se trouve dans des conditions particulières. Il généra- lise même ce précepte en prétendant « que tout corps «sec qui devient huniide, et tout corps humide qui «se sèche, produit des animaux, pourvu qu'il soit « susceptible de les nourrir (2). » Ainsi, il prétend que la fermentation du limon de la mer et des marécages donne fréquemment nais- sance à certaines espèces de poissons, en se fondant principalement sur ce que souvent les voyageurs ont observé que de nombreuses légions de ceux-ci appa- raissaient dans des marais absolument desséchés, lors- que les pluies y ramenaient une quantité d'eau suffi- (1) Aristote^ Hist. liv. V,ch. xv, xix, xxxi, xxxîi; liv. VI, ch. xv. — De la génération, liv. I,ch. i; 'iv. III, ch. ii. (2) Aristote, Histoire des animaux. Trad. de Camus, t. I, p. 313. HISTORIQUE. ANTIQUITÉ. 17 sante(l). II cite particulièrement à ce sujet les marais des environs de Cnide, qui, à l'époque de la canicule, devenaient absolument à sec, et dans lesquels on voyait pulluler une espèce de muge, aussitôt que les premières pluies de l'automne y avaient ramené l'eau (2). «Il se forme, dit-il, de la même manière, « en Asie, à l'embouchure des fleuves, d'autres petits « poissons de la grosseur de ceux dont on fait les « sauces (3); » ailleurs il prête la même origine aux anguilles (4); selon ce philosophe, les chenilles de divers papillons ne seraient que le produit des plantes diverses sur lesquelles elles vivent (5), et il va même jusqu'à prétendre que certains insectes dérivent do la rosée qui baigne les feuilles à l'époque du prin- temps (6), et que les poux du corps s'engendrent spontanément dans les chairs et viennent ensuite sur« gir à la surface de la peau (7). Théophraste a été le continuateur de son maître relativement à ses opinions sur la spontéparité. On a de lui un livre sur les animaux qui apparaissent su- bitement : on le trouve dans la Bibliothèque de Photius(8). (1) Ahistote, Histoire des animaux. Traduct. de Camus, 1. 1, p. 363 (2) Adanson dit quelque chose d'analogue des marécages de la Senegambie {Voyage au Sénégal). (3)ARisTOTE,///5^oirec;e«ammaMcc.Traduct.deCamus.t.I n 363 (4) /g?., p. 367. ' yf- {^)ld., p. 287. (6) Id., p. 287. (7) Id., p. 3H. (8) F. Redi, Génération des insectes, coll. acad., t. \I, p. 443 cite ce livre. ' POUCHET. a 18 HÉTÉROGÉNIE. Dans la suite, les théories des philosophes grecs que nous venons de citer se répandirent parmi les écri- vains de la république et de l'empire romain , et plusieurs de ceux qui illustrèrent l'époque d'Auguste, les admirent même sans le moindre contrôle. C'est ici le lieu de rappeler Lucrèce, qui a traité son sujet comme poêle et comme physicien, et a si audacieusement développé les théories atomis- tiques de Leucippe et d'Épicure (1). Rien n'ar- rête ce penseur téméraire. Il croit possible , dit Bayle, que les mômes atomes doiit un homme a été composé, et, qui se dissipent par la mort, re- prennent, avec le temps, la même situation et repro- duisent un homme : mais il veut que les accidents de ce nouvel homme ne concernent en aucune manière le premier (2). Pline assure qu'il existe quelques animaux qui sont engendrés par des êlres non engendrés, et dont l'origine n'est nullement semblable à celle des autres espèces (3), et il assure aussi qu'il se forme une foule d'insectes ailés à même la poussière des ca- vernes (4). {{) LvciitcEf De rerum naturâ. Paris, 1680 : Nonne vides quaecumque morâ, fliiidoque liquore Corpora tabuerinl, in parva animalia verli? (2) Batle, Dictionnaire historique et critique. Paris, 1820, t. IX, p. 528. (3) Pline, Histoire naturelle, liv.X, ch. lxxxvii: ctQuaedamvero gigiimitur ex non genitis, et sine uUâ .^imili origine. » (4) Pline, Hist. nat,, liv. XII^ cité par Buffon, t. XI, p. 30, édition de Dcux-Ponls. HISTORIQUE. — ANTIQUITÉ. J9 Diodore de Sicile, en décrivant le sol de la fer- tile Egypte, prélend que, lorsque le soleil échauffe et dessèche le récent limon du Nil, on voit sortir de cehji-ci une foule d'animaux dont l'origine ne peut être douteuse, puisqu'il en est encore parmi eux qui, incomplètement formés, débattent à la surface du sol leur tronc tout à fait achevé, tandis que leur train de derrière encore informe et incomplet reste adhé- rent à la terre (1). Ovide, dans de magnifiques vers, a raconté le même fait (2); et lorsqu'il décrit le déluge deDeucalion, il va même plus loin, en prétendant que c'est à la terre seule que fut abandonnée la reproduction des ani- maux (3). Plutarque dit lui-même, que le sol de l'E- gypte passait pour engendrer spontanément des rats (4), et Porphyre fait aussi mention de cette croyance (5). Enfin, tout le monde sait que Virgile (1) DioJORE DE Sicile, Bibliothèque historique. Paris, 1846, 1. 1, p. 12. (2) Ovide, Métamorphoses, liv. I, v. 422 : Et eodem in corpore saepè Altéra pars vivit; rudis est pars altéra tellus. (3) Ovide, Métamorphoses. Paris, t. I, p. 35: Caetera diversis tellus animalia formis Sponte siià peperit... (4) Plutarque, Sympo^mcon^ lib. ÏI, p. 131. Par ce mot il faut entendre de petits mammifères de l'ordre des Rongeurs, car le Rat proprement dit était inconnu aux anciens. (5)Comp. Camus, Notes sur l'Histoire des animaux d'Aristote, p. 711. — YiLLENAVE, IS'otes sur les Métam. d'Ooide^ p. 129. 20 HÉTÉROGÉNIE. prétendait que les abeilles naissaient au milieu des chairs en putréfaction d'un taureau (1). I II. — Moyeu àgc. A l'époque du moyen âge, les écoles étant sous l'empire absolu de la philosophie péripatéticienne, les idées des maîtres de la scolastique, lorsqu'ils ne turent pas entraînés par le sentiment chrétien , rappellent évidemment celles du chef de l'école an- tique. C'est ainsi qu'Avicenne, dans son ouvrage sur les Déluges, prétend qu'après les grandes inonda- tions du globe, de nouvelles races d'hommes se sont produites à même les amas de cadavres humains abandonnés par l'eau (2). Les auteurs citent encore comme l'un des parti- sans de la génération spontanée , Crescenzi, le plus savant agriculteur du moyen âge (3). Et, d'aprèseux, celui-ci, à l'exemple des anciens, prétendait que des essaims d'abeilles pouvaient naître des entrailles d'un taureau. § III. — Renaissance. A l'époque de la Renaissance et durant les pre- {\] ViRGiLF, Géorg'.^ épis. d'Aristée. (2) AviCENNE, De congelatione et conglutinatione lapidum, dans Ars anrifera. Baie, 1610, t. I. — Villenave, Métam. d'Ovide, Paris, 1806. Notes, t. l, p. 129. (3^ Ci!é par Rf.di, Générât, des ins., collect. académ., t. VI, p. 42i. — Je pense qu'il est question ici du célèbre agronome du moyen âge, n'ayant pu vérifier cette citation. HISTORIQUE. — RENAISSAMCE. 21 mières années qui la suivirent, les écoles, malgré l'ef- fort des deux Bacon (1), ne s'étant point encore soustraites au joug delà philosophie du Stagyrite, il en résulta nécessairement que les idées du chef inat- taquable y furent généralement professées, et que presque tous les savants d'alors, à l'exemple d'Aristote, admirent, sans le moindre doute, l'existence des gé- nérations spontanées. Parmi eux, on peut citer prin- cipalement Matthiole, qui n'hésite pas à considérer les grenouilles comme naissant du limon des maré- cages (2) ; Cardan, qui prétend que l'eau engendre les poissons et que beaucoup d'animaux naissent de la putréfaction (3). On peut ajouter à ceux-ci, Aldrovande (4), Séb. Munster (5), Rondelet (6), Licelus, (7), Moufet (8), Jonston (9), Th. Bartholin (10), Gassendi (1 j), Scali- (1) RogerBacon, Opus majus. Londres, 1733. — François BacOi>;, Novum organum. Paris^ 1843. (2) Matthiole, Commentarii in sex libros Vedar. Dioscorid. Ve- nise, trad. de J. Desmoulins, p. 216. (3) Cardan, De subtilitate, trad. franc. Rouen, 1542, p. 256. (4) Aldrovande, Opéra omnm. Bononiae, 1642. (5) Séb. Munster, Cosmographie universelle. Paris, 1575. (6) Rondelet, Universœ aquatilium historiée pars altéra, etc. Lyon, 1554. (7) LicETUS, De monsim. Amsterdam, 1665. (8) Moufet, Insectorum sive minimorum animalium theatrum. Londres, 1634. (9} JoNSTON;, Theatrum universale omnium animalium. Amster- dam, 1718. (10) Th. Bartholin, De vermibus in aceto et semme. Copenhague, 1671. (11) Gassendi, De vita, moribus et placitis Epicuri. Lyon, 164S. HETEROGENIE. ger (1), qui pour la plupart admirent sur ce sujet les errements des anciens (2). Vers l'époque de la Renaissance, la cause de l'hé- térogénie fut aussi embrassée sans scrupule par plu- sieurs religieux, et entre autres par quelques jésuites, qui ont joui d'une grande réputation scientifique, tels que le P. Kircher, connu par sa vaste érudi- tion (3); leP.Fabri, savant mathématicien français, qu'on prétend avoir connu la circulation avant Har- vey, et qui mourut à Rome grand pénitencier du pape (4); puis le P. Ronanni , naturaliste et anti- quaire italien (5), et enfin le P. Cabée (6). Dans son Mundus suhterraneus ^ le P. Kircher a écrit de longs et curieux chapitres sur la question qui nous occupe et il s'en déclare l'un des plus ar- dents partisans. Pour lui, les exemples abondent, et il en trouve même des plus extraordinaires. La fer- veur du savant jésuite était telle pour- cette thèse, qu'il allait jusqu'à prétendre que des fragments de tiges de certains végétaux, en tombant dansleaus'y transfor- maient en animaux divers; et, pour convaincre ses lecteurs^ il a même fait reproduire quelques figures de (1) ScALiGER, Traduction latine de l'Histoire des animaux d'Aris- tote. Toulouse, 1619. (2) Comp. Redi, Génération des insectes, coll. acad., t. VI, p. 424. (3) P. KiRCHEK, Mundus subterraneus. (4) P. Fabri, Traclatus duo ; quorum prior est De plantis, et de generatione animatium ; posterior Dehomine. Paris, 1666. (5) BOi^A^Nl, Observationes circa viventia, quœ viventibus repe- fiuntur, cum micrographiâ curiosâ. Rome, 1691. (ô) Cabée. HISTORIQUE. — RENAISSANCE. 23 ceux-ci dans son œuvre (1). Là il présente les choses avec tant d'assurance que Redi ne dédaigna pas d'es- sayer deles vérifier par l'expérience (2). Le P. Kircher avait une si grande ferveur pour la cause de la gé- nération spontanée qu'il allait jusqu'à professer qu'il suffisait d'ensemencer la terre avec des serpents pul- vérisés pour récolter une moisson d'ophidiens! Le P. Bonanni , naturaliste connu par son livre sur la conchyliologie (3), a été aussi l'un des plus zélés partisans de la génération spontanée (4), et ses opinions ont eu de son temps assez de retentisse- ment pour que Redi ait aussi cru devoir lui répon- dre (5). Tl a même été assez avancé pour prétendre que les diverses espèces animales et végétales, en se décomposant, produisaient chacune des espèces par- ticulières; opinion que BufPon a lui-même repro- duite lorsqu'il était dans toute la maturité de sa car- rière (6). Amis du merveilleux et frappés de Tétrange aspect de tous ces monstres plus ou moins authentiques qu'ils décrivirent dans leurs œuvres, Aldrovande et (1) KiRCiiER, Mundus SM5ierrane«5. Amsterdam, 1778, lib. XH De panspermiâ rervm, p. 371. (2) J. Redi, De la génération des insectes, coll. acad., t. VI, p. 443. (3) BoNAisNT, Ricreazione delV occhio e délia mente nelV osserva- zione délie chiocciole. Rume, i681. (4) BoNANM^ Observaiiones, etc. (5) F. Redi, Osservazioni intorno agli animali viventi che si trovano neg'i animali viventi. Florence, 168 i. Trad. de la coll. acad., t. VI, p. 487. (6) BuFFON, Hist. na^^ Suppléments. Deux-Ponts, 1786, t. 11» p. 38. 24 HÉTÉROGÉNIE. Licetus (1) se déclarèrent naturellement partisans de la génération spontanée. L'audace du premier n'est arrêtée par rien. Dans son Ornithologie, il existe même un passage fort curieux dans lequel il expose que les bernaches sont produites par certains arbres qui habitent le nord de notre continent; et, pour mieux persuader ses lecteurs, il consacre une grande planche à illustrer ce sujet. Celle-ci représente un arbre portant des anatifes en guise de fruits, et au- dessous de celui-ci des bernaches, qui sont censées en être sorties, nagent à la surface d'un lac (2). Séb. Munster a reproduit une fable analogue, et l'a aussi illustrée par une figure dans son important ouvrage. D'après cet érudit, ce serait un arbre des rivages des Orcades qui produirait les bernaches, et il représente même celles-ci sortant de ses fruits oviformes (3). Enfin, je me plais à croire que, par respect pour notre espèce, Rondelet (4), Gesner (5), Theuet (6), A. Paré (7), Olaus Magnus (8) et Aldrovande (9) ont (1) AldrovaîsdE;, De mollibus crustaceis, etc., p. 583. — Licetus, Demonstris. Amsterdam, 1065. (2) AiJ)RO\ A^BE y De moUibus crustaceis, etc., p. 543, appelle ce prétendu U^miConcha anatifera. (3) S. Munster^ Cosmographie universelle. Paris, 1575, t. I, p. 100. (4) Rondelet, Libri de piscibus marinis. Lyon, 1554. (5) Gesner^ Historiœ animalium. Tiguri, 1551. (6) Theuet, Cosmographie, eh. x-xxii, etc. (7) A. Paré, OEuvres chirurgicales, édition de J. F. Malgaigne. Paris, 1841, t. III, liv.XlX. (8) Olaus Magisus, Historiade gentibus septentrionalibus. Rome, 1555. De piscibus monstruosis. (9) Alorovande, Monstrorum historia. Bologne, 1642. HISTORIQUE. — ÉPOQUE MODERNE. 25 dû considérer comme le produit d'une génération anormale ces monstres étranges, dont leurs œuvres renferment de longues descriptions ou d'incroyables dessins, véritables conceptions d'une crédulité sans bornes ou d'une imagination en démence. Cependant nous devons avouer, en terminant, que quelques-uns des savants de la Renaissance, vaincus par l'observation , pour concilier celle-ci avec la foi qu'imposaient les doctrines du raaîlre révéré, s'effor- cèrent déjà de trouver quelques expédients. Ronde- let fut du nombre. Tout en admettant avec Aristole que les anguilles s'engendrent spontanément du li- mon en putréfaction, il ajoute que, cependant, dans certaines circonstances, ces poissons sont également le produit du rapprochement des sexes (t). § IV. — Époque moderne. L'époque moderne fut remarquable par l'accrois- sement extrême des partisans de la génération spon- tanée. La découverte du microscope ne contribua pas peu à ce résultat. Le monde nouveau d'êtres or- ganisés que cet instrument révélait; ces animalcules, dont l'infinie petitesse étonnait tous les observateurs, leur paraissaient ne pouvoir s'expliquer qu'en suppo- sant que la matière elle-même parvenait à s'animer. La plupart des savants, en voyant surgir presque sous leurs yeux ces myriades d'aniaialcules nouveaux pour eux, supposaient même avoir pris la nature (l) Rondelet, Des poissons de rivière, chap. xx. 26 HETEROGENIE. sur le fait; quelques-uns seulement doutaient en- core. On reconnaît, d'après cela, que durant les deux derniers siècles qui ont précédé noire temps, l'histoire de l'hétérogénie se lie intimement à la dé- couverte et aux perfectionnements du microscope; les partisans ou les adversaires de cette hypothèse ayant souvent trouvé dans l'emploi de cet instrument des arguments nouveaux pour l'appuyer ou la com- battre ! Aussi, d'après nous, l'histoire des découvertes qui doivent être embrassées pour apprécier tout ce qui concerne l'hétérogénie, doit-elle se diviser, pour l'é- poque moderne, en trois périodes, qui sont aussi les trois grandes phases de l'histoire des microzoaires. La première ne comprend que les temps où le mi- croscope simple est employé; c'est une époque d'in- vestigation superficielle; on ne voit guère y briller queLeeuwenhoek, Hartsoeker et Baker. La seconde commence au tenips où le microscope composé est inventé et permet un plus scrupuleux examen des faits; c'est l'époque durant laquelle Needham, Buffon et 0. F. Muller font leurs observations. Enfin, on ar- rive au dernier perfectionnement de l'instrument ou au microscope achromatique; c'est la troisième période, alors que les Ehrenberg, les Dujardin, les Yalenlin et les Czermak (1) font leurs beaux travaux sur l'orga- nisation des microzoaires ; et ce fut seulement alors, aussi, que l'on parvint à embrasser toute l'immen- sité du monde nouveau révélé par cet instrument. (i) Valentin, Nov. act. nat. cur., t. XIX. ~ Czermak, Beitraege zu der Lehre von der Spermatozoen. Vienne. HISTORIQUE. ÉPOQUE MODERNE. 27 L'imagination n'avait rien supposé d'aussi extraordi- naire! Ce fut alors qu'on put découvrir ce Monas crepuscidiis, Ehr., dont le dianriètre n'a guère que 0,0005 de millimètre, ténuité qui est telle que M. R. Owen suppose qu'une seule goutte d'eau en contient parfois cinq cents millions d'individus, nombre qui égale celui de res[)èce humaine répan- due à la surface de la terre (1). Les premiers observateurs qui firent usage du microscope, étonnés de tant d'êtres inattendus qu'il leur révélait et n'ayant encore que des instruments assez imparfaits, admirent généralement la généra- tion spontanée; mais lorsque de grands perfectionne- ments permirent de mieux apprécier les objets et de découvrir que des animalcules, que l'on avait consi- dérés précédemment comme de simples fragments de gélatine doués de formes et de \ie , possédaient parfois une organisation fort avancée , l'opinion de quelques naturalist^es fut ébranlée et les doutes com- mencèrent à surgir parmi eux. Il y a donc, comme nous venons de le dire , une liaison intime entre l'histoire de la génération spontanée et celle du mi- croscope, si souvent invoqué pour en dissiper les ténèbres. l» Microscope simple (dix-sepliéme siècle). La Hollande peut, ajuste titre, revendiquer d'avoir (l)R. Owen, Lecture on the comparative Anatomy and Physiology of the Inverlebrate Animais. Londres, 1843, p. 18. — « Nuniber equjilling thaï of Ihe whole human species now existing upon the surface of the earth. » 28 HÉTÉROGÉINIE. été le berceau de la micrographie, car ce fut dans ce pays que Leeuwenhoek et Hartsoeker employèrent pour la première fois le microscope, dont ils se dis- putèrent si vivement l'invention. Mais ces premiers investigateurs n'employèrent que des microscopes simples, et leur patience infinie, leur sagacité, en triomphant de tous les obstacles, leur permirent cependant, malgré l'imperfection de leurs instruments, de faire une foule d'observations précieuses qui ont servi de point de départ à la science des infiniment petits. Leeuwenhoek, que la Hollande compte au nombre de ses plus illustres enfants, n'en a jamais possédé d'autres; et ce fut avec ceux-ci que ce savant, que Ton considère ajuste titre comme le père de la micro- graphie, fit ses plus importantes découvertes. On peut encore vérifier cette assertion dans les collec- tions de la Société royale de Londres ; car, en mou- rant, il légua à ce corps savant, dont il était membre, tous ceux dont il s'était servi (1). A l'aide de ses microscopes simples, Leeuwenhoek découvrit les animalcules spermatiques, découverte qui eut un immense retentissement, ainsi que quel- ques autres animalcules qui dérivent évidemment de la génération spontanée (2) . Cependant ce naturaliste n'en fut pas moins un ardent antagoniste de cette thèse, dont on aurait cru qu'il devait être le défen- (1) Baker dit que les plus fortes lentilles de Leeuwenhoek ne grossissaient les objets que cent soixante fois en diamètre. Glei- CHEN, p. 15. (2) Leeuwenhoek, Arcana naturœ détecta . Delft, 1695. HISTORIQUE. — ÉPOQUE MODERNE. 29 seur-né. Quelques auteurs, avec M. Dujardin, ont attribué àLeeuwenhoekla découverte des infusoires; mais Ja sagacité du micrographe liollandais s'est plu- tôt exercée sur d'autres animalcules que sur ceux des infusions proprement dits, et il possède assez de titres de gloire sans qu'on ait besoin d'y ajou- ter celui-ci (1). Lorsqu'il est question de Leeuwenhoekj on ne peut oublier de citer Hartsoeker, qui fut son émule et eut de si vives luttes avec lui à l'égard de la priorité de la découverte des animalcules spermatiques et de divers autres sujets. Ce savant, qui a écrit plusieurs traités sur l'optique, a acquis plus de célébrité comme physi- cien que comme micrographe (2); cependant il s'est aussi occupé des animalcules microscopiques, qu'il n'observa également qu'avec de simples lentilles (3). Hartsoeker s'est encore fait remarquer par ses étran- ges conjectures concernant certains êtres organisés. En renouvelant l'hypothèse de la panspermie, ce physicien imagina que les germes invisibles des ani- malcules spermatiques voltigeaient dansrair,et qu'ils entraient dans le corps des animaux par la respira- tion ou avec les aliments; puisque ceux qui conve-- naient à chaque espèce se rendaient aux organes gé- nitaux des mâles, où ils subissaient leurs divers déve- loppements. Mais cette étrange hypothèse ayant été (1) DujARDîN, Dict. univ. d'hist. nat. Paris, 1846, art. Infu- soires, t. VII, p. 43. (2) Hartsoeker, Principes de physique. 1696. (3) Il se servit d'abord de lentilles fabriquées avec des fils de verres exposés à la flamme d'une chandelle. 30 HÉTÉROGÉNIE. abandonnée par lui, il admit ensuite que la forma- tion des êtres dépendait à' une force plastique intel- ligente qu'\, comme une espèce d'âme végétative, pré- side à leur création et régit le jeu régulier de leurs fonctions. Hartsoeker a développé ce système dans plusieurs de ses ouvrages ( 1 ) . Ainsi que le fait observer Fonfenelle, Tâme plasti- que ou formatrice du physicien hollandais est fort analogue aux natures plastiques de Cudworlh qui ont compté tant de partisans, si ce n'était que ces der- nières, selon le philosophe anglais, agissent sans con- naissance, tandis que la force plastique d'Harlsoeker est intelligente (2). Un naturaliste liollandais qui vivait vers la même époque que les deux savants précédents, Goedaert, semble admettre la génération spontanée des insec- tes, puisque l'on trouve cette phrase dans son ou- vrage : « Les vers s'engendrent de toute substance et lesani.naux terrestres, comme les aquatiques, en pro- duisent à foison (3). » Baker, micrographeanglais qui a joui d'une grande célébrité durant le siècle dernier, ne se servait aussi que du microscope simple, et ce fut à l'aide de celui- ci qu'il ajouta si amplement aux travaux de Leeuwen- (!) Hartsoeker, Conjectures physiques. Amsterdam, 1706. — Éclaircissements sur les Conjectures physiques. Amsterdam, 1710. — Suite des Conjectures physiques et des Éclaircissements sur les Conjectures physiques. Ainslerdam, 1712. (2) FoNTENKLLE, Éloge d' Hartsoeker . Paris. — Cudworth, True intellectual Sy.'^tem of the Universe. Londres, 1678. (3) GoEDAEUT, Histoire naturelle des insectes. Amsterdam, 1700. HISTORIQUE. ÉPOQUE MODERNE. 3i hoek, en décrivant, mais il est vrai assez imparfaite- ment, un assez grand nombre d'animalcules qui avaient échappé à ce savant, et qu'il observa dans l'eau des marais et dans les infusions de foin et de quel- ques autres plantes (1). L'hypothèse de la génération spontanée avait tra- versé une succession de siècles sans que l'on songeât même à l'attaquer, mais nécessairement, en passant parle critérium de l'école expérimentale de la Renais- sance, elle perdit une partie de son prestige. Les premiers coups lui furent portés dans l'Académie del Cimento d'immortelle mémoire; là, au dix-sep- tième siècle, Redi, qui en fut l'un des plus illustres membres, démontra par de nombreuses expériences que beaucoup d'insectes que l'on avait crus s'engen- drer spontanément dans les chairs en pulréfaclion, ne se dérobaient pas à la loi générale. Cet expérimen- tateur ayant recouvert des viandes en putréfaction avec une gaze, reconnut qu'aucun ver ne naissait à leur surface, et que les mouches attirées par l'odeur infecte de la chair voltigeaient sans cesse autour de l'appareil; et, dans l'impossibilité d'approcher de la substance qu'il contenait, se bornaient à déposer leurs œufs sur la gaze vers les points les plus rappro- chés de la viande. Cette expérience fut répétée avec du fromage et diverses autres substances, et toujours elle eut le même résultat; aussi la conclusion du sa- vant italien fut « que les vers qui naissent dans les (1) Baker, The Microscope made easy. London, 1743. — Em- ployment for tlie Microsc. 1752. 32 HÉTÉROGÉNIE. chairs y sont produits par les mouches et non par ces chairs elles-mêmes (i). » Les expériences de Redi eurent à son époque un immense retentissement, et il les compléta à son point de vue en soutenant que les entozoaires qui s'engendrent dans les autres animaux, et qu'on regar- dait comme étant essentiellement le produit de l'hé- térogénie, avaient des organes sexuels et suivaient, pour se reproduire, la voie normale (2). C'était là, comme on le voit, toute une révolution dans les idées généralement admises; cependantRedi, qui fut certainement trop facile à l'égard des vers in- testinaux, manqua d'audace lorsqu'il s'agit des insec- tes qui s'engendrent à l'intérieur des tissus des plan- tes; il crut que ceux-ci pourraient bien dériver d'une génération spontanée. Redi, dont les travaux ont encore une grande célébrité, avait victorieusement renversé toutes les traditions de l'antiquité concernant la génération encore inexpliquée d'une foule d'animaux inférieurs. Mais après avoir bien convaincu son époque que ceux- ci ne naissaient nullement par des voies anormales, mais simplement à l'aide d'œufs, cet heureux nova- teur voulut trop généraliser ses observations, en prétendant que ce mode de reproduction est uni- versel. Là est le reproche qu'on peut lui adresser; cependant il faut dire que lorsqu'on lit attentivement son œuvre, on y rencontre de place en place quel- (1) Redi, Esperienze intorno alla generazione degl' insetti. 1638. (2) Redi, Osservazioni intorno agli animali viventi che si trovano negli animali viventi. 1684. HISTORIQUE. ÉPOQUE MODERNE. 33 ques aveux indiquant qu'il n'était pas parfaitement convaincu; aveux qui s'élèvent contre les préten- tions de ceux qui rangent l'illustre naturaliste de Flo- rence parmi les adversaires absolus de l'hétérogénie. Il suffit de citer quelques passages des œuvres de Redi pour se convaincre de la vérité de ce que nous avançons. Au début de son Traité de la génération des insectes, il semble déjà refuser le combat, en disant qu'il ne prétend nullement examiner les opi- nions des philosophes, ni se prononcer à leur égard (1 ). Presque immédiatement après avoir parlé de la création , il dit qu'il est porté à croire que depuis celle-ci, la terre n'a produit d'elle-même aucun être organisé, et il ajoute, enfin^ qu'il \ui paraît vraisem- blable que toutes les espèces se perpétuent par des semences (2). De telles assertions sont loin d'être aussi explicites qu'on le prétend. Plus loin, le doute est encore plus manifeste; et là, il est impossible de ne pas voir que le savant florentin admet aussi la génération spontanée. En parlant des vers qui habitent les végétaux, il prétend que leur génération s'opère de deux manières : « L'une, dit-il, c'est lorsque ces vers viennent du dehors; l'autre, qui ne me paraît point incroijable^ c'est que la même vertu qui produit les fleurs et les fruits y fait naître aussi les vers qui se trouvent ren- fermés dans ceux-ci (o). » (1)F. Redi^ Expérimenta circa generationem insectorum. Ârnsle- lodami, 1671^ p. 24. (2) F. Redi, 26. (3) F. Redi, Expériences sur la génération des insectes. Trad. coUect. acad.ji.VI, p. 447. PoUCHIiT. 3 34 HÉTÉROGÊNIE. Mais lorsque Redi arrive aux vers intestinaux , il ne résiste plus à l'évidence, et là, il en explique franchement l'apparition en invoquant la génération spontanée. On lit dans un de ses chapitres : « Je suis porté à croire que toute matière vivante peut d'elle- même produire quelques vers qui se transforment en insectes volants... » Et deux lignes plus bas, il ajoute : « Je suis très-porté à croire que les vers et les autres insectes qui se trouvent dans les intestins et dans les autres parties du corps humain s'y en- gendrent de la même manière (1). » Redi, ainsi qu'on le voit, ne doit donc pas être compté au nom- bre des adversaires absolus de l'hétérogénie ! Dans d'autres circonstances, Redi, malgré la na- ture de ses travaux et son opinion, arrêtée , a plu- sieurs fois failli à ses convictions. Ainsi , en parlant de larves qu'il a observées à diverses reprises dans le crâne des cerfs, et dont il donne la figure dans son œuvre (2), il dit que le même principe actif et vivifiant qui produit ces petits animaux dans la tête des cerfs et des moutons donne peut-être aussi nais- sance aux poux qui tourmentent les hommes, les quadrupèdes et les oiseaux (3). N'omettons pas ce- (1) F. Redi^ Expériences sur la génération des insectes. Coll. acad., t. VI, p. 458 Osservazioni intorno agli animali viventi che si tiovanonegli animali viventi. Florence, 1684. (2) F. Redi, Expérimenta circa generationem insectorum. Ams- terdam, 1771, p. 303. Aristote avait déjà parlé de ces vers ou lar- ves que l'on trouve dans la tête des cerfs. Hist. des anim., liv. II, ch. XV. (3) F. Redi, Expérimenta circa generationem insectorum, Ams- terdam, 1771, p. 309,el CoUect. académique, p. 460. HISTORIQUE. ÉPOQUE MODERNE. 35 pendant de dire qu'il ajoute qu'il est porté à croire avec J. Sperlingius, que ces insectes naissent des œufs déposés par les femelles (1). II est bien ques- tion ici d'un insecte, et non d'un cœnure, ce que quelques naturalistes avaient pensé (2), car Redi représente exactement sa larve dans ses planches. Ainsi donc voici le chef des adversaires de Thété- rogénie que nous surprenons doutant à plusieurs reprises. Mais la lacune que l'illustre médecin florentin laissa dans son œuvre fut rapidement comblée par Vallisneri, qui fut l'élève et le continuateur des Ira- vaux de Redi, et qui traita le môme sujet avec plus de sévérité que son maître, en n'y admettant aucune exception. En effet, Yallisneri dans ses Dialogues^ publiés en 1700, démontra que les insectes qui ré- sident à l'inléricur des plantes se reproduisent aussi par les lois ordinaires de la génération (3).. Enfin, vers la même époque, Swammerdam con- tribua avec Redi et Yallisneri à former le trio auquel revient toute la gloire du premier effort vigoureux dirigé contre riiypothèse, si populaire, alors de la génération spontanée. Ce grand observateur, en dé- crivant la reproduclion des insectes, dans sa Bible de la nature j et en suivant les diverses phases de leurs merveilleuses métamorphoses, est venu appor- ter aussi d'incontestables preuves en faveur de tout (\) J. Sperlingius, Zoologie. ^ (2) Gérard, Dict. univ. d' hi st. nat. Paris ^ 1845, p. 57. (3) Vallisneiu,. Dialoghi fra Malpighi e Plinio intorno la curiosa origine di molli insetti. Venise, 1700. 36 HÉTÉROGÉNIE. ce qu'avaient avancé les deux savants italiens (1). Swammerdam ne paraît être que le trait d'union qui relie les travaux de Redi à ceux de notre épo- que ; il embrassa naturellement les vues de l'illustre médecin de Cosme 111 , dont il ne fut , en quelque sorte, que le continuateur; mais Swammerdam se montra beaucoup plus inexorable que son prédéces- seur envers les générations spontanées (2). Il combat victorieusement, il est vrai , quelques vestiges de la crédulité des anciennes époques, encore abondam- ment dispersés dans les écrits des savants d'alors, mais il n'attaque aucun des faits transcendants que la science et la philosophie modernes ont évoqués avec autorité pour démontrer Thétérogénie. Et d'ail- leurs , Swammerdam ne possédait guère le calme d'esprit nécessaire pour éclairer toutes les obscuri- tés de la question; ses relations avec Antoinetle Bou- rignon l'avaient conduit à une vie ascétique peu propre à la découverte de la vérité ; aussi l'antagonisme de Swammerdam est-il d'une moins grande importance pour nous que celui de Redi. Mais une étrange chose se passa par rapport à Swammerdam , c'est que, tandis que toute sa solli- citude s'épuisait à combattre les générations sponta- néeSy l'un des éditeurs de la traduction de sa Bible de la nature, M. Gueneau, de son côté, sapait à ou- (1) Swammerdam, Biblia naturœ _, seu historia insectorum. Leyde, 1737. Traduite dans le tome XVII de la Collection acade'- iiîiqiie. (2) Swammerdam^ Biblia naturœ seu historia insectorum. Leyde, •1737. HISTORIQUE. ÉPOQUE MODERNE. 37 trance ses vues dans une longue introduction qui précède cet ouvrage (1). En France, M. de Réaumur, l'un des membres les plus saillants de TAcadémie des sciences, eut la gloire de populariser les découvertes des trois savants que nous venons de citer. Et, dans un ouvrage, mo- nument impérissable de la science, il consigne une foule de curieuses recherches sur la reproduction des insectes, dont les lois générales, posées par ses de- vanciers, avaient encore besoin d'être élayées par de nouvelles observations. Les travaux du naturaliste français sont un modèle de précision et de sagacité; aussi sont-ils encore consultés de nos jours comme ayant la fraîcheur de la veille, et laissent-ils loin der- rière eux ceux de ses prédécesseurs (2). Lesser, naturaliste allemand, qui vécut à la même époque que Réaumur, professa des vues analogues aux siennes, relativement à la génération spontanée. En effet, le savant auteur de la Théologie des insectes ne pouvait naturellement être compté au nombre des hétérogénistes, lui qui, armé du texte sacré et le prenant partout comme point de départ, com- mence son livre en livrant une bataille en règle à toute l'ancienne philosophie (3). Si jusqu'ici nous avons omis le nom d'Harvey, c'est que son aphorisme, devenu si célèbre, ornne {{) GuENEAu, Bible de la nature. Introduction, Collection acadé- mique, p. 24. (*2) Réaumur, Mémoires pour servir à l'histoire des insectes. Paris, 1734. (3) Lesser, Théologie des insectes. Paris, 1745, liv. I, p. 55. 38 HÉTÉROGÉNIE. vivum ex ovo , n'a peut-être pas toute la portée que lui accordent la plupart des o^aristes; car il semble qu'en dehors de cette proposition générale, le savant physiologiste admettait aussi la génération primaire. « Les animaux et les végétaux, dit-il , naissent tous spontanément, soit d'autres êtres organisés, soit en- tre eux, soit de partie d'entre eux , soit par la putré- faction de leurs excréments.... (1).» On voit donc par tout ce que nous rapportons que nos adversaires ne sont pas aussi absolus qu'on le pense générale- ment. On peut ajouter que cet aphorisme a été frappé d'inexactitude par la science moderne , du mouient cil celle-ci a signalé qu'un grand nombre d'animaux inférieurs font exception ; et comme le dit Ch. Ro- bin, sous une meilleure rédaction , omne vivum ex vivo ^ il constituera toujours l'une des principales ba- ses de la biologie systématique (2). 2o Microscope composé (dix-huitième siècle). L'invention du microscope composé ayant suivi de près celle du microscope simple, les savants com- mencèrent spécialement à l'employer vers le milieu du siècle dernier. Les travaux deRedi (3), de Vallis- (1) Harvey, Exercitationes de gêner atione animalium. Lon- dres, 165i, p. 54. (2) Ch. Robin, Histoire naturelle des végétaux parasites qui croissent sur l'homme et les animaux. Paris, 1853, p. 87. (3) Redi Esperienze intorno alla generazione degli insetti. Flo- rence, 1668. — Osservazioni intornoagli animali viventi che si trovano neyli animali viventi. 1681. HISTORIQUE. — ÉPOQUE MODERNE. 39 neri (1), de Swammerdam (2), de Réaumur (3), en nous dévoilant la reproduction d'une foule d'ani- maux inférieurs, avaient porté une profonde atteinte à l'existence des générations spontanées, admise depuis tant de siècles comme un fait positif. Celles-ci parais- saient même alors contestées de toutes parts, lorsque l'usage du microscope composé, en se répandant, transforma de nouveau l'opinion. Les animalcules d'une infinie petitesse, que cet instrument révélait par- tout où l'on en supposait le moins l'existence, firent naturellement penser qu'ils s'y engendraient sponta- nément; et jamais peut-être l'hypothèsederhétérogé- nie ne compta une armée plus compacte de partisans que durant cette seconde phase de la micrographie. On peut considérer Othon Frédéric Muller, natu- raliste danois, comme ayant été le prince des mi- crographes de cette époque (4). En effet, ce fut lui qui, pour ses grands travaux sur les infusoires, em- ploya le microscope composé avec un art encore in- connu jusqu'alors. Le temps durant lequel vécut ce savant célèbre fut fécond en observateurs qui, pres- que tous, ainsi qu'il le fit lui-même, embrassèrent la défense de l'hétérogénie. (1) Vallisneri, Dialoghi fra Malpighi e Plinio intorno la curiosa origine di molti insetti. Venise, 1700. — Considerazioni ed espe- rienze intorno alla generazione de' vermiùrdinari del corpo umano^ Padoue, 1710. (2)SwAMMERDAM, BîbUanaturœseu historiainsectorum. Leyde, 1 737. (3) Reaumur, Mémoires pour servir à l'histoire des insectes. Paris, 1734. (4) 0. F. Muller, Vermium terrestrium et fluviatilium Historia, 1774. — Animalcula infusoria, etc. Copenh., 1786. 40 HÉTÉROGÉNIE. Tels furent principalement Hill , que l'on cite comme le premier nomenclateur des microzoaires(l), Jobiot(2), Rœsel (3) et Wrisberg (4) ; puis, bientôt après, les infusoires furent étudiés accessoirement parPallas(o) et Ellis(6), dans leurs ouvrages sur les zoopbytes; Eichhorn (7), Needham(8), Gleicben(9), produisirent sur ces animaux des travaux remarqua- bles; enfin Goeze(IO) etBIocb(ll), dans leurs œu- vres sur l'helminlhologie, signalèrent quelques es- pèces qui vivent dans le tube digestif des grenouilles. Les travaux de plusieurs de ces savants, ainsi que ceux de divers grands naturalistes de leur époque, ayant eu une immense influence sur les questions qui nous préoccupent, nous leur consacrerons spé- cialement quelques lignes, afin d'en mieux apprécier toute l'importance. En suivant à peu près l'ordre dans lequel leurs observations et leurs opinions ont pris rang dans la (I) HiLL^ Essay of natural history, 1752. (2)JoBLOT^ Observations d'hist. nat. faites aveclemicroscope, 1754. (3) RoESEL, Insecten Belustigung von Rôsel. 1746. Récréations entomologiques. (4) Wrisberg, Observationes de animalcul. infusor. naturâ. Goel- tingue, 176i. (5) Pallas, Elenchus zoophytorum. 1766. (6) Ellis, Philos. Trans., Londres, 1770. (7) EiciiiiORN, Kleinste Wasserthiere. Berlin^ 1781. Los infini- ment petits aquatiques. (8) Needhâm , Découvertes faites avec le microscope. Leyde, 1747. (9) Gleichen, Tnfusionsthierchen. 1778. Des infusoires. (iO) Goeze^ Naturgeschichte der Eingeweidewurmer, 1782. His- toire naturelle des vers intestinaux. (II) Blocw, Abhandl. uber die Erzeugung der Eingew. 1782. Sur la génération des vers intestinaux. HISTORIQUE. ÉPOQUE MODERNE. 41 science , nous voyons se présenter successivement les noms de Needham, de Buffon, de Spallanzani, de Bonnet, de Gleichen, d'O. F. Muller, etc. Needham, physicien anglais, auquel plusieurs sa- vants attribuent exclusivement la découverte des in- fusoires (1), a été l'un des plus vigoureux athlètes de la génération spontanée; trop vigoureux peut-être, car en voulant la démontrer par des faits controuvés ou impossibles, il a peut-être plus discrédité qu'avancé la question. Ayant reçu le jour dans une patrie où les convictions religieuses ont de profondes racines, le célèbre membre de la Société royale de Londres sen- tit qu'un semblable système ne serait jamais accepté s'il heurtait les crovances. Aussi le voit-on, tout d'abord, annoncer que l'hypothèse de laspontéparité est dans un parfait accord avec la plus saine métaphy- sique ainsi qu'avec nos croyances religieuses (2). Il est en effet d'accord avec les préceptes méta- physiques de Leibnitz, qui admet une force active dans les éléments des corps (3) ; il a la conviction que ses théories ne sont nullement en opposition avec la religion , en considérant Dieu comme le grand régulateur de cette force végétative, atlingens a fine iisque ad finem et disponens omnia snaviler. N'étant embarrassé par aucun obstacle , il dit avec raison que le premier homme surgit de la matière (1) J. MuLLER, Manuel de physiologie. Paris, 1845, p. 10. (2; Nef.duam, Notes de Needham sur les nouvelles recherches sur les découvertes microscopiques et la génération des corps orga- nisés par Spallanzani, p. 144. (3) Leibnitz, Monadologie. 42 HÉTÉROGÉNIE. à la voix du Créateur, et le savant d'outre-mer termine ce paragraphe par un singulier rapproche- ment en prétendant qu'elle aussi, Eve, sous la même inspiration , n'a été qu'une expansion suhite de cette même matière, se détachant du corps d'Adam comme un jeune polype se détache du polype mère (1) ! C'était à Needham qu'il appartenait de mettre un frein aux prétentions exagérées des successeurs de Redi. Le premier, selon J.Muller (2), il eut la gloire de démontrer que si la putréfaction n'engendre point d'insectes, au moins, sous son influence, il se produit des myriades d'animalcules auxquels les naturalistes imposèrent d'abord la dénoiiiination d'infusoires (3). Ses travaux ouvrirent une nouvelle carrière à l'ob- servation; aussi les traces du micrographe anglais furent-elles rapidement suivies par des naturalistes du plus grand mérite. Parmi eux on remarqua d'a- bord Wrisberg, 0. F. Muller, Ingenhousz; puis par la suite, Treviranus, Schuitz, Bory Saint-Vincent, Ehrenberg, Dujardin. Needham , si souvent associé à Buffon lorsqu'il s'agit de travaux microscopiques, avait au sujet de l'origine des microzoaires une théorie à lui; il pensait qu'ils se (1) Needham, Notes sur les nouvelles recherches microscopiques de SpaUanzani, p. 144 et suiv. (2) J. Muller, Manuel de physiologie. Paris, Î84;>, p. 10. (3) Needham, New microscopical discoveries. Londres, 1745. — Trad. en franc, sous le litre de Découvertes faites avec le micro- scope. Le y de, 1747. HISTORIQUE. — ÉPOQUE MODERNE. 43 produisaient à l'aide d'une force végétative particu- lière (1). Les travaux de Bufîon doivent se trouver naturel- lement placés après ceux de Needham, dont il fui presque le commensal, à l'égard de ses observations microscopiques, car c'était souvent ce dernier qui les lui préparait. Un homme comme BufTon, dont la pensée est si souvent audacieuse, devait marcher témérairement en avant de son siècle : aussi le voit-on embrasser sans hésitation la cause de l'hétérogénie, alors si con- troversée. Et dans l'un de ces moments où le natu- raliste s'efface devant le philosophe, il s'écrie : « Il y a peut-être autant d'êtres, soit vivants, soit végétants, qui se reproduisent par l'assemblage fortuit des molé- cules organiques, qu'il y a d'animaux ou de végétaux qui peuvent se reproduire par une succession con- stante de générations (2). » Dans un autre endroit de ses œuvres il fouille encore plus avant la question. c< On s'assurera même, dit-il, que cette manière de génération est non-seulement la plus fréquente et la plus générale, mais la plus ancienne, c'est-à-dire la première et la plus universelle (3). » C'est absolument celte même thèse, qu'a déve- loppée récemment l'école allemande, en s'appuyant de toutes les ressources de la science moderne. (1) Needham, Nouvelles Recherches sur les découvertes microsco- piques, t. I, p. 171. (2) BuFFON, Histoire naturelle. Suppléments, t. IV, p. 335 ; édit. de Deiix-Ponls, t. XI, p. 17. (3)BuFF0N, Histoire naturelle, t. II, p. 420. 44 HÉTÉROGÉNIE. Bufïon, n'ayant encore en sa possession que d'im- parfaits instruments d'optique, et trompé par l'appa- rence confuse de certaines infusions, avait cru recon- naître qu'il existait une matière ou des molécules or- ganiques et vivantes, universellement disséminées dans les animaux et les plantes, et servant successi- vement à leur génération et à leur développement. Quoique parti d'observations inexactes, l'illustre natu- raliste n'en était pas moins dans une voie rationnelle, seulement il fallait reporter sa pensée dans l'inconnu du monde moléculaire. Quelques lignes empruntées à Buffon donneront une idée exacte de son système; nous citons ici tex- tuellement l'illustre naturaliste, parce que souvent on a exposé fort inexactement ses opinions. « Lorsque les molécules organiques vivantes, dit-il, ne sont plus contraintes par la puissance du moule intérieur, lorsque la mort fait cesser le jeu de l'organisation, c'est-à-dire, la puissance de ce moule, la décomposi- tion du corps suit, et les molécules organiques qui toutes survivent, se retrouvant en liberté dans la dis- solution et la putréfaction des corps, passent dans d'autres corps aussitôt qu'elles sont pompées par la puissance de quelques autres moules; en sorte qu'elles peuvent passer de l'animal au végétal, et du végétal à l'animal sans altération (1). » Feu de lignes plus bas il ajoute que si pendant leur état de liberté ces [\) Ses convictions sont tellement grandes, quMl rapporte que des populations de TÉlhiopie qui se nourrissent de sauterelles, ont parfois le corps envahi et dévoré par ces insectes, qui se sont re- produits à même leurs débris. Édit. de Deux-Ponts, t. XI, p. 26. HISTORIQUE. — ÉPOQUE MODERNE. 45 molécules ne se trouvent pas sous la puissance d'un moule identique, il en résulte une infinité de géné- rations spontanées (1). Ce qu'il y eut de remarquable, c'est que Tauda- cieuse idée du savant Français passa en Italie et y fut soutenue par Filippo Pirri (2) dans un ouvrage qui reçut en quelque sorte le baptême de l'Église , dans les mêmes États où Galilée, plus de cent ans avant, prononçait l'impérissable abjuration de son système (3). Buffon ne se bornait pas à limiter aux animaux microscopiques la génération spontanée , il reten- dait aussi aux ténias, aux ascarides et aux autres vers intestinaux (4) ; ce grand naturaliste croyait aussi que chaque espèce en se putréfiant, donnait naissance à une espèce particulière d'infusoires (5). Mais, avouons-le sans détour, Buffon était peu apte à élucider un tel sujet. L'illustre historien de la nature ne s'entendait qu'à décrire les plus majes- tueux phénomènes de celle-ci; et c'était à d'autres, c'était à Daubenton, àNeedham, qu'il abandonnait presque entièrement le soin d'en explorer les plus (i) Buffon, Histoire naturelle. Deux-Ponts, 1785, t. XI, p. 21-22. (2) FiLipPO PiRiu, Riproduzione de ' corpi organizati, con licenza de' superiori. (3) Solem esse in centra mundi et immobilem motu locali, est pro- positio absurda et falsa in philosophia, et formaliter hœretica, quia est expresse contraria sacrœ Scripturœ. (4) BvFFùK, Suppléments à l'hist.nat. Deux-Ponls, 1786, t. Il, p. 27. 15) Id., p 38. 46 HÉTÉROGÉNIE. obscurs replis. En effet , que pouvait-on attendre de Buffon, lui qui, sans jamais avoir bien vu les animalcules spermatiques des chiens, qui sont ce- pendant si faciles à observer, prétend, nonobstant, en trouver de pareils sur les ovaires de la chienne, elle qui n'en possède pas le moindre vestige! Et pour constater une telle découverte, il cite deux témoins oculaires, Needham et Daubenton, assu- rant que ces savants ont répété dix fois cette obser- vation (1). Le plus rude antagoniste des générations sponta- nées est incontestablement l'abbé Spallanzani. Jus- qu'à lui, elles n'avaient été attaquées que par bou- tades et souvent avec assez d'incohérence ; mais le professeur de Pavie se passionne contre elles, et ac- cumule les expériences et les volumes pour en démon- trer la fausseté. A-t-il réussi ? C'est ce que nous prouvera la suite de cet ouvrage. C'est principalement sur les travaux de Spallan- zani que s'appuient les antagonistes de l'hétérogénie, et cependant on peut dire, sans sévérité, que ces tra- vaux, qui n'ont pas été sans valeur à Tépoque à la- quelle existait l'illustre expérimentateur, sont au- jourd'hui largement distancés par les découvertes ^ modernes. Il faut aussi ajouter que le naturaliste de Pavie n'était peut-être pas assez zoologiste pour en)- brasser complètement la question. L'œuvre de Spallanzani, au premier abord, paraît (i) li se servait cepL'ndant de microscope composé. Gleichen, Dissertation sur la génération, les animalcules et ceux d'infusion, Paris, an VIL p. î)5-56. HISTORIQrE. — ÉPOQUE MODERNE. 47 assez volumineuse : mais quanrl on la soumet aux sé- vérités de l'analyse, on s'aperçoit immédiatement qu'elle contient bien moins de matière qu'on ne l'aurait cru , à cause de la manière prolixe dont tous les faits sont exposés : c'est plutôt un rhéteur qui écrit qu'un expérimentateur qui expose. Souvent mêm.e les faits sont narrés avec tant de détails qu'il en résulte un certain embarras pour les débrouiller et que l'auteur lui-même n'est pas toujours exempt d'obscurité ou de contradictions. Cependant, les plus exclusifs antagonistes de la spontéparité se groupent tous autour de l'étendard de Spallanzani qui pour eux est presque un prophète. Nonobstant, de place en place, vaincu par l'évidence, celui-ci avoue les faiblesses de la cause qu'il soutient, et fait quelques concessions au sujet d'une matière qui n'en souffre aucune; car dans celle-ci, la moindre concession estune défaite absolue... Ainsi, n'est-ce pas un aveu sans réplique que celui qui échappe au cé- lèbre professeur de Pavie lorsqu'il dit : «Les infu- soires tirent sans doute leur première origine de prin- cipes préorganisés; mais ces principes sont-ils des œufs, des germes ou d'autres semblables corpuscules? S'il faut offrir des faits pour répondre à cette ques- tion, j'avoue ingénument que nous n'avons sur ce sujet aucune certitude (1). » Que peuvent être, en effet, ces corpuscules préorganisés, si ce ne sont des molécules organiques toutes prêtes à entrer en (1) Spallanzani, Opuscules de physique animale et végétale. Pavie, 1787, t. I, p. 230. 48 HETEROGENIE. combinaison pour la production de quelque nouvel être ? La lecture de Spallanzani révèle môme à chaque page, qu'il sent son impuissance pour expliquer l'ap- parition des microzoaires dans les expériences de nos laboratoires. Là, il dit, « que l'on n'a aucun fondement «pour croire qu'ils commencent à paraître dans les « infusions, lorsqu'ils y tombent de l'air (1). » A.il- leurs, et c'est sa théorie de prédilection, il émet, au contraire, que c'est ce fluide qui transporte partout avec lui les germes de l'immewse variété de proto- zoaires que nous observons; mais il ne sait dire au juste quelle est la nature de leurs introuvables éléments procréateurs. Il avoue seulement qu'il est raisonnable de croire qu'ils proviennent de quelques germes ou de quelque principe préorganisé (2). Ce principe qu'il prétend n'être pas toujours visible est un vrai mythe; admettre l'existence de ce moteur organique impalpable, c'est substituer la prééminence de la ma- tière à celle de la force biologique. Spallanzani prétend que le système de Buffon n'est qu'une fiction ingénieuse, c'est déjà quelque chose et l'on pourrait lui répondre que son espèce de Pansper- mie,àlui, repose encore surde-bienplusfragiles bases, et nous espérons le démontrer dans cet écrit. Du reste, comme le dit J. Muller, le savant italien, n'ayant pas fait connaître précisément les espèces d'infusoires qu'il a observées , ses expériences perdent beau- (1) Spallanzaisi, Opuscules de physique animale et végétale. Pavie, 1787, t. I, p. 231. (2) /d., p. 231. HISTORIQUE. EPOQUE MODERNE. 49 coup de leur valeur (1) ; et celles de Tieviranus, qui les renversent, sont bien autrement concluantes (2). Dans une de ses lettres à Bonnet, l'abbé Spallan- zani disait que la théologie naturelle pourrait reti- rer de vives lumières de la connaissance du dévelop- pement des animalcules infusoires; mais le célèbre professeur de Pavie avouait qu'il n'exislait aucun sujet qui exigeât du naturaliste une logique plus ser- rée (3). Je partage aussi celte opinion ; mais c'est jus- tement parce que cet élément lui a été tout à fait enlevé que de si longues controverses ont entravé son avancement. Bonnet, qui par l'importance de son œuvre a été placé à la tcle du parti desovaristes, nous paraît avoir traité la question de la génération plutôt en philo- sophe qu'en observateur profond et en naturaliste. Et ceux qui ont parlé des opinions de ce savant, qui a joui d'une si grande célébrité durant le siècle dernier, l'ont fréquemment cité, plutôt d'après son ancienne réputation que d'après la lecture de son livre. Celui-ci n'est que le produit de la jeunesse de l'auteur, car l'on sait que Bonnet, lassé prématuré- ment par ses observations microscopiques, aban- donna de bonne heure les sciences naturelles pour se livrer entièrement à la philosophie. Son ouvrage sur les corps organisés porte partout l'empreinte d'une production incomplètement élaborée; c'est (1) J. MuLLER, Manuel de physiologie, Paris, 1845. (2) Trkviranus, Biologie, t. Il, p. 279. (3) Lettre de Ch. Spallanzani à Bonnet, mentionnée parGleichen, op. cit., p. 174. POUCHET, 4 oO KETEROGEISÏE. plutôt une succession de propositions sur des sujets fort variés que ce n'est l'exposition d'une doctrine appuyée sur l'expérience ; il est coupé par une mul- titude de chapitres et d'innombrables alinéa. L'un des deux volumes, qui est formé de 328 pages, offre 360 chapitres : c'est plus de chapitres que de feuilles ; il y en a parfois trois dans chacune d'elles, ce qui en rend la lecture difficile. Souvent même, les faits sont bien moins clairement énoncésqu'on n'aurait ledroitde s'y attendre de la part d'un professeur de philosophie. La réputation de celui-ci a peut-être fait la fortune de ses doctrines sur l'histoire naturelle; mais ce que nous pouvons affirmer, c'est que, pour notre compte, l'ouvrage du célèbre Genevois nous a paru loin d'avoir la valeur scientifique qu'on lui prête généralement, quand on ne l'a pas sondé d'un bout à l'autre , et j'avoue que quelques-uns de ses passages m'ont été absolument ininlelHgibles. Bonnet est même fort vague, lorsqu'à la première page de son œuvre il ex- pose ce qu'il entend par l'emboîlement des germes, hypothèse dont il va devenir l'ardent défenseur. Il débute en avançant que cette hypothèse a accable « r imagination sans effrayer la raison (1). » Je commence par ne pas être de cette opinion, car, pour moi, elle me semble les épouvanter l'une et l'autre. On oppose à l'emboîtement d'ef- frayants calculs, et l'on sait qu'Hartsoeker assurait que « la première graine serait à la dernière et « la plus petite qui paraîtrait la dernière année (1) Bonnet, Considérations sur les corps organisés. Amsterdam, 1772, t. I, p. 2. HISTORIQUE. — ÉPOQUE MODERNE. 51 « du soixantième siècle, comme l'unité suivie de « trente mille zéros est à l'uni lé, » d'où le physicien hollandais concluait que l'emboîtement était ab- surde (1). M. Hallen disait que l'imagination se trouvait comme étourdie en voyant qu'un seul ver spermalique, millionième partie de l'homme, ren- ferme un million d'autres petits animalcules qui se développent successivement (2) ; Glcichen n'était pas moins effrayé d'une telle supposition (3). On lit quelques lignes plus bas : « Le soleil un « million de fois plus grand que la terre a pour ex- ce trême un globule de lumière, dont plusieurs mil- « liarcls entrent à la fois dans l'œil de l'animal vingt « millions de fois plus petit qu'un ciron. » . (( Mais la raison perce encore au delà. De ce glo- « bule de lumière, elle voit sortir un autre univers « qui a son soleil, ses planètes, ses végétaux, ses « animaux, et parmi ces derniers un animalcule qui « esta ce nouveau monde ce que celui dont je viens ï( de parler est au monde que nous habitons. » C'est là toute la substance de l'un des plus impor- tants chapitres dé l'œuvre de Bonnet, où il est ques- tion de définir ce qu'il entend par emboîtement; chapitre qui ne renferme que dix-huit lignes (4)! Voici les grands antagonistes que Ton nous oppose. (1) Hartsoeker, Physique. (2) Hallen, Naturgeschichte der Thiere (Histoire naturelle des animaux), p. 74. (3) Gleichen, Dissertation sur la génération, etc. Paris, an VII, p. 65. (4) Bonnet, Considérations sur les corps organisés. Amsterdam, 1772, t. ï,p. 2. 52 HETEROGENIE. Je ne sais si quelques personnes pourront considérer tout cela comme sérieux, mais pour moi j'aime à traiter les sciences avec plus de reclitude. J'avoue ne pas connaître les yeux de ces animaux vingt-sept millions de fois plus petits que le ciron; et que mon imagination neva pasjusqu'à suspendre dessoleils au- tour d'un atome de lumière, et à le peupler de végé- taux et d'animaux! En somme, l'hypothèse de Bonnet n'est que la Panspermie renouvelée de l'antiquité. Il sature toute la création de germes près d'éclore ; les êtres animés, comme les substances inertes, en sont gorgés, et, selon lui, ils tombent de l'air dans les infusions, ou ils y préexistent; et il les fait parfois résister aux agents les plus désorganisateurs, au feu lui-même (1). Etcependant tous les naturalistes ne savent-ils pas que des températures peu élevées anéantissent à jamais les organes reproducteurs des animaux et des plan- tes (2)? Dugès tuait à volonté les germes du vibrio glutinis à l'aide d'une chaleur de 80" (3) ; et Morren va plus loin, en prétendant qu'il ne faut qu'élever la température à 45" pour détruire tous les germes orga- niques qui cheminent dans l'espace (4). Mais lorsqu'on lit attentivement Bonnet, on voit que ce savant, à plusieurs reprises, avoue la faiblesse de ses convictions. Il dit lui-même que son système (1) Spall\nzani , Opuscules de physique animale et végétale. Paris, 1789,1. II, p. 304. (2) MoscAT[, Acta Acad. Bonon.^ t. CXI. (3) Dugès, Traité de physiologie comparée. Paris, 1839, t. llï, p. 210. (4) Morren, Cf. Dugès, Phys. camp., 1. 111, p. 210. HISTORIQUE. ÉPOQUE MODERNE. .^)3 est sujet à de grandes difficultés (1). En développant celui-ci il s'est fréquemment attaqué à Buffon, en essayant de renverser sa théorie des molécules orga- niques; mais, hélas ! comme il est loin de notre Pline français, pour l'élévation des pensées et l'en- trainement du style! Comme observateur, le baron de Gleichen mérite d'être placé fort au-dessus de Spallanzani et de Bon- net. S'il n'a pas embrassé un aussi grand cadre qu'eux, évidemment, lorsqu'il se rencontre sur le même ter- rain, l'avantage reste de son côté. Ainsi, quand Glei- chen représente les zoosperraes de l'homme, il le fait avec une remarquable précision pour son époque (2), tandis que Spallanzani n'en donne qu'une figure ab- surde (3). Mais ce qui a peut-être empêché l'œuvre du micrographe allemand d'avoir tout le retentisse- ment qu'elle méritait, c'est qu'il y combattait les plus rudes athlètes de son époque, les Buffon, les Bonnet, et Spallanzani lui-m.ême. Gleichen a exposé ses idées avec modestie, mais non pas sans avoir la conscience de sa force. Il sait qu'il a contre lui les hommes les plus émiiients de son époque, mais il sait aussi qu'il peut s'appuyer sur quinze années d'observations et de patientes médita- tions, et il ne craint pas de s'avancer. (ijBoNNET;, Considérations sur les corps organisés. Paris, 1772, t. I, p. 118. (2) Gleichen, Dissertation sur la génération. Paris, an VII, pi. 1, fig. 1. — Certains histologistes de notre époque, je regrette de le dire, n'ont pas surpassé cette figure. (3) Spallanzani, Opuscules de physique animale et végétale. Paris, 1787, pi. 3, fig. 1. -j , HÉTÉROGÉNSE. 04 Danssonimportantouvrage,Gleichen,admirateur des idées d'O. F. Muller sur la génération spontanée, les admet et les regarde comme étant en parfa.te concordance avec ce qu'il a appelé germes ongi- ""ctichen a eu le courage d'attaquer de front Buf- fon pour avoir méconnu l'animalité des zoosperraes et es avoir confondus avec ses molécules organ.- aues (1); car en effet l'intendant du Jardm du Ro. Jvaitpensé que les animalcules de la semence re- présentaient ces molécules a"'^;!»^'^^! '' ]f .?;,";;. un si extraordinaire rôle dans la genèse de lolga- "' On peut dire que Gleichen ne s'est pas borné à de simples supputations logiques, il a voulu ecla.rer la nue^lionna l'observation; et malgré l'.mperfect.on Tst: insîruments,il n'en trace pas moins cla.emen les phénomènes qui président au groupement des Molécules organiques pour former un an.malcule "£ Investigation anatomique J- ;;/-;- doituneidéeheureuseaubarondeGe.chenCeutu qui conçut le premier de fa.re avaler de^ "^^ «"^ colorées aux microzoaires pour éclmrerleiis orgam lions et leurs fonctions ; il leur d-- ^J^ - Mais le célèbre observateur ne tira aucun fru t de ces IxTé en esàcet égard, et il avoue, après les avo,r expo^s! qu-n ne sait nullement que penser de leur (,) G...CB.., Dissertation sur la génération. Paris, an Ml, p. n. HISTORIQUE. ÉPOQUE MODERNE. 55 résultat (1). Il faut arriver à Elirenberg pour obtenir la solution du problème (2). On pourrait seulement reprocher à Gleichen d'avoir trop délayé son sujet ; car c'est à peine si dans son ou- vrage, qui offre une certaine étendue, il attaque au vif la question de la production des raicrozoaires; mais, au contraire, il dépense de longues pages à discuter les opinions de Buffon, de Spallanzani et de ses autres antagonistes, à l'égard de la génération des grands ani- maux. Cette direction scientifique, il faut malheureu- sement l'avouer, était celle de son époque ! Bonnet et Spallanzani semblent eux-mêmes n'écrire que pourat- taquer, ou combattre les systèmes de leurs adversaires. Cependant au milieu des longueurs de l'ouvrage de Gleichen, on trouve de place en place quelques vues fort larges, quelques aperçus épars que la science n'a fait que développer. C'est ainsi que déjà il y parle fort nettement de la pénétration du sperme à l'inté- rieur de l'œuf (3); acte déjà entrevu sérieusement par Lesser et le baron de Wolf (4), et remis en lumière ré- cemment par MM. Claparède, F. Keber et Bischoff (5). (1) GLE\cnEV, Dissertation sur la génération, les animalcules sper- matiques et ceux d'infusion. Paris^ an VII, p. 200. (2) EiiREisEERG^ Die Infusionsthierchen^ etc. (3) GleicheiNj Dissertation sur la génération, les animalcule^ spermatiques et ceux d'infusion. Paris, an VII, p. 63. ( i) Wolf, Pensées sur les ouvrages de la nature, p. 730. Lesser^ Théologie des insectes. (5) Claparède^ Biblioth. univ. de Genève^ 183, t. XXIX^, p. 306. F. Keber, Eintritt der SamenzeUen in das Ei (De l'entrée des cellules spermatiques dans l'œuf). Kœnigsb., 1854. Bischoff, Bebtàtigung des Eindringens der Spermatozoîden in das Ei (Sur l'entrée des spermatozoïdes dans l'œuf). Giessen, 1854. 36 HETEROGÉNIE. Gleiclipn, qui, dans tout le cours de son œuvre, avoue, de place en place, combien l'explication de la génération des infusoires lui paraît difficile, en termi- nant son livre, fruit de tant d'années de travail, revient un peu sur ce sujet: c'est qu'en effet, à ce moment seu- lement, il a cru avoir soulevé un coin du voile de cette importante question; mais il n'est guère plus heureux là qu'il ne le fut à l'égard de l'emploi des substances colorantes. En cet endroit il parle des vorlicelles, qui paraissent lui avoir été jusqu'à ce moment peu con- nues, et par une étrange aberration il considère leur filament postériourcomme un oviducte,etlasubstance de l'infusion qui y adhère parfois, comme des amas d'œufs. C'est aussi à cet endroit seulement qu'il con- fesse avoir observé la scission de quelques vorlicelles, et il ne figure celles-ci que dans l'une de ses dernières planches. Alors seulement, et pour la première fois, il pose en principe, que les infusoires se propagent de trois manières : par des œufs, par des petits vivants, et par scission (1). Mais pour celte dernière, Gleichen, qui a passé quinze années de sa vie à marner un mi- croscope, confesse ne l'avoir jamais observée que trois fois que trois fois lorsqu'il achève son œuvre! A l'égard de la reproduction des protozoaires, un observateur scrupuleux qui consacra quinze années | de sa vie à observer des infusoires, Gleichen, confesse | qu'il n'est pas plus avancé que je ne le suis moi- même. « Je dois avouer, dit-il, que malgré toute l'activité que j'ai mise dans mes observations, mapa- (1) Gleichen, Dissertation sur la génération. Paris, an VI!, p. 218 et pi. 29. HISTORIQUE. ÉPOQUE MODERNE. 57 tience, le temps que j'y ai employé, il ne m'a point été possible pendant plusieurs années d'en rien direde cer- tain (1). » Après cela que des physiologistes qui n'ont peut-être jamaisobservé ce phénomène viennent avec assurance parler de scission comme d'un fait nor- mal! Vraiment il y a plus que de la présomption. Othon-Frédéric Mûller, qui fut réellement le pre- mier des micrographes de son époque, n'hésita pas un moment à admettre que les infusoires, dont il a été le plus fécond historien, ne sont que le résultat de l'hé- térogénie, et qu'ils se produisent ex moleculis briitis et qiioad sensiim nostrum inorganicls (2). Le grand naturaliste avait môme sur la génération spontanée une théorie spéciale qu'il a exposée dans la préface de son important ouvrage. « Les animaux « et les végétaux, y lit-on, se décomposent en par- ce ticules organiques, douées d'un certain degré de « vilalitéet constituant des animalcules très-simples, « lesquels sont susceptibles de se développer comme <( des germes par l'adjonction d'autres particules, « ou de concourir eux-mêmes au développement de « quelque autre animal, pour redevenir libres après « la mort et recommencer éternellement un pareil (( cycle de transmutations. » 0. F. Mûller n'ad- mettait ce mode de formation que pour les micro- zoaires les plus infimes et il pensait, en quelque sorte, l'avoir saisi à son origine, et avoir vu les particules (1) Gleichen, Dissertation sur la génération. Paris^ an VII, p. 122. (2) 0. F. MuLLER, Ânimalcula infusoria, fluviatilia et marina^ quœdetexit , etc. Opits posth. cura Othon. Fabricii. Leipzig, 4787. 58 HÉTÉROGÉME. organiques dont il parle dans le mouvement de dé- composition des corps (1). Mais ce qui est tiès-regrettable, c'est que le savant auquel la science doit de si amples travaux sur les in- fusoires, lui ait été ravi avant d'avoir terminé son œuvre; lui qui avait tant éclairé l'histoire de ces ani- malcules, aurait pu, à n'en pas douter, jeter aussi de vives lumières sur leur génération, encore si impar- faitement connue (2). On s'accorde aussi à attribuer à 0. F. Muller la dénomination à'infusoires, sous laquelle on dési- gne les animalcules qui vont tant nous occuper (3). Cette dénomination, qui a été généralement ac- ceptée, nous parait cependant absolument défec- tueuse, parla raison que l'essence de ces animalcules n'est point d'apparaître seulement dans les infusions, puisqu'on en trouve aussi dans tous les liquides où il existe des produits organiques en macération. On découvre également des infusoires dans la mer, dans toutes les eaux stagnantes ; aussi à ce nom nous préfé- rons ceux de Mcro:zoaire.s employé par deBlainville (4) ou de Protozoaires dont Goldfuss, Carus et Siebold ont fait usage (5), parce que ces noms, que nous avons (1)0. F. Muller, Vermium terrestrium et fluviatilium Historia, 1774. (2) Le traité d'O. F. MûUer fut publié par les soins d'Othon Fa- bricius. (3) De Blainville, Dict. des sciences naturelles^ t. XXIII, p. 416, et autres auteurs. (4) Id., ibid., 1830, t. LX, p. 140. (5) Goldfuss, Manuel de zoologie. Nuremberg. 1820, en alle- mand . HISTORIQUE. ÉPOQUE MODERNE. 59 nous-même adoptés depuislongtemps, nous paraissent infiniment plus convenables et ne donnent aucune idée fausse sur ces animalcules, surtout les pre- miers (1), De Blainville les appelait aussi .4(/a5^ra/res(2)5 etLa- treille Âgastriqites (3), dénominations qui ont néces- sairement dû être abandonnées du moment où Ehren- berg, et après lui, R. Owen et Carus reconnaissaient que loin d'être privés d'estomac, ces animalcules pos- sèdent souvent de nombreuses cavités gastriques (4). Goeze. observateur habile et pasteur à Quedlim- bourg, a suivi de près 0. F. Mûller et a même contribué à faire connaître l'œuvre de celui-ci en en publiant quelques fragments (5). On lui doit des ob- servations sur la scission des microzoaires, qu'il a même représentée (6). Il a aussi observé plusieurs de ces animalcules dans les infusions (7). Plus on étudie les protozoaires, plus on recon- naît qu'il est difficile de débrouiller les ténèbres de Carus^ Traité élémentaire d'anatomie comparée. Paris, 1835. SiEBOLD et Stannius, Anatomie comparée. (1) PoucHET, Zoologie classique. Paris, 1841, l. II, p. 588. (2) De Blainville, Bull, de la Soc. philom. (3) Latreille, Familles naturelles du règne animal. Paris, 1825. p. 550. (4) Ehrenbep.g, dm Infusion sthierchenj etc. R. Owen, Lectureson the comparative Anatomy and Physiology of the invertebrate animais. Londres, 1843, p. '22. Carus, Traité élémentaire d'anatomie comparée. Paris, 1835. (5) Goeze, Berliner Sammlungen (CôllecUons de Berlin), t. IV. p. 94. (6) Goeze, dans sa Traduction de Bonnet, pi. 7, fig. 7. (7) GoEZF, Recueil de la Société des amis de la nature de Berlin, t. III, p. 375. 60 HÉTÉROGÉNiK. leur origine. Il n'y a que les physiologistes superficiels qui tranchent la question avec une imperturbable présomption. Ce que nous disons avait été parfaite- ment senti il y a longtemps par Goeze. «11 nous man- que, dit ce laborieux ministre protestant, des expé- riences suffisantes et concordantes qui puissent servir de base à un système parfait et certain, qui réponde à toutes les difficultés sur ce sujet obscur, et qui nous permette de dire : Ainsi, et non autrement, s'opère toute génération des animalcules d'infusions (1). » 3o Microscope achromatique (dix-neuvième siècle). Vers les premières années du dix-neuvièmesiècle, l'étude des sciences prit un immense essor, et les instruments mis à la disposition des savants ayant subi de grands perfectionnements, celles-ci entrèrent dans une nouvelle et brillante phase. L'anatomie et la physiologie comparées, dans leurs progrès inces- sants, jetaient alors de vives lumières sur l'organisa- tion et la vie des moindres êtres de la série zoologique comme sur les plus obscurs végétaux. Depuis cette époque jusqu'(à ce moment, les plus illustres zoologistes et les physiologistes les plus en renom, favorisés par l'emploi du microscope achro- matique et le progrès de Ticonographie, éclairèrent sans relâche et avec une rectitude inaccoutumée, la structure et lagénésie d'un grand nombre d'animaux inférieurs et en particulier celles des microzoaires. La connaissance plus intime de ceux-ci fit faire un (\) GoEZE;, Mémoire sur les animalcules mères d'infusions. — Cité par Gleichen, p. ni. HISTORIQUE. ÉPOQUE MODERNE. 61 grand pas à la queslion qui nous préoccupe, et Ton peut dire qu'à compter de cette époque, Thisloiredes générations spontanées entre dans une nouvelle voie plus sévère et plus pliilosopbique. Il est vrai de dire aussi que la science moderne, en découvrant les organes génitaux et le mode de re- production de certains organismes inférieurs dans lesquels ceux-ci étaient précédemment inconnus, a semblé restreindre le cercle de la génération spon- tanée et les prétentions des liétérogénisles. Mais ce résultat a souvent été plus apparent que réel, car, ainsi que nous le démontrerons avec les physiolo- gistes les plus considérables de l'époque, de ce f|ue Ton découvre l'appareil sexuel dans un certain être et qu'à un moment donné il se reproduit par la gé- nération normale, il n'en résulte pas qu'à sa pre- mière apparition il ne se soit pas formé par la spon- téparité. Telle est aussi l'opinion desBuffon (1), des Lamarck(2), des Burdach (3) et des Bremser (4). Lamarck doit occuper Tune des premières places parmi la série des grands naturalistes modernes qui ont abordé la question de la génération spontanée, et cela non-seulement à cause de l'époque à laquelle il vécut et qu'il a tant contribué à illustrer, mais aussi à cause du courage et de la rectitude avec les- quels il émet son opinion à cet égard. (1) BuFFON, Suppléments à l'Hist.nat. Deux-Ponts, 1786, t. II, p. 27. (2) Lamarck, Philosophie zooloyfque. Paris, 1809, t. II, p. 88. (3) BuuDAC», Traité de physiologie. Paris, 1837, t. I. (4) Bkemser^ Traité zoologique et physiologique des vers intesti- naux. Paris, 1824, in-8% et atlas de 15 planches. 65 HÉTÉROGENIE. Il n'était guère possible que Lamarck, dans son écrit sur la philosophie zoologique, passât sous silence la question de l'hétérogénie; il en parle en effet, non avec ces phrases entortillées qu'affectent certains auteurs pour tourner le sujet et décliner presque à l'avance la responsabilité de leurs opinions, mais avec la netteté et l'assurance d'un homme con- vaincu (1). «Les corps, dit leLinnée français, sont sans cesse assujettis à des mutations d'état, de combinaison et de nature, au milieu desquelles les uns passent con- tinuellement de l'état de corps inerte ou passif à ce- lui qui permet en eux la vie, tandis que les autres repassent de l'état vivant à celui de corps brut et sans vie. Ces passages de la vie à la mort et de la mort à la vie, font évidemment partie du cercle immense de toutes les sortes de changements auxquels, pendant le cours des temps, tous les corps physiques sont sou- mis (2). » Mais déjà Lamarck avait préludé à cette exposi- tion catégorique du sujet, en disant, dans un autre ouvrage, que la nature crée elle-même les pre- miers traits de l'organisation dans des masses où il n'en existait pas précédemment, et qu'ensuite le mouvement vital développe et compose les or • ganes (3). Plus loin Lamarck pose la question avec une net- teté qui ne souffre aucun doute, et sa conviction est si .1) Lamarck, Philosophie zoologique. Paris, 1809, t. II, p. 80. (2) Id., ibid., p. 61. (3) Lamarck, Recherches sur les corps vivants, p. 92. HISTORIQUE. — ÉPOQUE MODERNE. 63 profonde que pour mieux l'inculquer à ses lecteurs, il souligne chacune de ses phrases. « La nature^ dit-il, à V aide de la chaleur, de la lumière, de V élec- tricité et de V humidité, forme des générations sponta- nées ou directes, à V extrémité de chaque règne des corps vivants, où se trouvent les plus simples de ces corps (1). » Le grand zoologiste, après avoir si franchenient tracé ses convictions, s'avance même bien au delà de cette première pensée, et déjà il explore une route que suivront plus tard la plupart des naturalistes philosophes de l'Allemagne. Après avoir dit : « C'est pour moi une vérité des 2:)lus évidentes, que la nature forme des générations spontanées au commencement de l'échelle animale ou végétale, » il se demande s'il ne s'en produit pas également dans des régions plus élevées de l'organisme? Il n'a pas encore des convic- tions arrêtées à l'égard du dernier fait, mais il avoue qu'il y a tant d'observations bien constatées qui l'in- diquent, et que la nature a tant de ressources, qu'il est presque tenté d'y croire. Il lui paraît même pré- sumable que les vers intestinaux, et que quelques insectes parasites pourraient bien n'être que le résul- tat de la génération directe, et que les moisissures et divers champignons pourraient aussi avoir la même origine (2). Cependant, après avoir si nettement tranché la question, nous devons avouer que, lorsque, six ans plus tard, Lamarck publie son grand ouvrage sur les (1) L\MARCK, Philosophie zoologique. Paris j 1809, t. II, p. 80. (2) Id., ihid.y p. 88. 64 HÉTÉROGÉNIE. Invertébrés, il semble devenu moins hardi que ne rétait l'auteur de la Philosophie zoologique. Sa des- cription des infusoires est embrouillée ; et lorsqu'il parle de leur reproduction, lui qui précédemment poussait Taudace si loin, il devient là de la plus ex- trême timidité. Il ne parle plus que des cissiparité, sans faire attention que, pour que celle-ci s'accomplisse, il faut qu'il y ait nécessairement d'abord, dans une in- fusion, une procréation spontanée ou par des œufs (1 ). Cependant plus loin , comme par un aveu qui lui échappe, en décrivant les monades, il dit que ces vé- ritables ébauches de l'animalité ?>e forment, lorsqu'il fait chaud, dans les eaux croupissantes ou dans les marécages (2). On eût désiré trouver dans les œuvres des savants qui suivirent Lamarck des opinions sinon d'accord avec les siennes, au moins exprimées avec la même franchise et sans la moindre équivoque, et c'est ce que l'on ne rencontre nullement dans celles des hommes qui, tels que Cuvier et De Blainville, pour- ront en quelque sorte être regardés comme ses suc- cesseurs. Cuvier ne doit être mentionné ici que pour com- pléter celle esquisse historique ; car ce naturaliste d'une immense valeur a traité la question qui nous occupe, si légèrement et si vaguement, qu'en con- science, si nous pénétrons le sens de ses paroles, (1) Lamarck, Histoire naturelle des animaux sans vertèbres. Paris, i8l5, t. I, p. 404. (2) Id., ibid. (3) W, 26/(/., p. 4H. V HISTORIQUE. — ÉPOQUE MODERNE. 63 nous ne sondons réellement pas dans celles-ci les re- plis cachés de sa pensée. M. Laurillard, qui a été l'un des plus intimes confidents du grand homme, nous apprend que celui-ci « croyait à la préexistence des germes. Non pas, dit-il, à la préexistence d'un être tout formé, puisqu'il est bien évident que ce n'est que par des développements successifs que l'être acquiert sa forme , mais, si l'on peut s'exprimer ainsi, à la présence du radical de V être, radical qui existe avant la série des évolutions, et qui remonte au moins cer- tainement, suivant la belle observation de Bonnet, à plusieurs générations (1).» Cuvier admet donc une sorte d'emboîtement au- tre que celui de Bonnet, une espèce d'emboîtement métaphysique ; car le radical de Vêtre n'est réelle- ment que cette force qui préside à tout mouvement organique ; cette force, tellement évidente qu'elle a été pressentie et admise par tous les physiologistes, car ceux-ci n'ont réellement différé que sur le nom qu'ils lui imposaient et sur son mode d'action. Que cette force culminante de l'organisme soit appelée Radical de l'être par Cuvier; Archée, forma- rurn or tus et spiritus vitœ, parVan Helmont (2) ; Prin- cipe vital, par Barthez (3); Ame, par Stahl (4), cela n'y fait absolument rien , c'est l'aveu de son existence et de son impulsion qui constitue toute la doctrine. Mais cet être abstrait, Cuvier ne le fait (1) Laurillard, Éloge de Cuvier , p. 55. (2) Van Helmont, Opéra omnia. Tract, de anima. (3) Barthez, Nouveaux éléments de la science de l'homme. (4) Staul, De organismi et mechanismi diversitate. Halle, 1706. POUCHET. 9 6(5 HETEROGENIE. remonter qu'à plusieurs générations ; il a donc été précédemment libre de toute liaison organique, et ce n'est donc qu'à un certain moment qu'il s'est con- jugué, uni à la matière pour lui imposer une période d'évolutions. Là, à cet instant, a commencé une gé- nération primordiale ; c'est évident : un principe abstrait a coordonné des matériaux épars^ en a do- miné l'arrangement et a créé un nouvel être. Nous ne demandons pas autre chose ; seulement, pour nous, ce principe a tantôt sa sphère d'action dans le tissu ovarique, tantôt dans la matière organique amor- phe; dans l'un comme dans l'autre cas, sa puissance et son œuvre offrent d'aussi profondes ténèbres à notre intellect. Lalreille a suivi les mêmes errements que Cuvier; cependant il s'avance assez pour qu'on puisse le compter parmi les partisans de la génération primi- tive, puisqu'il dit, dans l'un de ses ouvrages, que les protozoaires naissent à nu dans les diverses matières animales ou végétales en infusion (l). L'illustre successeur de Lamarck et de Cuvier, M. De Blainville, en reprenant leurs travaux, y a laissé de vivaces empreintes de son génie. Dans son histoire des zoophytes (2), qui n'est pas l'un de ses moindres litres de gloire, ainsi que dans plusieurs de ses articles du Dictionnaire des sciences naturel- les, il se trouve forcément appelé à se prononcer sur (i) Latreille, Familles naturelles du règne animal. Paris, 1825, p. 551. (2) De Blainville, Manuel d'actinologie ou de zoophytologie. Paris, 1834. HISTORIQUE. — ÉPOQUE MODERNE. 67 l'organisation et la reproduction des microzoaires. Dans un très-court article sur ceux-ci, écrit en 1822, on \oit poindre de toutes parts les plus ingénieux aperçus sur l'organisation et la classification de ces êtres : c'est en quelques lignes toute une ébauche de leur histoire (1). Dans ses écrits subséquents, le grand naturaliste ne s'avance guère au delà, surtout pour ce qui concerne leur reproduction et leur organi- sation. On devait essentiellement s'attendre à ce résultat; car ce savant, dont je me glorifie d'être l'élève, et qu'un de ses plus illustres antagonistes, par une bien noble abnégation, en conversant avec moi, rangeait parmi les princes de la zoologie moderne, n'était guère apte aux patientes observations que nécessite l'exploration des infiniment petits; son naturel bouillant, impatient, était l'obstacle insurmontable. Ne l'ai-je pas entendu, dans ses cours de physiologie comparée, employer toutes les ressources de sa logi- que pour démontrer que les zoospermes n'existaient nullement (2)? A l'égard de la génération des micro- zoaires, il est constamment indécis ; lorsqu'il prélude à leur histoire, il récuse la génération spontanée à l'égard d'une grande partie de ceux-ci, mais il pa- raît disposé à l'admettre pour les autres (3); huit ans après, lorsqu'il produit son grand travail sur les (1 ) De Blain ville. Dictionnaire des sciences naturelles. Paris, 1 822, t. m, p. 419; —t. LX, p. 141. (2) De Blainville , Cours de physiologie générale et comparée. Paris, 1835. (3) De Blai n ville. Dictionnaire des sciences naturelles. Paris, i 822 , t. XXllI, p. 420. 68 HÉTÉROGÉNIE. zoophytes, il n'est encore nullement fixé, et on le voit se résumer, en disant : « Nous n'avons, du reste, rien de bien positif sur le mode de reproduction de ces animaux (1). » Était-il possible que l'ardent anatomiste parvînt à une autre conclusion sans de patientes et longues observations? et il n'en avait jamais fait, puisqu'il confesse lui-même , dans son dernier travail sur les microzoaires, que toutes les expériences qu'il a en- treprises ne sont point encore terminées au moment où il écrit l'histoire de ces animaux. Dans son premier article sur les infusoires , De Blainville, sans être influencé par les assertions de Spallanzani, acceptées sans contrôle par tant de phy- siologistes (2), avoue seulement que l'espèce de scis- sion par laquelle on a cru que les infusoires se re- produisaient, peut se concevoir à priori, mais il ajoute qu'il serait cependant important de voir si elle a certainement lieu (3). Ce n'est que huit ans plus tard , en revenant sur ce sujet , qu'il dit enfin : « Nous nous sommes assuré positivement que plu- sieurs espèces de kolpodes peuvent se propager en se coupant à peu près par le milieu du corps. Nous avons vu, ajoute-t-il, ceXie -singulière scissure plu- sieurs fois d'une manière indubitable (4). » (1) De BlainvillEj Art. Zoophytes, Dict. des se. nat. Paris, 1830, t.LX, p. 144. (2) LoNGET, Traité de physiologie, etc. (3) De Blainville, Dictionnaire des se. naturelles. Paris, 1822. t. XXUI, p. 420. (4) De Blainville, Dict. des se. nat. Paris, 1830, t. LX, p. 144. — Manuel de zoophytologie . Paris, 1834. • HISTORIQUE. — ÉPOQUE iMODERKE. 69 Nous en sommes absolument au même point, n'ayant vu cette scission que comme une rare excep- tion durant plus de dix années d'observation. L'un des élèves de M. De Blainville, M. P. Gervais, a montré moins d'hésitation que son maître. Quoique confessant que la science ne possède pas assez de faits pour trancher la question, il n'en considère pas moins l'hypothèse de la génération spontanée comme tout à fait inadmissible. Selon lui, les germes des in- fusoires et des entozoaires sont probablement tenus en suspension dans les fluides que nous respirons ou dans ceux qui composent notre nourriture ou qui circulent dans notre organisme. Partout, dans cette véritable panspermie, ils se trouveraient à l'état latent, pour ne commencer leur évolution qu'au moment où ils rencontrent les circonstances favo- rables (1). A l'étonnante indécision qui a régné dans les œu- vres des deux naturalistes auxquels leur incontesta- ble célébrité imposait de nous éclairer sur une aussi grave question, nous pouvons actuellement opposer les opinions d'une série d'hommes illustres, philoso- phes, naturalistes et physiologistes . qui ont marché sans hésitation sous la même bannière que les Buf- fon, les 0. F. Mûller et les Lamarck. A leur tête, on compte Cabanis, deux fois illus- tre , et comme philosophe et comme médecin. Ses allures franches contrastent ostensiblement avec la contenance timorée de Cuvier. Dans ses considé- (1) E. Gervais, Dict. d'histoire nat. et des phénom. de la nature. Paris, 1836. t. IV, p. i48. 70 HÉTÉROGÉNIE. rations sur la vie animale, il revient assez sou vent sur l'organisation de la matière, et là, de place en place, on peut apprécier ses doctrines sur la génération spontanée, qu'il admet d'une manière fort étendue. Cabanis professe que, suivant certaines circon- stances, la malière inanimée est capable de s'organi- ser, de vivre et de sentir (1) ! H ne se borne pas à croire que la force plastique s'épuise au delà de la production des infusoires ; cet illustre penseur n'est pas moins audacieux que l'école allemande. Selon lui, fréquemment, les pouxet les vers intestinaux qui assiègent l'homme, devraient leur origine à la génération spontanée. A l'égard de ces derniers, ses convictions sont telles, qu'on le voit s'égarer avec la même bonhomie que le firent quelques auteurs de l'antiquité (2). Il pré- tend qu'on peut parfois en suivre à l'œil le dévelop- pement, parce que l'on voit assez fréquemment des enfants expulser des lambeaux de vers intestinaux « à peine ébauchés et traînant après eux des por- tions plus ou moins considérables de glaire, dans lesquelles les parties organisées vont s'évanouir et se fondre par d'insensibles dégradations (3). » Ces animaux , suivant Cabanis, se forment au milieu et à l'aide des humeurs des êtres chez lesquels (1) Cabaisis, Rapports du physique et du moral de l'homme. Paris, 1824, t. II, p. 240. (2) DiODORE DE Sicile, Bibliothèque historique. Paris, 1846, t. II, p. 12. (3) Cabanis, Rapports du physique et du moral de l'homme. Paris, 1824, t. II, p. 242. HISTORIQUE. ÉPOQUE MODERNE. 7 4 on les observe ; car après ce que l'on vient de lire il ajoute: « On trouve sur lesquadrupèdes, sur les oi- seaux et dans les différentes parties de leur corps, des peuplades d'animalcules très-variées, que l'on peut, à juste litre, regarder comme des générations de la substance même de l'individu (1). » Parmi les plus ardents partisans de la génération spontanée qui apparurent au commencement du dix- neuvième siècle, et envisagèrent la question plus sérieusement qu'on ne l'avait fait d'abord, il faut citer en première ligne Bory Saiiit-Vincent. Déjà il s'exprime à ce sujet fort nettement dans l'un des ar- ticles de ï Encyclopédie méthodique^ en disant : « Il est bien démontré maintenant qu'il existe des créa- tures végétantes, et même très-vivantes, qui peuvent naître spontanément sans œufs ni germes, sauf à dis- paraître sans se reproduire, ou bien à se reproduire par scission (2). » Il émet là une idée exacte, selon moi, car il existe quelques microzoaires qui me pa- raissent ne jamais se reproduire autrement que par l'hétérogénie ; mais en terminant il est moins auda- cieux que l'école qui va le suivre immédiatement, et prétendre que certains animaux naissent primitive- ment par spontéparité, puis, après cela, sécrètent des œufs et se reproduisent parle mode normal (3). (1) Cabanis, Rapports du physique et du moral. Paris, 1824, t. II, p. 241 . (2) Boa Y Saint-Vincent, Ency. méth. Zoophytes, art. Psycho- iUaires, t. II, p. 691. (3) Bremser, Traité zoologique et physiologique des vers intesti- naux. Paris, 1824. Blrdach, Traité de physiologie. Paris, 1. 1. 72 HÉTÉROGÉNIE. Dans la suite, Bory Saint- Vincent n'abandonne point son idée. Ses méditations le portent, au con- traire, à la développer plus ostensiblement ; c'est ce qu'on le voit faire dans plusieurs articles du Diction- naire classique d'histoire naturelle, où il semble déjà éclairer, mais encore timidement cependant, la route presque inexplorée que les physiologistes alle- mands vont franchir audacieusement, en ne crai- gnant pas d'affronter les mystères de l'inconnu à l'aide des seules forces de la pensée (1). Dans son article Microscopiques, du Dictionnaire classique, ce naturaliste s'exprime ainsi : « L'idée de générations spontanées révolta d'abord de très- bons esprits, et le microscope en démontre pour- tant l'existence. Ces assertions seront sans doute traitées légèrement par la presque totalité des sa- vants qui, ayant formé leur manière de voir d'après des créatures où les sexes sont incontestables, ne sauraient consentir à ne pas avoir tout connu ; mais lorsque l'habitude des observations du genre de celles où nous nous sommes longtemps et patiem- ment exercé, sera très-répandue, et que pour étudier la nature on adoptera la marche du simple au com- posé, force sera de ne les plus trouver absurdes (2).» M. Dumas, qui a jeté de si vives lumières sur cer- tains points de la physiologie comparée, et en par- ticulier sur la génération, a été conduit par ses nora- {\) Bory Saint-Vincent, Dictionnaire class. d'hist. nat., article Matière. (2) Bory, Dictionnaire classique d'histoire naturelle. Paris, 1826, t. X, p. 541. HISTORIQUE. ÉPOQLK MODERNE. 73 breuses expériences sur celle-ci, à considérer cer- tains animaux inférieurs, tels que les infusoireset quelques vers intestinaux, comme pouvant devoir leur origine à la génération spontanée. Selon lui les spermalozoaires n'auraient pas une autre source. L'illustre chimiste a formulé ses opinions avec une netteté, avec une précision qu'on voudrait souvent retrouver dans les œuvres de beaucoup de naturalis- tes de notre époque, qui sont souvent fort obscurs, fort indécis, lorsque la nécessité les conduit à trai- ter ce sujet. M. Dumas ne se borne pas à combattre les étran- ges prétentions de quelques-uns des partisans de la thèse qu'il embrasse sans hésitation ; il en pose les conditions, et il en trace minutieusement les phéno- mènes, tels qu'il les a observés durant ses délicates expériences (1). Si là il condamne de trop crédules observateurs qui, à l'exemple de Fray, imbus des idées anciennes, s'imaginent encore que les substances en putré- faction peuvent engendrer des mouches ou d'autres insectes aussi compliqués ; s'il s'élève énergiquement contre les prétentions de Spallanzani, lorsqu'il pro- fesse que les germes des infusoires résistent à l'ébul- 4ilion , ailleurs il sait tracer avec une admirable précision tous les phénomènes à l'aide desquels la nature procède au développement spontané des moindres êtres de la création. Devenu l'un des plus habiles micrographes de son époque, il nous révèle (i) Dumas, Annales des sciences naturelles, i. I, II, III. — Diction- naire classique d'histoire naturelle. PdiVis, 1825, t. VII, p. 194. lA HÉTÉROGÉNIE. comment, dans les infusions, les molécules animées se groupent successivement pour donner enfin naissance à des êtres plus élevés, à des microzoaires résultant de ces agglomérations. M. Dumas a tracé la route que devraient suivre tous les observateurs. Il donne l'exemple en ne décrivant que ce qu'il a vu; et il appelle de nouvelles expériences qui, comme il le dit, débarrassées aujourd'hui de toutes les chan- ces d'erreurs que la physique et la chimie peuvent nous permettre d'éviter, pourront enfin éclairer une si importante question, et rendre à la physiolo- gie le plus éminent service (1). Mais si la question de l'hétérogénie a jamais été traitée avec une grande élévation, et parfois même avec une profonde philosophie, c'est assurément en Allemagne qu'on l'a observé. Ce que nous avons à peine effleuré, l'audacieuse persévérance des natu- ralistes allemands l'a fouillé à fond, et ceux-ci se sont livrés à ce sujet à toutes les témérités de la pen- sée. Au premier rang des défenseurs de l'hétérogénie, brillent principalement les noms des Bremser, des Tiedemann,des Burdach, des Carus,et surtout celui deTreviranus, qui s'en est occupé avec toute la saga- cité d'un expérimentateur consommé. Les magnifiques développements que prit l'étude des sciences au commencement de notre siècle por- tèrent les penseurs à sonder les plus mystérieuses opérations de la nature. Des instruments d'une rare perfection leur étaient offerts, et en s' aidant de toutes (1) Dumas, Annales des sciences naturelles , t. 1, II, III. — Diction- naire classique d'histoire naturelle. Paris, 1825, t. Vil, p. 224. HISTORIQUE. ÉPOQUE MODEREE. 75 les ressources synthétiques que les découvertes ré- centes leur donnaient si libéralement, ils ont pu s'a- vancer moins timidement que leurs prédécesseurs, et c'est alors qu'ils ont quitté la voie uniquement hypothétique pour lui substituer des théories phi- losophiques, ou de véritables déductions tirées de l'observation et de la comparaison des faits. Bremser, savant médecin allemand, intervint dans la discussion en 1818, dans son Traité des vers in- testinaux. Son but était de démontrer que, lors- que ceux-ci apparaissent pour la première fois dans le corps des animaux, ils s'y produisent par la géné- ration spontanée. Cet auteur a traité ce sujet fort largement, et souvent même il lui donne une grande élévation en empruntant ses arguments aux phases géologiques du globe ou à la zoologie. Bremser a non-seulement considéré les infusoires et les vers intestinaux comme étant dus à l'hétéro- génie, mais il prétend aussi que certains insectes, tels que les poux, lui doivent parfois naissance. Il n'ignore pas que ces animaux possèdent des ovaires et des œufs, et même que plusieurs sont vivipares; mais ces objections n'enchaînent nullement un es- prit aussi indépendant que le sien, et on le voit pro- fesser que, lorsqu'ils apparaissent pour la première fois chez l'homme ou les animaux, ils y naissent spontanément (1). Les théories de Bremser ont reçu indirectement la sanction d'un des plus illustres savants de notre (1) Bremser j Traité zooîogique et physiologique des vers intes- tinaux. Paris, 1824, p. 65. 76 HÉTÉROGÉME. siècle : Humboldt semble s'y associer, puisque dans une de ses lettres il cite l'ouvrage de Thelmintholo- giste allemand comme un excellent traité (1). L'esprit philosophique d'Oken ne pouvait laisser passer inaperçue une thèse telle que la spontépa- rite, encore toute pleine d'obscurité, il est vrai, mais qui se prêtait à de si magnifiques développements, m'admet sans conteste et va même plus loin, puis- qu'il considère tous les êtres comme n'étant compo- sés que d'animalcules microscopiques (2). Cependant on doit dire que ce grand naturaliste a plutôt traité cette question à l'aide de l'argumentation qu'en ex- posant des faits. Carus, qui est peut-être le plus audacieux de ses compatriotes lorsqu'il affronte les questions délicates de l'anatomie transcendante, traite la question des générations primordiales avec moins de clarté que ceux-ci; mais cependant on s'aperçoit assez qu'il en est partisan lorsqu'il dit, dans son Anatomie comparée, « que toute naissance, toute génération, « est, quant à son essence , la production d'une « chose déterminée par une chose non déterminée, « mais déterminable, et que le déplacement spon- « tané d'un être déterminé qui naît d'un être indé- « terminé, est la ligne primordiale et en même temps « le symbole de la vie (3). » (1) Humboldt, Lettre à M. Panckouke, imprimée en tête de la traduction de Bremser, (2) Gérard, Dict, univ. d'hist. nat., t. VI, p. 56. DujARDiN, Histoire naturelle des infusoires. Paris, p. 92. (3) Carus, Anatomie comparée. Paris, 1835, t. Ill^ p. 13. HISTORIQUE. ÉPOQUE MODERNE. 77 Mais parmi les savants allemands qui se sont occu- pés de la génération spontanée, Treviranus et Tiede- mann doivent être cités au nombre de ceux qui l'ont défendue avec plus d'autorité (l).Le premier a ana- lysé avec la même sagacité les travaux de Needham, Wrisberg, 0. F.MûUer, Ingenhousz, etc., qui en fu- rent d'ardents partisans, et ceux de Spallanzani, de Terechovski, leurs antagonistes (2) ; et, en physiolo- giste consciencieux, avant de combattre ou d'ap- prouver les doctrines des autres, il a répété leurs expériences, et ensuite il lésa diversement variées. Ainsi que presque toute l'école allemande, Trevi- ranus et Tiedemann admettent, comme Buffon l'a- vait fait, une matière organique primaire, amorphe, susceptible par sa concentration de se revêtir de for- mes diverses, sous l'influence de la vie qui vient l'ani- mer. En parlant de cette véritable matière plastique, subissant toutes les mutations imaginables, Trevi- ranus dit qu'elle est dépourvue de formes, mais qu'elle est apte à prendre toutes celles de la vie et à les conserver sous l'influence des causes extérieures ; mais que, quand ces causes cessent d'agir, elle prend d'autres formes sous des influences nouvelles (3). Mais Tiedemann, surtout, expose ses opinions en des termes dont la netteté ne laisse rien à désirer : « Les êtres organisés, dit ce célèbre physiologiste, « sont produits par leurs semblables ou doivent nais- (i) TrevirkîsXjs f Biologie. Gœttingue, 1802. Tiedemann, Physiologie de l'homme. Paris, 1831. (2) Terechovski, Diss. de chao infusorio Linnœi. (3) Treviranus, Biologie. Gœttingue, 1802, t, II, p. 267-403. 78 HÉTÉROGÉINIE. « sance à la matière des corps organisés en état de « décomposition (1). » Ailleurs il ajoute : « La puis- « sance plastique de la matière ne s'éteint pas après « la mort ; elle conserve la faculté de revêtir une nou- « velle forme et de se montrer apte à jouir de la vie. « La mort ne porte donc que sur les individus orga- « nisés, tandis que les matières organiques entrant « dans la composition de ces êtres, continuent à pou- ce voir prendre forme et recevoir la vie (2). » Poussant l'investigation des faits jusqu'à sa der- nière limite, Tiedemann va même jusqu'à tracer les conditions dans lesquelles les molécules de la matière vivante peuvent animer d'autres existences ou celles qui leur en interdisent la puissance; c'est alors qu'il dit : « Les matières organiques qui se séparent de leur « organisation conservent, lorsqu'elles ne sont pas « ramenées à leurs éléments ou converties en corn- « posés binaires par l'action des affinités chimiques, « la propriété de reparaître, avec le concours d'in- « fluences extérieures favorables, de la chaleur, de « l'eau, de l'air et de la lumière, sous des formes « animales ou végétales plus simples, qui varient « toutefois en raison des influences à l'action des- « quelles elles se trouvent soumises (3). » Burdach, l'un des savants les plus éminenls de la laborieuse Allemagne, ayant dû, dans son œuvre, se prononcer sur la génération spontanée, on reconnaît qu'il l'a considérée comme un fait indubitable. A cet (1) Tiedemann, Physiologie de l'homme. Paris, i83l,t. I, p. 100. (2)/d., p. 104. (3) Id., p. 152. I HISTORIQUE. EPOQUE MODERNE. 79 égard, rien n'arrête l'illuslre physiologiste; et sortant des voies où la timidité enchaîne ordinairement les plus ardents partisans de l'hétérogénie , lui, il en étend les phénomènes beaucoup plus loin qu'eux. Ne se bornant pas à admettre qu'elle ne produit de nos jours que des êtres de la plus infime organisation, il lui prête aussi le pouvoir de donner naissance à cer- taines créatures d'un ordre élevé dans la série zoolo- gique ou botanique. 11 va même jusqu'à concevoir que dans certains cas exceptionnels il peut en naître encore des champignons (1), des vers, des insectes, des crustacés et peut-être même certains animaux vertébrés (2). Le traité de Burdach contient le plus complet ex- posé qui ail encore paru sur la matière. Il s'y appuie de tant d'autorités imposantes, il cite tant de faits et il les élucide avec une si laborieuse persistance, qu'il convainc ses lecteurs, sinon de l'existence absolue de tous ceux-ci, au moins de celle de la plupart d'en- tre eux. J. Mûller a marché dans la même voie que ses compatriotes. Il admet une génération spontanée qui ne serait que le résultat de la décomposition des grands organismes, dont les molécules, en se dissociant, deviendraient autant d'animalcules. « Or- « dinairement, dit-il, les corps organiques d'une cer- « taine espèce ne naissent que d'autres corps de la « même espèce qu'eux, c'est-à-dire, par des œufs « ou des bourgeons. Mais on peut se demander si, (1) Burdach, Traité de physiologie. Paris, 1837, 1. 1, p. 32. (2) M., p. 30-45, etc. 80 HÉTÉROGÉISÎE. « lorsqu'un corps organique se décompose, la ma- a tière qui le constitue ne produit pas aussi, sous « certaines influences, des organismes d'une autre « espèce; si non-seulement elle est apte à vivre, « mais encore continue de vivre avec d'autres modi- « fications ; si par le concours de certaines condi- « tions, c'est-à-dire, par l'action de l'air atmosphé- « rique, de l'eau, de la lumière, elle se résout en « infusoires vivants, tandis qu'en d'autres circon- « stances elle revit dans des plantes appartenant aux « classes inférieures, les moisissures (1). » Plusieurs des savants allemands que nous venons de citeront même donné à la génération spontanée une puissance que nous sommes loin de lui accor- der, mais qui témoigne de leurs profondes convic- tions. Nous ne la plaçons que sur l'extrême limite des deux règnes ; là où l'anatomie et la physiologie semblent presque faire défaut, eux n'ont pas craint de lui attribuer des organismes parfaitement déter- minés. Burmeister prétend que les poux et l'acarus de la gale peuvent en être le résultat (2); Bremser, comme nous venons de le dire, lui attribue aussi les poux et certains entozoaires munis d'appa- reils sexuels (ri); Burdach semble croire que non- seulement elle produit des infusoires, mais encore qu'il peut en résulter des poissons (4), opinion que (1) J. MuLLER, Manuel de physiologie. Paris, 1851, p. 9. (2) Bur.MEiSTER, Handbuck der Entomologie. Berlin, 1705 (Manuel de rentomologie). (3) Bremser, Traité des vers intestinaux de l'homme. Paris, 1824. (4) BuRDACii, Traité de phîjsiologie. Paris, 1. 1, p. 45. HISTORiQUl'. — EPOQUE MODERNE. 81 nous avons déjà vu être celle du prince des zoolo- gistes (1). Mais si l^Allemagne paya largement son contingent à la question de l'hétérogénie et si ses physiologistes les plus éminenls l'acceptèrent comme un fait dé- montré, les zoologistes anglais s'en occupèrent beau- coup moins; les uns ne l'admirent qu'avec un ex- trême doute, les autres la combattirent vivement. Au nombre des Anglais qui n'ont abordé qu'avec réticence la question de l'hétérogénie, Allen Thom- son doit être cité au premier rang. Ce savant avoue que celle-ci n'a dû son discrédit qu'à l'obstination de quelques-uns de ses partisans à invoquer des faits manifestement impossibles, et que, sans cela, elle eût conquis plus de prosélytes (2). Tandis que le majorité des hommes transcendants de l'Allemagne embrassait si énergiquement la cause de l'hétérogénie, en France, on voyait surgir de moment en moment quelques partisans de cette hypothèse; m.ais ceux-ci plus timides et moins dis- ciplinés, loin d'avoir la ferveur des Bremser, des Burdach, des Tiedemann et des Treviranus, n'émet- taient leurs opinions que comme autant d'aveux arrachés de vive force par les circonstances. Cependant, quelques-uns des naturalistes, élevés à l'école philosophique de Geoffroy Sainl-Hilaire, avec l'indépendance du maître, ont aussi abordé la (i) Aristote, Histoire des animaux, traduct. de Camus, t. 1, p. 363. (2) Allen Thomson, Génération, todd's Cycîopœdia of Anatonuj and Physiology, t. XI, p. 431. PeUCBET. 6 82 HÉrÉROGÉNlE. question à l'aide de la même franchise que nous avons rencontrée chez les Allemands. Parmi eux, Dugès doit occuper l'un des premiers rangs. Moins hardi que les physiologistes que nous venons de citer, et peut-être moins préparé qu'eux par l'expérience et la méditation, il se contente seulement d'exprimer ses convictions, mais sans leur donner ce dévelop- pement qu'on aurait pu attendre de lui, et qu'on aurait cru devoir entrer dans le plan de sa physiolo- gie comparée. Cependant Dugès n'hésite pas à dire que les objec- tions qu'on oppose à la spontéparité lui paraissent de peu de valeur, et que c'est aux doctrines opposées qu'il faut adresser le reproche d'être inintelligibles (1); as- sertion tout à fait marquée au cachet de l'exactitude; car, ainsi que nous le démontrerons, l'hétérogéiiie explique lucidement certains phénomènes dont les ovaristes ne peuvent donner la moindre solution: et ses vérités, facilement accessibles, contrastent ostensiblement avec les obscures conceptions de ses antagonistes. Parmi les derniers travaux relatifs aux Infusoires, viennent ceux de M. Dujardin. L'œuvre de ce natu- raliste laborieux a une réelle importance soit par les bonnes observations dont il est rempli, soit par son étendue. L'auteur, avec une grande indépendance, attaque avec vigueur les hypothèses qui lui paraissent erronées, et il ne craint pas, pour le triomphe de ses opinions, d'affronter les plus rudes antagonistes. C'est (1) DuGÉs, Traité de physiologie comparée. Paris^ 1839, t. 111^ p. 207, 208. HISTORIQUE. — ÉPOQUE MODERNE. 83 ainsi qu'il reproche à Ehrenberg d'avoir attribué aux Infusoires une richesse d'organisation qu'on ne leur découvre nullement (1). En cela il a tort, et une lon- gue pratique du microscope nous a convaincu de l'authenticité de ce qu'avance l'illustre mierographe de Berlin. Avec la moindre attention on vérifie sur plusieurs genres cette disposition polygastrique contre laquelle s'élève le naturaliste français : on précise le diamètre des estomacs, et on les voit se remplir à volonté d'ahments, comme nous l'avons observé à tant de reprises (2). M. Dujardin, dans divers endroits de ses œuvres, admet évidemment la génération spontanée, soit pour les infusoires, soit pour quelques helminthes (3). Mais ce que l'on devait attendre d'un naturahste qui est si riche d'observations, c'eût été de formuler nettement ses principes à ce sujet et d'émettre sur quels faits il les fonde principalement; et c'est ce que l'on ne trouve pas nettement exprimé dans ses gé- néralités sur la physiologie de ces animaux. A diver- ses reprises il dit aussi que plusieurs de ceux-ci sont dépourvus de sexe et se reproduisent par scission. N'avoir point de sexe, c'est n'avoir point] d'œufs, et comme avant que de pouvoir se diviser itfaut naître, alors, forcément, il faut bien que le premier (1) DujARDiN_, Histoire naturelle des infusoires. Paris, 1841. (2) PoucBET, Recherches sur les organes de la circulation, de la digestioïi et de la respiration des infusoires. — Comptes rendus de l'Académie des scienc es^ 1 848-1 849. (3) Dujardin, Histoire naturelle des infusoires. Paris, 1841, et Histoire naturelle des helminthes , 1844. 84 IlÉTÉROGÉME. microzoaire qui se produit dans une macération, y soit engendré spontanément ! Cependant, M. Dujardin, en traçant l'histoire des vers intestinaux, est forcé d'avouer que l'apparition de plusieurs d'entre eux ne peut se concevoir ration- nellement que par l'hétérogénie (1). C'est ainsi qu'il explique seulement par elle l'apparition de certains helrainthesmicroscopiques(^?ic/ima5/j/ra/i5,R.Ow.), qui envahissent parfois presque tous les muscles de l'homme (2). Dans son Histoire naturelle des Infusoires, la même question, sivivace àl'égard de ce sujet, s'était déjà présentée ; mais dans cet ouvrage il oscille à diverses reprises : là il semble avoir de grandes ten- dances à expliquer par la génération primaire l'ap- parition de certains protozoaires; ailleurs ce mode de reproduction lui parait moins clair (3). En s'occupant de l'histoire des vers intestinaux, M. Eudes Deslongchamps a aussi été conduit à se prononcer sur leur mode de propagation et il n"a pas hésité à embrasser à ce sujet les vues générale- ment professées par les helminthologistes allemands, et à dire qu'il considérait ces animaux comme étant le résultat de la génération spontanée. Il ne prétend pas en avoir découvert aucune preuve directe, mais ainsi que tous les naturalistes consciencieux, il trouve que, sans invoquer ce moyen, il est absolument (i) DujARDiN, Histoire naturelle des helminthes. Paris, p. 294-408. (2) Id., Ibid., Paris, 1844. (3j Jd., Histoire naturelle des in fumoir es. i*aris. J8il, p. 100. ITISTORiQUE. ÉPOQUE MODERNE. 80 impossible d'expliquer comment s'engendrent cer- tains entozoaires (1). Au nombre des derniers naturalistes qui admet- tent la génération spontanée il faut encore compter A. Richard. Il passe, sans s'y arrêter, sur la repro- duction des Infusoires; maisentraîné par ses convic- tions, avec cette probité dont il a été un si vivant modèle, l'illustre professeur dont je m'honore d'a- voir été l'ami, termine son œuvre sur la zoologie mé- dicale en disant que pour un grand nombre de vers intestinaux, la génération spontanée lui paraît le mode le plus probable qu'on puisse admettre pour expliquer leur origine (2). Quelques naturalistes éminents de notre époque, ayant restreint le cercle de la génération spontanée, n'admirent plus guère celle-ci que dans les êtres dont l'organisation s'était jusqu'alors dérobée à nos recherches; et à mesure que leur structure nous fut dévoilée par la micrographie, on craignit désormais d'attribuer cette origine à des animaux doués d'ap- pareils vitaux assez complexes. En suivant cette impulsion, Ehrenberg, auquel on doit de si belles observations et un si magnifique ouvrage sur les Microzoaires, passa naturellement parmi les adversaires de la spontéparité (3), (1) Eudes Deslongchamps, Encyclopédie méthodique. Zoophytes, Paris, 1824, t. II, p. 773. (2) A,RiciikKD,Histoire naturelle médicale. Zoologie. Paris, 1849, t.I, p. 310. (3) EiiRKNBERG;, Die Infusionsthierchen ah voUkommene Organis- men. Leipsig, iB38. 86 HÊTEROGENIE, Le célèbre professeur de Berlin nous apprit que divers animalcules microscopiques, auxquels certains naturalistes refusaient toute trace d'organisation (1), étaient cependant doués d'appareils vitaux fort mul- tiples et d'une merveilleuse ténuité. Ses découvertes étaient tellement inattendues, que plusieurs savants proclamèrent que l'on était presque tenté de les con- sidérer comme un roman ingénieux (2); elles étaient cependant bien positives. Les volumineux travaux d'Ehrenberg ayant am- plement éclairé l'organisation des infusoires, le sa- vant de Berlin voulut les compléter en signalant les organes génitaux de ceux-ci; mais dans cette der- nière tentative il fut moins heureux que dans les autres. N'ayant jamais observé d'accouplement entre ces animaux, il en conclut qu'ils devaient être herma- phrodites. Il prit parfois pour des œufs les molé- cules produites par la diffluence, et considéra comme des appareils générateurs mâles les vésicules contrac- tées que présentent certains microzoaires (3); vési- cules que Spallanzani regardait comme des appareils de respiration (4) et que nous avons enfin exactement déterminées, en démontrant qu'elles ne pouvaient être que des cœurs lançant le sang dans toutes les (1) 0. F. MuLLER, Animalium infusoriorum succincta historia. Copenh., 1773. — Dujardin, Histoire naturelle des infusoires. Paris, 1841. — Dict. univ. d'hist. natur. Paris, 184G, t. VII, p. 44. (2) Comp. Gérard, Dict. univ. d'hist. nat. Paris, 1845, t. VI. p. 58. (3) Ehrenberg, Zusàtze zur Erkenniniss, etc., 1836. Supplé- ments, etc. (4) Spallanzani, Opusc, de phys. anim. et veg. HISTORIQUE. -— ÉPOQUE MODERNE. S" parties du corps, et que nous avons signalés jusque dans l'œuf où on en constate déjà les pulsations (1). Ehrenberg doit être compté au nombre des plus savants antagonistes de la génération spontanée. Il l'attaqua vivement dans plusieurs de ses écrits, mais c'est surtout dans son Mémoire sur le développement et la durée de la vie des Infusoires que se trouvent ses principaux arguments, ceux à l'aide desquels il croit principalement faire triompher ses opinions. Dans cet écrit il prétend avoir constaté que la repro- duction de ces animalcules se fait normalement à l'aide d'œufs; ce que nous combattrons victorieu- sement plus loin, au moins à l'égard de la plupart (2). Car si nous croyons fermement avec Ehrenberg que les microzoaires les plus élevés, tels que lesRotifères, possèdent des organes génitaux et pondent des œufs, nos observations nous ont convaincu que cela ne se produit nullement dans ceux d'une plus simple tex- ture , tels que les Rolpodes et encore plus les Monades. De Siebold partage absolument notre opi- nion (3). Quelques physiologistes de notre époque, entraî- nés par l'ascendant d'Ehrenberg, se sont aussi dé- clarés contre l'hétérogénie. Parmi eux on compte M. Longet, qui, quoique n'ayant répété aucune des expériences de ses prédécesseurs, n'en tranche pas (1) PouCHET, Recherches sur les organes de la circulation, de la digestion et de la respiration des animaux infusoires. Acad. des sciences, 1848-1849. (2) Comp. le chapitre de la polémique. (3) De Siebold et Stanmus, Anatomie comparée. VdiVxs, ISoO, p.I, p. 23. 88 HÉTÉROGÉNIE. moins nettement toutes les questions les plus délica- tes du sujet ; puis, en suivant la tactique des anta- gonistes de la génération spontanée, expose longue- ment les faits qui peuvent lui être opposés, et passe sous silence les principaux arguments qu'on peut in- voquer en sa faveur (1). Ce physiologiste considère même certains faits comme la loi générale, tandis qu'ils ne forment pro- bablement qu'une rare exception; telle est, entre au- tres, la scission spontanée des infusoires. Mais si dans l'œuvre de ce savant, l'hétérogénie est attaquée sans discussion, nous voyons, par compensation, un de nos plus célèbres physiologistes français, M. Bérard, sou- mettre la question à toutes les sévérités de la logique, et avouer avec franchise que, dans certains cas, il est impossible de ne pas reconnaître l'existence de la gé- nération primordiale (2). Devons-nous nous arrêter sur les opinions d'un autre physiologiste, M. Bourdon, qui, au dix-neu- vième siècle, lorsque les beaux travaux des 0. F. Millier, des Bory deSaint-Yincent, des Ehrenberg et des Dujardin, ont vu le jour; et lorsque nous possé- dons des microscopes achromatiques et des micro- mètres qui mesurent un dix millième de millimètre, vient soutenir que les infusoires ne sont pas des ani- maux, et que peut-être ils ne se meuvent pas(3)!... Mais si certains physiologistes français attaquaient (1) LoNGET, Traité de physiologie. Paris^ 1848. (2) Béhârd^ Cours de physiologie. Paris, 18i8. ({) Bourdon, Principes de physiologie comparée. Paris ^ 4830, p. 51,55. HISTORIQUE. ÉPOOUK MODEREE. 89 l'hétérogénie sans apporter contre elle aucun argu- ment solide, il n'en était pas de même en Allemagne et en Belgique. Là, les découvertes de Steenslrup sur les générations alternantes ayant ouvert la voie, on vit successivement Kùchenmeister, de Siebold, Lewald, Leuckart, Kœlliker et Van Beneden, donner naissance à d'importants travaux sur la génération des Helminthes et s'efforcer de rétrécir ainsi le cercle des générations spontanées (1). Devant revenir, en son lieu, sur l'effort nouveau tenté par ces savants, nous n'insisterons pas ici sur leurs expériences. Parmi les naturalistes qui ont travaillé, durant ces dernières années, à débrouiller la question qui nous occupe, on ne peut omettre de citer M. Gros, médecin français résidant à Moscou. C'est un ardent partisan de l'hétérogénie; mais il esta regretter que ce savant ait souvent traité cette question avec plus d'entraî- nement que de logique. Il annonce, sans la moindre hésitation, d'inconcevables métamorphoses. Selon lui, il n'existe aucune différence entre la cellule végétale et la cellule animale, et tels animaux, tels que les Euglènes, en se parifissant, donnent parfois naissance à des conferves; et les Rotifères peuvent produire des (1) Steexstî'.up, Onthe alternation of générations. Lond., 1845. Kùchenmeister, On animal and vegetable parasites ofthehuman hody. Londres, i8o7 (traduction anglaise). De Siebold, Exp. sur la transf. des Cijsticerques en Ténias . 1 852 ,elc . Lewald, De cysticercorum in tœnias metamorphosi. Leuckart, Parasiien und parasitismus (Archiv. fur physiol. Ileilkunde, t.Xl.). KoLUKER, Zeitschrift filr Wiss. zoQL,i. VU, p. 13:». Van Beneden, Les vers cestoules. Bruxelles, 1850. 00 HÉTÉRO GÉNIE. champignons (1)... Mais nous ne suivrons pas plus loin M. Gros ; ce fragment de ses œuvres suffît seul pour nous justifier. Les derniers travaux ayant trait à la génération spontanée, qui soient parvenus à notre connaissance, sont ceux de MM. Claparède et J. Lachmann , de Lieberkuhn et de Balbiani. MM. Claparède et Lachmann, dans leur Mémoire présenté à l'Académie des sciences (2), n'ont, à ce que dit le savant rapporteur, ajouté à ce que l'on connaissait déjà aucun de ces faits fondamentaux qui ouvrent desvoies nouvelles (3), et n'ont guère fait que mieux signaler ce qui avait été étudié précédemment. M. Lieberkuhn est entré plus au vif dans la ques- tion, et paraît avoir découvert chez quelques para- mécies des organes remplis de spermatozoaires. En outre, il a mieux précisé, qu'on ne l'avait fait, un grand nombre d'assertions sur la scissiparité, la gemmiparité et le développement des embryons des protozoaires (4). Enfin, M. Balbiani a ajouté quelques faits curieux aux observations qui précèdent, et est venu clore les divers travaux émis récemment sur la reproduction des infusoires, 11 a reconnu que la paramécie verte, {\) G^os , Bulletin de la Société impériale des naturalistes de Moscou, 1854, n. 3, p. 273. (2) Claparède et Lachmainn, Mémoire couronne', portant pour épigraphe : Omne vivum ex ovo. (3) De Quatrefages, Rapport sur le concours (Comptes rendus, 1858, t. XLvi, p. 27o). (4) Lieberkuhn^ Mémoire présenté à l'Académie des sciences et qui a obtenu le grand prix des sciences physiques, 1858. HISTORIQUE. — ÉPOQUE MODERNE. 91 paramecmm bursaria de Focke, après s'être multi- pliée par scission spontanée pendant un certain temps, finissait par présenter des organes des sexes, mâles et femelles, reconnaissabies à leurs ovules et à leurs spermatozoaires ; et que ces animalcules don- naient naissance à des embryons, après y avoir pré- ludé par un accouplement, qui se prolonge durant cinq à six jours (i). Les faits avancés par M. Balbiani paraissent être le résultat d'observations attentivement exécutées, mais ainsi que ceux que l'on doit à MM. Claparède, Lach- mann et Lieberkuhn, ils touchent à peine à la ques- tion qui nous préoccupe^ parce qu'ils n'impliquent nullement qu'à leur première apparition ces êtres n'ont point été le résultat de la spontéparité ; et il est même de doctrine parmi les hétérogénistes, d'ad- mettre que certains animaux, chez lesquels on ob- serve des sexes et qui se reproduisent à l'aide d'œufs, à certaines époques, cependant, n'en doivent pas moins leur primitive apparition à la génération spontanée (2). Nous ne pouvons omettre, en terminant, cette es- quisse historique de l'hétérogénie, de parler de nos premiers efforts pour arriver à la démonstration de ce phénomène. Dans un ouvrage qui avait pour objet l'étude de l'ovulation spontanée des mammifères, (1) Balbiani, Note sur l'existence d'une génération sexuelle chez les Infusoires (Comptes-rendus de rAcadémie des sciences), 1858, t. XLVl^ p. 628, et Journal de la 'physiologie de l'homme et des animaux, par Brown-Seqiiard. Paris, 1858, p. 347). {%) C'est ce que Bremser, Uudolphi et d'autres ont professé à l'égard des vers intestinaux. 95 RÉTÉROGÉNÎE. nous avons déjà fait entrevoir que la scissiparité est beaucoup moins fréquente qu'on ne le suppose or- dinairement (1) ; le temps et un nombre énorme d'observations nous en ont de plus en plus con- vaincu. Dans cet ouvrage aussi, nous nous sommes attaché à démontrer qu'à de rares exceptions près, dans tout le règne animal , la génération a lieu à l'aide d'œufs; et nous verrons ici que les microzoaires eux-mêmes, dans la génération primordiale, se déve- loppent souvent, ainsi que les autres animaux, à l'aide d'ovules; mais seulement que les leurs ont pour site une pseudo-membrane et non le stroma de l'o- vaire; voilà la seule différence. Beaucoup d'animaux inférieurs avaient paru se soustraire à la loi générale de la reproduction ; mais les recherches de Rudolphi, de Cavolini, de Ber- Ihold, de Gaede, de Rathke, de Valentin, de Grant et de Laurent, nous ont démontré que la plupart de ceux-ci, tels que les helminthes, les gorgones, les actinies, les méduses, les astéries, les échinodermes, les flustres et les éponges, produisent des œufs (2). (1) PoucHET, Théorie positive de l'ovulation spontanée. Paris, i8i7, p. 27. (2) Rudolphi, Entozoorum seu vormium intcstinalium historia naturalis. Amsterdam, 1808. Cavolim , Memorie per servire alla storia dei Polipi marini. Naples, 1785. Berthold, Beitrage zur anatomie , zootomie und physiologie. Gœttingue, 1831. Ratoke, In floriep's notizen, 1. XXI. Valentin, Repertorium, 1840. Grant, Heusinger's zeitschrift fur organische Physik, t. II, p. 53. Laurent, Becherches sur l'hydre et l'éponge d'eau douce. HISTORIQUE. ÉPOQl'E MODERNE. 93 Elirenberg nous a fait connaître ceux de quelques espèces d'infusoires, etnous-mêaies nous avons suivi le développement de plusieurs de ces œufs spontanés et avons signalé leur gyration et leur punctum sa- liens (i). En terminant cet exposé historique, nous dirons que ce que l'on peut reprocher aux adversaires de la spontéparité, c'est d'être restés immobiles en présence de la marche ascendante des sciences philosophi- ques. C'est à cent ans en arrière de notre époque qu'ils vont souvent emprunter leurs arguments. Quel- ques phrases des naturalistes du siècle dernier sont citées par eux comme inexpugnables! Et n'est-ce donc rien que d'avoir pour soi toute l'antiquité et tous les penseurs de l'école moderne? Si les Redi, les Swam- merdam, et les Spallanzani furent de respectables adversaires, ne pouvons-nous pas leur opposer les Tre- viranus, les ïiedemann, les Bremser et les Burdach? Ainsi que l'observe judicieusement M. Gérard, dans un excellent article sur la génération spontanée, on a toujours opposé à ses partisans de simples déné- gations et pas d'argumentation serrée. Cette question, dit-ii avec raison, est plus vivace que jamais, et l'on ne peut, sans fermer les yeux à l'évidence, se refuser à voir que, depuis Buffon, les naturalistes les plus émi- nents y ont ajouté foi ; qu'aujourd'hui les hommes (1) EuRENBEUG, Organisation, sijstematik und geographische Ver- hœltniss der Infusionstkierchen. Berlin, 1830. PouciiET, Recherches sur les organes de la circulation^ de la di- gestion et de la respiralion des animaux infusoires. (Comptes ren- dus de Hnslilut, I8i8-i849.) 94 HÉTÉROGÉNIE, qui ont le plus reculé devant les idées philosophiques des encyclopédistes, les Anglais et les Allemands, ad- mettent eux-mêmes cette théorie (1). » Gérard, Dict. univ. dliist. mt. Paris, 1845, t. VI, p. oO, ai- licle Génération. CHAPITRE 11 METAPHYSIOIE. Certains savants se révoltent à l'idée que des êtres organisés puissent sortir fortuitenaent de la matière amorphe. Ils n'y ont pas songé, car la cause est jugée affirmativement et sans réplique; il ne s'agit simple- ment ici que de savoir si le phénomène se continue avec la succession des siècles, ou s'il a été anéanti à tout jamais. Personne ne contestera, je Tespère. qu'au mo- ment du fiatlux toute la création d'alors fut évoquée du néant; le chaos s'organisa, les globes se disper- sèrent dans l'espace, et de la matière sans forme et sans vie, la toute-puissante main de Dieu fit surgir les animaux et les plantes. Cette première phase de l'organisation ne fut donc qu'une véritable génération spontanée s'opérant sous l'inspiration divine ! Pour quelques-uns, la question de la génération spontanée est un imprudent défi jeté à la face de la religion ; question formidable s'il en fût. qui, selon eux, sape les bases de nos croyances et renvei^e les lois de la terre et du ciel! fraveurs illéiïitiLijes. car si le phénomène existe, c'est que Dieu a voulu rcrn- 96 HÉTÉROGÉNIE. ployer à ses fins ; et nous ne pouvons y voir que l'une de ces mystérieuses voies, aussi variées que merveil- leuses, qui forcent notre front à s'incliner en présence (le sa sagesse infinie. A ceux qui ne le concevront pas, nous nous contenterons de répondre par ce ver- set, que l'un de nos poètes a si noblement interprété. Qui vides multa^ nonne custodies? qui aperlas liabes aiires, nonne audies? (îs, xliii, 20.) Étrange anomalie! c'est cette suprême intelligence qui sonde les profondeurs des cieux, pèse les globes disséminés dansi'immensité; puis, trop à l'étroit sur sa plage terrestre, s'élance dans les sphères de l'intini et pénètre les mystères incréés; c'est cette même in- telligence, inquiète, audacieuse, qui enchaîne impé- rieusement la main de Dieu, et lui défend d'animer d'une étincelle de vie quelques molécules inertes! C'est ce même homme aussi, dont à chaque instant le cerveau crée spontanément la pensée immatérielle, qui prétend qu'il ne peut rien surgir de la matière! On le voit, à son gré, rêver des régions imaginaires, se bercer de visions féeriques, et c'est lui qui, si magnifiquement doté par la libéralité divine, pré- tend lui arracher le sceptre de la création ! Si Dieu renverse parfois les lois immuables qui ré- gissent Tunivers, pour susciter au milieu de nous ces niiracles qui étonnent le vulgaire et fortifient la foi; si à sa voix suprême les murailles s'écrou- lent, les morts sont ressuscites, n'est-ce pas le comble de l'orgueil que de lui contester le pouvoir de créer un ciron? Et si, à un moment donné, il a plu au sublime architecte de tant de merveilles d'anéantir quelques MÉTAPHYSiyLE. 97 fragments de son œuvre, pourquoi donc vouloir lui défendre d'en combler les lacunes? aux Mastodontes, aux Rhinocéros, aux Hippopotames, aux Éléphants, qui animaient autrefois le sol que nous foulons au- jourd'hui, ont succédé d'autres races d'animaux ; tout a changé à la surface de la terre, et, durant notre éphémère passage sur celle-ci, nous, nous pré- tendons effacer les impérissables traces du passé et limiter les phénomènes de l'avenir! Il est certain que parmi les savants qui ont re- poussé l'existence de la spontéparité, beaucoup ont été dominés par de respectables convictions : op- pressa gravi sub religione (1). Mais rien n'autorise ce zèle insensé, et tout, dans le vivant spectacle de la création et dans notre conscience intime, proteste contre lui. La Genèse dit bien qu'après le sixième jour Dieu se reposa. Mais quel est donc le verset du livre sacré qui nous annonce qu'il s'impose de ne jamais re- prendre son œuvre? Où donc est-il dit qu'après ce repos, il ait brisé ses moules et anéanti sa faculté créatrice? Enfin, si Ton prétendait que c'est faire décoger la majesté suprême que de l'astreindre à de journalières innovations; pour ne pas immobiliser le génie créa- teur dans l'éternité, ce qui serait la négation de l'om- nipotence divine, n'est-il pas possible d'admettre que celui dont les mains ont façonné le germe de tant d'êtres merveilleux, ait, avant d'abandonner son (1) Lucrèce, De rerum naturâ, lib, IN)IC11LT. 98 HÉTÉROGÉNIE. * œuvre, posé des lois dominatrices de la matière et de la vie, déterminant les circonstances dans lesquelles la puissance organisatrice peut se manifester et don- ner naissance à de nouvelles combinaisons. Ces lois, en définitive, ne seraient qu'ua parallèle de celles qui régissent la génération sexuelle, la scissiparité, la gemmiparité, etc. Les théories des hétérogénistes, loin d'énerver les attributs du Créateur, ne font qu'en augmenter la di- vine majesté. Si parfois, dans le silence de son labo- ratoire, le savant produit l'évolution de quelque être nouveau, son orgueil ne saurait s'abuser; il sait qu'il n'est là que l'ouvrier intelligent qui réalise les con- ceptions du sublime maître. Il s'est borné à placer la matière dans les circonstances où, conformément à la loi suprême, la force organisatrice devait s'y mani- fester : ainsi fait le chimiste lorsqu'il produit un cristal inconnu! Nous nous abritons sous l'éclat des plus vives lu- mières de l'Église; mais si cela n'était pas, à ceux qui nous le reprocheraient nous répondrions avec saint Augustin : que la science et la théologie s'avancent par des sentiers divers, mais que toutes deux mènent à la connaissance de la vérité (1). De place en place, en effet, l'Écriture proteste contre ce repos dans lequel on veut inutilement enchaîner l'esprit de rEternel, et tout semble, au contraire, y in- diquer que celui-ci n'est jamais inactif. Moïse lui fait (I) Duo sunt quœ in cognitionem Dei ducunty creatio et Scrip tura. METAPHYSIQUE. 90 dire : je tue et vivifie, comme si c'était Tœuvre de tous les instants (1). Lorsque Dieu commence à débrouiller le chaos, les commentateurs se trouvent embarrassés pour ex- primer l'état des choses à la suite de ce premier grand acte de la suprême volonté. La terre était informe et en désordre, et Jérémie la compare à un pays dé- solé, ravagé (2) ; les ténèbres régnaient à la surface de l'abîme, et l'Esprit de Dieu planait au-dessus des eaux. Telle est la version de la Septante. Mais S. Cahen pense que le dernier membre de phrase pourrait bien n'exprimer que l'action d'un vent violent qui labou- rait la surface de l'abîme (3); et selon le rabbin Jarchi, le texte exprime mot à mot l'action de l'oi- seau qui plane ou qui couve (4). C. Morton, dans ses Recherches ethnologiques, a donné une traduction rigoureuse du verset de la Bible qui commence le récit de la création, et qui a été l'objet de tant de commentaires. Voici sa version : Dans le commencement Élohim créa Tuniversalilé des cieux et l'universalité de la terre. Et la terre fut tohu et bohu (5), masculin et féminin, principes dislo- qués ou confondus, paraphrastiquement « sans forme et en masse confuse ; » et les ténèbres furent sur la face (1) Moïse, xxxii, 39. (2) Jérémie. Comp. Cahen, Genèse, i. (3) Caheis , La Bible avec l'hébreu en regard, ou les principales variantes de la version des Septante. Paris, 1834, p. 1. (4) Jauchi, Comment, in Pentateuchum. Naples, 149i. (5) r/io/ioM ua6o/ioM, littéralement, selon J. A. B. Bost., Dict. do la Bible. Paris, 1849, t. I> p. 231 . 100 HÉTÉROGÉME. de l'abîme ; et (le souffle) l'esprit d'Eloliim plana comme un oiseau qui descend sur la face des eaux (l). Saint Basile dit aussi qu'à l'origine de la création les eaux couvraient toute la surface de la terre ; et, en suivant la version syrienne, qui, selon lui, se rapproche le plus du sens exact de l'Écriture, que l'Esprit-Saint en planant sur Tabime, les échauffait et les fécondait, semblable à un oiseau qui couve ses œufs, et, en les échauffant, en excite la puissance vitale (2). Nous avons fait quelque attention au texte de la Genèse, parce que, comme Texpiime Luther, Scrip- tara jmmum intelligi débet grammaticè antequam pos sitexplicari theologicè (3). Il est évident qu'après avoir décrit la création d'une si large manière, l'auteur inspiré de la Genèse n'en reparle plus, et que rien, dans ce livre, n'auto- rise à supposer qu'il puisse advenir une répétition de l'action créatrice. Nous le savons, mais rien non plus n'y autorise à prétendre que l'Esprit divin s'est im- posé de ne jamais retoucher son œuvre! cette im- mense épopée occupe à peine quelques lignes, et sans doute qu'après avoir esquissé si brièvement un si grandiose tableau, on ne devait pas s'attendre à y rencontrer des détails sur les actes subséquents; ils (1) s. G. MoKTO^, Types ofmankind, or Ethnological researches. ï^iladelphie, 1854, p. 562. (2) Saint Basile le Grand, Homélies sur l'ouvrage des six jours. Lyon, 1827, p. 380. i3) Comp. Gliddon. Archœological iiiliu nclion lo the Xîh chapter of Gcncsis. Supr. à Moi.TOX, p. 575. MÉTAPHYSIQUE. 101 découlent naturellement de l'intelligence suprême et de l'incessante activité du Créateur. Cependant, de place en place, nos livres sacres protestent contre l'immobilité dont on prétend frap- per la création. Nous avons déjà vu qu'on rencontrait dans le livre des Juges quelques faits qui sembleraient dériver de l'hélérogénie (1). Mais dans d'autres en- droits les indices sont bien autrement manifestes, bien autrement irrécusables. L'audace du Psalmiste, par exemple, ne s'arrête pas aux étroites considérations qui enchaînent notre époque. Dans ses chants inspirés^ lorsque ses pensées s'élancent vers la région des nuages, abandonnant l'esprit de Dieu à ses mobiles inspirations, il s'écrie dans l'une de ses brillantes métaphores : Emittes sp'irilum tuum et creabuntur, et renovabis faciem tervœ; averlente autem tefaciem, turbabuntur ; au fer es spiritum eorum et déficient, et in pidverem suum revertentur (2) . Lorsque dans un autre endroit le Psalmiste pro- teste que les limites de la terre sont dans la main de Dieu, il est évident qu'il fait une allusion à la volonté du Créateur, pouvant à son gré suspendre ou conti- nuer son œuvre (3). L'idée de l'action incessante de l'Éternel sur la création ne surgit pas seulement dans l'esprit de ceux qui méditent ce sujet, mais an trouve même, de (1) Historique, p. 10 Bib. sac. Juges, xiv, 14. Ecdésiaste , m, 20. (2) Salomon, Psalm. cm, 30. (3) Salomon, P;.nlm. xr.iv, 4. 102 HETEROGENIE. place en place, des passages des saintes Écritures qui YÎennent la confirmer. Ainsi, lorsque le Christ était poursuivi par les Juifs pour avoir guéri un malade, le jour du sabbat, il se retourne en leur disant, Pater meus iisque modo operatur, et ego operor^ Mon père travaille jusqu'à maintenant, et je travaille aussi (i).» Tous les commentateurs ont considéré cette phrase comme signifiant que Dieu avait travaillé jusqu'à présent, constamment, sans cesse, toujours (2). «Dieu s'était reposé au septième jour de la création, dit Gerlach en s'inspirant de l'œuvre de saint Matthieu; mais ce repos n'était que la joie du Créateur, prenant son plaisir au bonheur de la créature qui venait de sortir de ses mains. Or, ajoute-t-il, la conservation du monde, et surtout son rétablissement après la chute, exige l'action créatrice de Dieu, sans aucune interruption (3). » Dans sa magnifique définition de la création, saint Jean s'exprime comme si elle s'exerçait sans discon- tinuer. C'est un acte du Dieu éternel et tout-puissant, s'écrie-t-il, par lequel il appelle à l'existence, des choses visibles et invisibles, matérielles et spiri- tuelles (4). Les opinions d'Aristote sur la génération spon- tanée eurent presque autant de sectateurs que saphi- (i) Évangile selon saint Jean, chap. v, 17. (2) Gerlach, L. Bonnet et Ch. Baup, Le Nouveau Testament. Paris, 1846, p. 365. (3) Gerlach, Le Nouveau Testament, avec notes explicatives. Paris, 1846, p. 365. (4) Saint Jean, Apocalypse^ iv, H. Ps. cxlvui, 5. (Bost, t. I, p. 227.) METAPHYSIQUE. 103 losophie, et Ton n'est pas surpris d'en retrouver quelques vestiges dans les écrits des Pères de l'Église eux-mêmes. Saint Augustin s'exprime ainsi dans un passage de ses œuvres : « Ut omitlam aliter de homine nasci filium^ aliter capilliim, pediculuniy lumbricuniy quorum nihil est filius, etc. (1). » Enfin la preuve manifeste que les prétentions des hétérogénistes n'ont jamais dérogé à l'orthodoxie, c'est que nous ne sommes absolument aujourd'hui que l'interprète des opinions de l'un des plus grands philosophes chrétiens, de ce même saint Augustin que nous venons de citer. C'est sa thèse que nous dé- veloppons ici avec l'assurance et la précision que nous donnent les sciences au dix-neuvième siècle. Voici ce qu'il dit dans ses lettres sur la Genèse : « La pro- « duclion desêtres vivants et animés n'élait complète « et terminée que d'une certaine manière dans leur « principe et dans leur cause, en ce sens que la terre « et les eaux, en passant du néant à l'être, avaient « reçu en même temps le pouvoir d'amener au jour, K à l'époque fixée, les êtres vivants destinés à ré- « pandre dans les airs, dans les abîmes des mers et « sur tous les points du globe, la vie et le mouve- « ment qui forment le plus bel ornement de la na- « ture... Ainsi les êtres vivants n'ont apparu dans « l'état actuel que dans le temps, ou autrement dit, « par le déroulement successif des siècles (2). » Saint Jérôme, ce génie audacieux des beaux temps de l'Église, combat aussi avec nous pour restituer a {{) Saint Augustin, Enchiridion, cap. xv, (2) Id., Lettres sur la Genèse. iOi nÉTÉROGÉNIE. l'Éternel sa puissance suprême. Dieu, dit-il, ne cesse pas d'être Créateur cl d'être continuellement agis- sant. Selon lui, la nature, soit matérielle, soit spi- rituelle, est dans un mouvement permanent ; et celte vie permanente, cette puissance d'action est un ca- ractère ou plutôt le grand caractère de la Divinité (i). Ce principe de saint Jérôme, comme le dit M. Benoît de Matougues, est la base de toute philosophie, et en cela il est d'accord avec les savants de nos jours (2). Enfin, si la question de l'hétérogénie était aussi brûlante que le prétendent certaines consciences ti- morées, eût-on vu des Pères de l'Église en devenir eux-mêmes partisans? eût-on vu aussi le béatifié Albert le Grand, l'ami de saint Thomas d'Aquin, et plusieurssavants jésuites tels que les Kircher (3), les Fabri (4), et les Bonanni (5), l'embrasser sans le moindre scrupule? Et l'un de ces ardents défenseurs de la foi eût-il dédié au pape Alexandre MI, l'œuvre dans laquelle il traite cette question avec une au- dace à nulle autre pareille (6) ? La philosophie moderne, dépouillée de tout le mys- (i) Saint Jérôme, (Euvres de saint Jérôme. Paris, 18il. — Traité contre saint Jean, écêque de Jérusalem (préface, p. 26). (2) B. DE Matougues, Saint Jérôme et son siècle, 1841 (préface (lorédition du Panthéon littéraire). (3) Kircher, M undus subterraneus. Amiierdam, 1778. (4) Fabri Tractatus duo, quorum prior est : De plantis et de gene- ralîone animalium, posterior : De homine. Paris, 1666. * (o) Bonanni, Obseroationes circa viventia quœ in rébus viventi- bus reperiuntur, cum micrographiâ curiosâ . Rome, 1691. (G) Le père Kircher a dédié à ce pape son ouvi-age le plus cé- lèbre, le Mundus subterraneus. Édit. d'Amsterdam, 4 778. MÉTAPHYSIQUE. 105 ticisme qui l'enchaînait naguère, ne vient-elle pas elle-même prêter un auguste appui à la thèse de l'hétérogénie? Elle restitue à la matière sa véritable dignité en Tassociant intimement à l'esprit, et, par cette étroite combinaison, elle en explique d'une plus satisfaisante manière les mobiles mutations. La phi- losophie de la nature conduit à cette conclusion, car, ainsi que Heine en convient lui-même, elle n'est qu'un développement du panthéisme ancien (1). L'école allemande, après avoir successivement dé- daigné le matérialisme de Locke et l'idéalisme de Leibnitz, en est revenue au panthéisme de Spinosa, qui forme le point initial et la base des doctrines de Fichte (2) et de Schelling (3). En effet, ces deux phi- losophes enseignent qu'il n'existe qu'un seul être, le moi, l'absolu ; et qu'il y a identité entre l'idéal et le réel (4). Il n'est pas à dédaigner, en traitant un sujet aussi abstrait que le nôtre, de rechercher quels sont les procédés par lesquels on peut s'aventurer dans son étude. Nous avons reconnu que la route la plus sûre était de suivre, presque toujours, cette méthode expé- rimentale qui, depuis Galilée, a tant fait progresser les sciences naturelles, et qui consistée prendre pour point de déparî l'observation des phénomènes, à en rechercher les causes, conformément à ce que l'on appelle Vàmélhode à posteriori, méthode que nossa- {\) H. Heinr, De l'Allemagne. Paris, 1855, 1. 1, p. 109. (2) J. FiCHTE, Doctrine de la science. (3) Schelling, Idées pour servir à une philosophie de la nature. ^4) H. Hei.ne, De V Allemagne. Paris, 1335, t. I, p. ifio. 106 HÉTÉROGÉNIE. vanls les plus profonds nous conseillent tous pour éviter l'erreur (1). Cependant pour élucider l'importante question de la génération spontanée, ce n'est pas trop d'appeler à son secours toutes les ressources de l'esprit humain, et de mettre en œuvre ses plus nobles facultés. Là aussi on peut répéter ce que dit Is. Geoffroy Saint- Hilaire, en parlant des sciences naturelles en géné- ral : L'observation, l'analyse sontindispensables; mais elles ne suffisent pas; le raisonnement, la synthèse ont aussi leurs droits (2). Mais pour arriver à la découverte de la vérité, à' la vraie science, selon l'expression de la philosophie germanique, il ne faut abuser ni des moyens de Galilée, ni des inspirations de Schel- ling. Après avoir traversé des époques d'inexplicable crédulité, nous sommes tombés dans un excès con- traire. En embrassant la voie de l'expérimentation, nous avons affecté le plus profond scepticisme pour tout ce qui n'en découlait pas; nous avons ainsi tari une des plus fécondes sources de tout progrès, le cri- térium de l'intellect, qui discute et qui juge. Nos de- vanciers en avaient abusé, mais nous, nous l'avons trop dédaigné. Si Zenon et les stoïciens subordon- naient toute la nature à l'action d'un feu vital intellec- tuel; si Aristote admettait que les éléments et les astres sont dominés par un agent universel intelligent (3) ; (1) Chexrevl, Lettres sur la méthode en général. Paris,l856, p.l2. (2) Is. Geoffroy Saiist-Hilaire, Histoire naturelle génér aie. PariSy J854, t. I, p. 317. (3) Arjstotr, De cœloy cap. ii et xii. MÉTAPHYSIQUE. 107 si Descartes prétend qu'une flamme vitale pénètre le cœur des animaux et en règle tout le mécanisme (1) ; si Gassendi considérait comme une sorte d'âme du monde la chaleur latente qui pénètre les globes et l'espace (2) ; enfin, si saint Thomas, pour expliquer une métaphore de Job et de saint Matthieu (3), a pu penser qu'il existait des espèces d'âmes dans les astres et les cieux (4), faut-il, à cause de ces écarts de l'ima- gination, nier l'attraction planétaire et le principe vital? On n'oserait le prétendre. Il en est de môme de l'hétérogénie; quoique certains naturalistes aient poussé trop loin leurs prétentions, en lui attribuant une fantastique puissance, il n'en est pas moins po- sitif qu'elle s'exerce dans une sphère déterminée, plus modeste, il est vrai, mais que ses résultats sont évidents. Ainsi que le dit Is. Geoffroy Saint-Hilaire, dans son magnifique ouvrage, Texpérimentation, telle que la conçoit Scheliing, n'est que la vérification d'une idée préexistante; et d'après lui on ne doit condescendre à interroger les faits matériels que pour constater, en quelque sorte, les prophéties de l'intelligence (5). Mais, selon nous, le philosophe allemand sacrifie ici l'un des plus féconds résultats des expériences ; car si fréquemment celles-ci ne torturent la matière et (1) Descartes, Traité des passions, art. 9. Paris, 1844, p. 508. (2) Gassendi, Phijsic, 1. 1, p. 158. (3) Métaphore dans laquelle il est question des vertus des cieux. (Job, cliap. ix; saint Matthieu^ chap. xxiv.) (4) Tract, de indulgentiâ. (5) Is. Gf.oefkoy Saint-Hilaire, Histoire naturelle générale des rè- gnes organiques. Paris, 1854, t. I, p. 308. 108 HETEROGENIE. l'organisation que pour les faire déposer en faveur des théories préconçues, souvent aussi lesavant,en voyant des phénomènes insolites, inattendus, surgir pendant ses opérations, en déduit à posteriori des lois que jamais son esprit n'eût fait éclore spontanément. Professer une théorie opposée, c'est sacrifier l'u- tile moitié des recherches expérimentales. Nous, nous avons essayé de les mettre en œuvre sur leurs deux faces et de leur donner ainsi toute leur force. Pour la recherche des majestueux phénomènes de la création, il ne faut ni trop oser, ni trop craindre ; rintelligence et l'expérimentation ont leurs écueils, étonne les évite qu'en les unissant étroitement : c'est là la vraie science. L'esprit seul, dans son infinie fécondité, édifie dans l'immensité du vide, et l'ex- périence reste souvent stérile si ses résultats ne se trouvent ni vivifiés, ni agrandis. 11 ne faut se laisser entraîner ni par les témérités des philosophes de la nature, ni par la timide réserve de V école des faits ; il faut savoir observer et oser, c'est làquenous conduit la méthode philosophique introduite dans la science par l'immortel E. Geoffroy Saint-Hilaire (1). C'est, armé du flambeau dont on lui doit les pre- mières clartés, que nous voulons ici nous avancer. En se bornant à une étude philosophique ou spé- culative de la nature, on se plonge dans un inextri- cable dédale, et l'esprit se perd au milieu des plus chimériques conceptions : c'est le règne de la sco- (1) Comp. Geoffroy Saint-ÎIilaire, Philosophie anatomique. Pa- ris, 1818. — Seures, Anatomie transcendante, Mém. inséré dans les Ann. des se. nat.y 1827, p. M. MÉTAPHYSIQUE. 109 lastiquc replacé sur le trône des sciences modernes! Schelling impose le plus modeste rang aux observa- teurs, et prétend qu'il leur serait aussi difficile d'édi- fier un système que de traverser V Océan sur un brin de paille {\). Mais on pourrait lui demander si c'est toujours à priori que nos plus illustres savants ont conçu ces systèmes magnifiques devenus la gloire de notre époque? Rœmer cherchait-il à préciser la vi- tesse de la lumière quand il découvrait la différence d'immersion des satellites de Jupiter (2)? Goethe avait- il rêvé la structure du crâne, quand, en se déchirant sous ses pieds, une tête de Mouton la lui révélait au milieu d'un cimetière du Lido (3)? Lorsque toute notre carrière a été consacrée à l'expérimentation, nous ne pouvons accepter, avec Schelling, que la pensée est la source de toute vraie science, et que les faits sans théorie n'expri- ment rien (4)! Ce que nous voulons, c'est que l'in- telligence soit fécondée par les faits, et, que, dans ses déductions les plus audacieuses, elle s'appuie toujours sur les éléments du connu pour en abstraire les théories. C'est là la vraie science, qui ne peut être que l'expression philosophique des faits acquis et développés dans toutes leurs conséquences. Nous faisons entrer largement dans la science de la nature, le même élément intellectuel que le chef (i) Schelling. Traduction de Bénard. p. 177. (2) RoEMER, Mémoires de l' Académie des sciences, 1673. (3) Goethe, OEucres d' histoire naturelle. Paris, 1837. (4) Schelling, ZeUschrift. \>:00. (Annales). Sur la spéculation et l'expérience en physique, p. 305. Traduit par lîénard. i 1 HETEROGENIE. de la philosophie allemande y introduisait, mais, contrairement à lui, nous, nous voulons des théories essentiellement déductives, et non des théories intui- tives] car, selon Schelling, si l'observation et l'ex- périence ont à intervenir dans la vraie science, c*esl; non pour découvrir, mais pour vérifier les concep- tions de notre esprit. Ainsi, sur ce vaste champ clos où depuis si long- temps luttent, sans victoire décisive, tant d'adver- saires d'un haut mérite, nous venons jeter un élé- ment nouveau ; c'est le large exercice de la pensée, s'appliquant à scruter des masses de faits pour en déduire des lois. L'histoire naturelle estessentiellement une science de faits, comme le dit Cuvier (1), mais elle resterait bien au-dessous de ses splendeurs, si on l'enser- rait dans le pur examen de ceux-ci (2). La science de la nature ne s'élève au niveau de la philosophie que lorsqu'on y associe l'exercice des plus hautes facultés humaines, et les expériences et les observa- tions n'ont de prix qu'autant que l'intelligence en déduit toutes les conséquences. C'est ce que nous avons prétendu faire aujourd'hui, non plus en opérant sur des bases restreintes, mais en étendant immensément le champ de l'observation, en multi- (1) Cuvier et Valenciennes, Histoire naturelle des poissons, Pa- ris, 1828, 1. 1, p. 1. (2) Cuvier, Nouvelles Annales du Muséum d'histoire naturelle, 1832. Comp. Is. Geoffroy Saint-Hilaire, Histoire naturelle générale des règnes organiques. Paris, 1844, t. l, p. 289. MÉTAPHYSIQUE. 1 1 1 pliant à Tinfini les expériences, et en ne déduisant aucune loi de celles-ci en particulier, mais en tirant nos conclusions de ce que nous présentait leur en- semble. Ainsi, la pensée et l'expérimentation OiU pu s'avancer avec une certitude presque mathéma- tique. Nous ne prétendons pas pousser la hardiesse de la pensée jusque dans les sphères de l'inconnu, et oser dire comme Schelling, que celle-ci est la science tout entière (1); mais ce que nous voulons, c'est qu'elle apparaisse largement sur la scène de l'expéri- mentation, et que la majesté de ses conceptionsviennc corroborer les faits et en déduire des lois stables. La science de l'observation ! mais c'est celle du vul- gaire, et prétendre y restreindre le savoir et le génie c'est les faire descendre de leur trône élevé. Que les témérités de l'intelligence aient leur libre coui's. dans nos laboratoires ou au milieu de nos biblio- thèques, nous l'accordons bien volontiers; mafs qu'au moins, lorsqu'elles apparaissent sur la scène de l'enseignement, elles ne s'y montrent qu'avec la corroboration de l'expérience et de l'observation. Nous nous résumons en disant que ce que nous voulons, c'est la doctrine de l'illustre E. Geoffroy Saint-Hilaire, ce sont : les faits d'abord, et leurs conséquences ensuite, c'est là la.science complète (2) ; (1) Schelling, Philosophische Briefe liber dogmatismus undkri- ticismus. 1795. (Lettres philosophiques, dogmatiques et criti- ques.) (2) Et. Geoffroy Saiist-Hilaire, Considérations et rapports nou- veaux d'ostéologie comparée {Mém. du Miisénm, t. X, p. 184). — 112 HÉTÉRO GÉNIE. car, comme l'exprime Henri Marlin, il serait illu- soire de supposer que la découverte des formules biologiques pût se faire à priori (1). On a poussé beaucoup trop loin le scepticisme, lorsque l'on a jugé la question qui nous occupe, et généralement ses antagonistes ont considéré comme un axiome, qu'il fallait repousser tout ce qui se dé- robait à l'investigation matérielle. Mais nous ne consentons pas à ce que l'on écarte ainsi le plus noble attribut de noire nature, l'exercice de la rai- son, consacré à la démonstration de la vérité. Nous demandons que celle-ci jouisse de toute sa pré- rogative, en prenant pour point de départ l'expéri- mentation. Si, au milieu de ses infinies combinai- sons , elle peut mal interpréter quelques faits , lorsqu'elle n'aspire qu'à statuer sur l'ensemble d'un immense nombre de ceux-ci, il nous paraît que ses prétentions sont réellement bien légitimes. Nous n'avons voulu suivre ici ni cette science uniquement rationnelle, spéculative, philosophique; ni celle qui nous restreint à l'observation matérielle. Nous avons emprunté des ressources de toutes parts, pour féconder notre œuvre. Tantôt nous nous soQimes appuyé sur l'autorité des faits, et tantôt sur les déductions qu'en peut abstraire la pensée ; tantôt sur l'observation, tantôt sur les commentaires de l'in- Principes de philosophie zoologique. Paris, 1830, p. 188, 189. — Comp. Victor Meunier, Histoire philosophique des progrès de la zoologie générale. Paris, 1840, p. 78. (1) Hejnri Martin, Philosophie spiritualiste de la nature. Paris, 1849, t. I, p. 41. MÉTAPHYSIQUE. 143 telligence. Nous avons employé les deux éléments : la méthode empirique et la méthode rationnelle. La matière organique subit un incessant travail de décomposition et de désagrégation, véritable cycle de vie et de mort, dans lequel elle se trouve à jamais enchaînée, et qu'elle parcourt en présence des siècles qui passent et servent de muets témoins à la renais- sance et aux perpétuelles funérailles des êtres. Telle est la loi suprême, tout naît et périt tour à tour; l'homme et la Monade elle-même ne sauraient s'y dérober. De tout temps l'intelligence humaine s'est efforcée de débrouiller quelles sont les mystérieuses puissances qui président à celte immense arène de destruction permanente et d'efforts organisateurs. Les recherches sur l'origine des choses ne sem- blent-elles pas un attribut de notre esprit inquiet et té- mérairement investigateur? Ne voit-on pas la même tendance se révéler dans toutes les cosmogonies, dans tous les écrits des philosophes, comme pour rappeler que Dieu même tradidit mundum disputa- tionibus eorum ? Cette puissance qui produit à la surface du globe ce mouvement intime de la matière, durant lequel celle-ci s'anime et expire tour à tour, était regardé par Kircher comme le Monde archétype ou idéal des Égyptiens, Miindiis archetypus, qu'il appelait aussi Mimdus causœ causarum (1). Ce mythe, n'est-ce pas cet immense mouvement générateur qu'engendrent partout la matière et la vie, la substance et l'esprit? (1) Kircher, OEdipus œgyptiacus. Romce, 1053, t. II, p. 404. POUCHET. 8 1J4 HÉTÉRO GENIE. Mais si ce grand acte générateur de la nature est partout ostensible, les mystérieux pliénomènes par lesquels il s'opère sont Tobjet de perpétuelles dissi- dences parmi les philosophes et les savants, et ceux- ci se trouvent partagés, à cet égard, en groupes fort distincts. William Wliewell, auquel on doit d'impor- tants elïorts tendant à introduire l'ascendant de la philosophie dans les sciences, a fort bien tracé, à ce sujet, la limite des différentes écoles qui ont succes- sivement régné dans celles-ci (1). Trois hypothèses ont tour à tour été exhumées pour expliquer les phénomènes de la vie, et sont de- venues le partage de trois écoles distinctes. Dans la première, tous les actes de l'organisme se trouvent sous l'empire des lois qui régissent la ma- tière brute. Les physiciens atomistes de l'antiquité ont été les promoteurs de ce grand système, seule- ment, l'obscurité qui régnait alors dans les sciences les restreignit à de vagues généralités ; mais les mo- dernes ayant mieux scindé les connaissances humai- nes, il se manifesta parmi eux plusieurs sectes très- tranchées. Les uns ne voyant uniquement dans la manifestation de la vie que des phénomènes de mécanique et d'hy- drodynamique, pour eux tout s'y réduit à un simple jeu de leviers et de siphons. Sanctorius, Boerhaave, Borelli, Keil, Robinson et Sauvages peuvent être re- gardés comme les chefs de cette phalange de physio- (I) W. Whewëll, The philo sophxj of the indactioe sciences. Loii- don, i847, t.I, p. 518. MÉTAPHYSÎQLE. 115 logistes que l'on a appelés lalromécaniciens (1). Les autres, transformant les organes \itaux en de véri tables niatras de chimie, réduisaient l'existence aux simples lois des affinités de la matière; telle était l'école des lalrochimistes, dont Sylvius et T. Willis furent les principaux apôtres (2), et que l'illustre Newton lui-même parut sanctionner (3). Mais ce fut T. Willis surtout qui lui donna un grand renom, en prétendant expliquer une foule d'actes physiologi- ques par les seuls phénomènes de la fermentation (4). Ces deux écoles ne sont en réalité que des reflets de la philosophie cartésienne et, Ton peut en somme considérer Descartes comme en ayant été le principal promoteur par sa métaphysique (5). Les partisans de la seconde école, au contraire, détrônent la matière et n'expliquent la vie qu'à l'aide d'un principe immatériel, intelligent, qui en régit et en domine mystérieusement tous les actes : c'est là l'école du spiritualisme. Dans l'antiquité, ses chefs étaient Platon, Aristote etGalien(6). Durant (1) Comp. Sanctorius, ir5 de staticâ medicinâ. Venise, 1614. BoERHAAVE, InstituUones vei mediccB. Leyde, 1708. BoRELLi, Demotu animalium. Romae, 1680. Keil, Tentaminamedico-phijsica.'Lox\à\'&'S>, 1718. RoBiNsoN, Traité de l'économie animale. Londres, 1738. Sk\]\ AGES, Physiologiœ elementa. Avenione, 1754. (2) Sylvius, Opéra medica. Xms[e\., 1679. (3) Haller dit dans ses œuvres : Neque magna illa mens Newtoni^ ita ah hypothesium amore pura fuit , quin ex fermentatione humo- rum, spiritus in ipso corde generari conjecerit. (4) T. Willis, De fermentatione . In opéra omnia. Genève, 1680. (5) Descartes, Traité des passions, etc. (6) Galien, De formatione fœtus. — Galicn admettait trois sortes 116 HÉTÉIIOGÉME. l'époque moderne, ce furent Paracelse, Van Hel- mont(l) et Stahl (2), qu'on s'étonne de ne pas comp- ter au nombre des chimiàtres. Cette école, ainsi que celle qui précède, porta l'empreinte du génie de ceux qui en furent les adep- tes : ses doctrines sont tempérées par une philoso- phie rationnelle, quand elle est dirigée par des hommes d'un génie élevé; mais elle tombe dans les extravagances de l'illuminisme, lorsqu'elle se trouve dans les mains des fauteurs de la Cabale ou de l'Al- chimie (3). W. Whewell lui donne même alors le nom à' école mystique (4), lorsque ses partisans, et tel fut Paracelse, font intervenir les esprits élémen- taires, les salamandres et les gnomes, dans l'accom- plissement des phénomènes de la vie (5). Enfin, vient la troisième école, ou le vitalisme^ qui dérive frauduleusement des deux autres. Selon celle-ci, les phénomènes vitaux ne résultent ni d'un principe immatériel, intelligent, ni des lois qui ré- gissent les corps bruts, mais d'une force particulière inhérente à l'organisme. C'est celte force qu'on a d'âmes : une âme végétative pour les plantes; une âme sensitive qui s'y ajoutait chez les animaux; et enfin une âme raisonnable qu'on rencontrait, en outre, chez Thomme; (i) Van Helmont, Ortus medicinœ. Amsterdam. (2) Stahl, Theoria medica vera. Physiologia.UaAe, 1737. (3) Ainsi Paracelse , dominé par ses errements cabalistiques, admettait aussi que les astres influençaient directement nos or- ganes. Le soleil agissait sur le cœur, la lune sur le cerveau, Vé- nus sur les organes génitaux. (4) W. Whewell, The philosophy ofthe inductive sciences. Lon- (Jon, 1847, t. h p. 548. (5) Paracelse, De vitâ rerum naturalium. MÉTAPHYSIQUE. 117 appelée principe vital. Cette école, qu'on a nommée aussi école oi^ganiciste, ne remonte pas au delà du dix-septième siècle ; on en trouve les premiers rudi- ments dans les œuvres de Glisson, savant anatomiste de Cambridge ; mais elle a surtout été illustrée dans ces derniers temps par les Bichat et les Broussais(i). Cette prétendue propriété vitale n'est qu'un em- prunt fait à l'animisme ancien, dont seulement l'é- cole moderne a fait un usage moins rationnel. Les philosophes de l'antiquité et les stahliens de notre époque entouraient d'un certain prestige ce principe animateur; aucun lien ne l'unissaità la matière qu'il régissait souverainement : c'était un être d'une es- sence suprême. Les vitalistes d'aujourd'hui le font descendre de ses régions élevées, et immolent sa suprématie en l'enchaînant étroitement à l'orga- nisme dont, selon eux, il semble plutôt le résultat que le coordonnateur. Quelle que soit l'autorité et le génie de ceux qui ont propagé le vitalisme, il est cependant évident que s'il y a une mutuelle influence entre la matière et le principe de la vie, ce principe n'en dérive certaine- ment pas. Il est évident qu'un agent coordonnateur domine toutes les manifestations vitales, mais aucune des écoles ne l'a suffisamment défini. (1) Glisson^ Tractatus de naturâ substantiœ energeticâ. Londre?, 1672. Bichat, Recherches physiologiques sur la vie et la mort. Paris, 1818. Broussais, Examen des doctrines médicales. Paris, 1821 . — Cours de phrénologie. Paris, 1830. lis HÉTÉROGÉNÎE, Deux systèmes sont seulement restés en présence aujourd'hui : l'un est celui de l'école de Montpellier^ qui représente V animisme }, l'autre celui de l'école de Paris, ÏOrganicisme, La première école, sous les inspirations de Stahl et magnifiquement secondée par le génie de Bar- thez, s'est peut-être perdue par son spiritualisme exagéré (1), L'autre, éblouie par l'éclat des sciences modernes , en voulant trop leur emprunter, est menacée du même naufrage. Ainsi que l'a dit avec une profonde raison un grand physiologiste de notre époque, M. Bérard, nous ne connaissons les causes premières de rien, et ces causes seront placées à tout jamais au delà de notre intelligence (2). Et^ en effet, l'essence du principe vital est tout aussi difficile à déterminer que l'est celle du principe immatériel des slahliens. Quelques physiologistes se révoltent même contre son existence. « On a ima- giné, dit Magendie, des propriétés vitales et je m'é- tonne que l'esprit puisse se contenter d'une sembla- ble mystification (3). » Nous dirons avec plus de calme, que l'intervention de celles-ci n'explique pas mieux les phénomènes de la vie que ne le faisait l'animisme, qu'on a prétendu détrôner. A notre sens, les doctrines de l'école de Stahl auraient même un immense avantage sur le vitalisme, c'est d'être plus ingénieuses et plus élevées. (1) Bkï^iiiEz, Nouveaux éléments de la science de l'homme. 1778. (2) Bérard, Cours de physiologie. Paris, 1848, t. I, p. 142. (3) Magendie, Phénomènes physiques de la vie. MÉTAPHYSIQUE. 119 Les partisans de cette dernière école ne sont du reste pas plus d'accord entre eux sur le nombre des propriétés vitales, que ne l'étaient les successeurs de Stahl et de Van Helmont sur le nombre et les attri- buts des archées et des âmes. Les uns, avec Adelon, englobent toutes les propriétés vitales en une seule, qui est la sensibilité (1). D'autres multiplient celles-ci à l'infini, tel est Gerdy, qui en compte jusqu'à dix- huit (2). Bichat etBroussais ont beau protester qu'il n'existe dans l'organisme que des tissus et des appareils exci- tables et vivants, et que l'animisme n'est qu'une entité chimérique ; notre sens intime se révolte contre une telle prétention; elle blesse la dignité humaine, et tout révèle au philosophe que si dans le jeu de l'organisme une foule d'actes peuvent avoir leur mobile dans des forces inhérentes à la matière elle-même, il en est d'autres, d'un ordre plus élevé, qui dérivent d'une puissance immaté- rielle. S'il faut se garantir des écarts de l'animisme des stahliens, il faut non moins se préserver des efforts irrationnels de l'école moderne. M. Bérard se borne à penser qu'un arrangement particulier de la matière organique pourrait donner naissance à des phéno- mènes que ni la physique ni la chimie ne nous ex- pliquent complètement, et c'est à eux seulement qu'il entendrait donner le nom de propriétés vitales ou (1) Adelon, Physiologie de l'homme. Paris, 182S. (2) Gerdy , Physiologie philosophique des sensations et de Vin- telligence.'PsLns, 1846. J20 HETEROGENIE. mieux de propriétés organiques (1). Dans ce cas ce serait donc le corps brut qui, par ses combinaisons, produirait l'essence immatérielle. Nous aimons mieux penser que le principe coor- donnateur domine et régit l'organisme, que de croire que lliarraonieux ensemble des phénomènes vitaux est subordonné à la modalité de la matière vivante. Pour nous, le génie de l'architecte devance la construction de l'édifice, et les matériaux de celui- ci n'engendrent nullement l'intelligence qui préside à son admirable disposition. D'après nous enfin, la force vitale rassemble les particules et en forme des organes; mais cette force ne puise pas ses matériaux dans les éléments chimiques environnant le lieu où elle se manifeste, elle ne groupe que des molécules organiques binaires ou ternaires; car c'est en vain qu'on en voudrait saisir la manifestation là où se rencontreraient isolés les divers corps dont la combi- naison constitue chimiquement l'organisme. Ce sont probablement ces molécules que M. Lebert nomme globules organo-plastiques (2). Cependant, au milieu de ce conflit entre les orga- iiicistes et les spiritualistes, nous qui bientôt allons nous efforcer de saisir les premières traces du mou- vement vital, nous devons préliminairement essayer d'indiquer quel doit être là le rôle simultané de la matière ostensible et du principe insaisissable qui l'a- nime. (1) Bérard, Cours de physiologie. Paris, 1848. (2) Lebert, Mémoire sur la formation des organes de la circula- tion du sang dans V embryon du poulet. MÉTAPHYSIQUE. 121 Lorsque la philosophie antique, avec Épicure , prétend que le groupement fortuit de myriades ato- miques, purement matérielles et inertes, peut faire surgir des images animées et sensibles, c'est là une hypothèse qui est aussi confuse que le chaos d'Hé- siode. Mais si l'on admet que les atomes eux-mêmes sont animés, ainsi que le prétendaient quelques sages de la Grèce, on conçoit alors qu'une pen- sée, qu'un sentiment en dirige les combinaisons, et que de celles-ci peuvent surgir des êtres aux formes variées à l'infini, et se reproduisant avec les mêmes caractères lorsque des combinaisons , qui ne sont plus l'effet d'un hasard incommensurable , se pré- sentent de nouveau. Envisagée ainsi, l'hypothèse des alomistes devient beaucoup plus élevée et plus sé- rieuse, et les hommes les plus éminents, tels que Bayle etLeibnitz(l), ne dédaignent pas de la prendre en considération. On admet bien sans conteste que c'est par une force spéciale, un mode particulier de sensibilité, l'affinité, que les molécules, s'attirent et se combi- nent pendant les opérations de la chimie. Pourquoi donc voudrait-on que les molécules qui se groupent pour former l'organisme fussent dépouillées d'une qualité que l'on accorde si libéralement aux particules minérales? Si les molécules qui entrent dans un être organisé ne sont point aussi somptueusement parta- gées que le voulait Démocrite, au moins faut-il abso- (i) Bayle, Dictionnaite philosophique. Paris, 1820, t. IX,p. i78. — Leibnitz, Monadologie. Paris, 1842, p. 392. 122 HÊTÉROGÉNïE. Jument leur accorder un mode spécial de sensibilité, qui régit et domine leurs combinaisons. DeBlainville n'était pas éloigné d'admettre une espèce de sensi- bilité dans les molécules minérales (1) et M. Trécul ne \ient-il pas de décrire des cristaux organiques vivants (2)? Les plus ardents partisans de Thétérogénie ne renouvellent nullement aujourd'hui l'hypothèse su- rannée d'Épicure. 11 semblerait absurde de sou- tenir que les Monades inorganiques peuvent en se groupant engendrer spontanément le plus simple organisme. Les défenseurs actuels de la génération spontanée émettent que celle-ci ne peut se produire qu'aux dépens des corps organisés subissant les phé- nomènes de la décomposition, ou dans l'intérieur des corps vivants. Selon eux l'énergie avec laquelle se manifeste la spontéparité et l'élévation organique des êtres qu'elle engendre dépend du plus ou moins d'abondance de matériaux au sein desquels les nou- veaux êtres créés se sont développés (3). Les doctrines del'organicismc pâlissent en présence des merveilleux phénomènes de la vie ; tout atteste qu'une sagesse suprême a réglé le cours de ceux-ci, et qu'ils ne peuvent être abandonnés au caprice de (j) DeBlainville. Dans le moment où les molécules composantes s'attirent, dit-il, pour former la molécule composante, il y a réel- lement quelque chose de la vie. {Anatomie comparée. Strasb., 1822^ Introd., p. 15.) (2) Trécul, Comptes rendus 1858. (3) BuRDACH, Traité de physiologie. Paris, 1837, t. I. Bremser, Traité zoologique et phijsiologique sur les vers intesti- naux. Paris, 1837, p. 70. MÉTAPHYSIQUE. 123 la matière aveugle ; aussi, à toutes les époques, voit- on les philosophes et les naturalistes s'efforcer d'évo- quer des causes mystérieuses, des êtres incorporels, pour jeter quelque lumière sur l'existence des ani- maux et des plantes. L'antiquité se fit remarquer par ses tentatives dans cette direction, et le moyen âge religieux tomba dans les exagérations du spiritua- lisme le plus outré. Comme s'ils étaient encore sous l'ascendant de la scolastique, Adanson et Kepler multiplient les intel- ligences au sein de la matière, pour en expliquer les plus insaisissables mystères. Rien n'arrête même l'astronome allemand : craignant d'abandonner les astres errant sans guide dans l'espace, et troublant l'harmonie des cieux, il leur accorde une âme di- rectrice qui coordonne leurs courbes savantes; il va même jusqu'à les considérer, ainsi que la terre, comme de grands êtres organisés dont les montagnes réprésentent l'ossature, les fleuves l'appareil vascu- laire, et les volcans les bouches destinées à leur servir d'émoncloires (1). Dans presque toutes les cosmogonies on semble in- diquer que l'esprit divin est en quelque sorte infiltré dans chaque fragment de la création : Jovis omnia plena, disaient les anciens. Cette pénétration indé- finie des parcelles de la Divinité dans toutes les mo- (1) Adanson accorde des âmes aux plantes^ et, selon lui, cha- cune d'elles en a même plusieurs. {Familles des plantes. Paris^ 1763, t. 1, p. 32. Kepler, De stellâ Martis. — Harmon. mundi, 1619. 124 HÉTÉROGÉNÏE. léculesde la matière, ce panthéisme, enfin, qui anime d'un souffle divin tous les atomes, né au sein de l'antiquité et ressuscité par la moderne philosophie allemande, ne vient-il pas prêter son appui à l'hé- térogénic? Selon les panthéistes. Dieu pénètre tout le monde matériel et son esprit remplit tous les espaces inter- moléculaires. Saint Augustin pour rendre ce fait pal- pable au milieu de l'harmonie des globes, compare Dieu à un grand lac et le monde à une éponge qui nage au milieu et se gonfle de sa divinité (1). Mais les successeurs deKant vont plus loin, et pour eux la matière n'est pas seulement imprégnée de l'esprit divin, elle est une parcelle de Dieu même. Cet esprit immatériel, intimement unià la matière, ne doit-il pas en régler les mouvements, en présider les transformations et lui imposer des lois ? là, la faire apparaître par la succession harmonieuse delà géné- ration, ailleurs l'animer spontanément ? Ce principe suprême, identique avec la substance du monde, d'après les audacieuses conceptions des Spinosa, des Kant et des Schelling, se révèle déjà dans l'existence presque automatique des plantes comme dans la vie sensitive et mobile des ani- maux (2) ; et il se révèle surtout chez l'homme, cette plus haute manifestation de la création, lui dont l'in- telligence est déjà assez exquise pour isoler sa propre individualité de la nature objective; chez l'homme, (l) H. Heine, De VAllemagne. Paris, 1853, t. T^ p. 78. (2)SpmosA, Tractatïistheologico-politicus. Amst., 1670. MÉTAPHYSIQUE. 4 25 OÙ, d'après la philosophie allemande, la divinité arrive à la conscience d'elle même (1). Nous ne voulons pas rétrograder jusqu'aux doc- trines de Van Helmont el; de Stahl, en prétendant que l'organisme est le résultat d'une puissance archi- tectonique inhérente à l'âme, et que celle-ci se fa- brique en quelque sorte le corps qu'elle habite. Mais sans ravaler à ce rôle l'essence immatérielle de la vie, il faut bien qu'il y ait une harmonie intime entre le choix des matériaux et le principe immatériel qui doit les animer, et que des lois suprêmes en déterminent la corrélation. 11 est évident que pour Stahl, l'âme est à la fois le principe de la vie organique et celui de la pensée; mais ce puissant promoteur de tous les ressorts de l'existence matérielle et intellectuelle perd de ses pré- rogatives en siégeant chez les animaux ; cependant il est évident que Stahl accorde également à ceux-ci une âme architectonique, et, comme le dit M. Lemoine, les passages abondent dans son œuvre pour le prou- ver (2). C'était une conséquence des doctrines du grand philosophe, puisque pour lui l'âme est le prin- cipe vital, et que c'est ce principe qui édifie et con- serve l'organisme (3). Dans son chapitre sur le conflit entre l'âme et l'organisme, J. Mùller, qui s'est inspiré des idées de deux métaphysiciens allemands , Herbart et (i) H. Hei^e, De VAllemagne. Paris, 1855, 1. 1, p. 83. (2) Lemoine, Slahl et l'animisme. Paris, 1858, p. 83. (3) ^lAUL y Disquisitio de mechanismi et organismi diversitate, p. 83. 12G HÉTÉROGÉME. Bobrik (1), admet que, outre la force vitale qui est inhérente au germe, celui-ci possède une aptitude latente aux phénomènes intellectuels ou qui dé- rivent de l'âme, et que celle-ci y établit ses mani- festations à mesure que les appareils où elle réside se développent eux-mêmes. L'illustre physiologiste, qui se rapproche ainsi des doctrines de Stahl, com- pare les relations qui existent entre l'âme et l'orga- nisme aux rapports des corps impondérables et de la matière (2). Nous devons avouer que lorsque l'on fouille fort avant dans les primitives manifestations de l'orga- nisme, les voiles s'épaississent et les difficultés abon- dent. En suivant les philosophes on tombe souvent dans les exagérations du spiritualisme; en marchant avec les physiologistes on se surprend matérialiste. La vérité plane entre les deux opinions opposées. Enhardis parles témérités de Leibnitz, les premiers observateurs des Microzoaires se sont égarés en attri- buant des facultés d'élite à d'aussi frêles animaux. En effet, ne les a-t-on pas vus, avec Gleichen (3) et Crusius, se plonger dans le dédale de la métaphysi- que (4), et, renouvelant à l'égard de ces animalcules, (1) Herbart, Lehrbuchzur psychologie. Kœnisberg, 1834. BoBRiK, System der logik. Zurich, 1838. g (2) J. MuLLER, Manuel de fliysiologie. Paris^ 1851, t. II, p. 536. (3) Gleichen, Dissertation sur la génération, etc. Paris, an VII, p. 144. (4) Le professeur Crusius va jusqu'à prétendre que leur âme surpasse en perfection celle de certains animaux. — Christ. Aug. CïiVin Anleitung-uber, etc. (Manière de bien penser sur les événe- ments naturels). Leipsig, 1749, part. II, p. 120. — Comp. Roesel, Hécréations entomologiques, p. II, p. 544. MÉTAPHYSIQUE. 127 les prétentions de quelques philosophes et de saint Basile lui-même, relativement^ l'àmedes bêtes (1), discuter gravement pour établir si les Infusoires en possèdent une ou non ! C'est par de tels errements qu'ils ont si profondément déprécié l'hétérogénie. L'étude du principe vital est l'une des plus diffi- ciles que Ton puisse offrir à la sagesse humaine ; et plus on examine les systèmes des philosophes^ plus on tombe dans l'incertitude. Le principe de vitalité dérive-t-il des Monades de Leibnitz,ces atomes de la nature, ces éléments des choses, comme il les appelait aussi! monades qu'il considère comme de véritables automates incorpo- rels (2), ou comme des forces qu'on peut assimiler à des points métaphysiques, ayant quelque chose de vital et une espèce de perception (3), et qu'il va même jusqu'à dire qu'on pourrait appeler âmes (4) ? La succession de la vie à la surface du globe en- chaîne la matière dans un cercle étroit auquel elle ne peut se soustraire : elle est successivement attirée et repoussée par des phénomènes incessants. Mais les particules organiques, tantôt intimement unies, et formant des organismes, et tantôt à l'état de liberté dans l'espace, n'en sont pas moins animées d'une vie latente, qui paraît n'attendre que leur groupement (1) Saint Basile, Hexaémeron, OMVOEuvre des six jours. Lyon, 1827. (2) Leibnitz, Monadologîe. Paris, 1842, p. 391 . (3) Leibnitz, Système nouveau de la nature et de la comimtnica- tiondes substances. — Euler, int., p. 15. (4) Leibnitz, Monadolocjie. Paris, 1842, p. 392. 128 HÉTÉROGÉNIE. pour se manifester ostensiblement, 11 semble que pour les molécules organiques, il n'y ait pas de mort réelle dans toute l'acception du mot, et qu'il n'y a pour elles qu'une transition à une nouvelle vie ; c'est ce quePlenck(l), Bremser(2) et Tre\iranus(3) ont parfaitement senti. Brachet embrasse la question d'une manière éle- vée. Selon lui, la vie de la matière organique dérive d'un principe qui lui est étranger, le principe vital, qui se répand dans toutes les parties de l'être organi- sé, par l'intermédiaire du système nerveux ganglion- naire, dont il prétend même reconnaître l'existence dans l'organisation végétale. D'après ce physiologiste, quoique ce principe vital ne puisse être isolé de l'organisme, il n'en a pas moins une existence indépendante, distincte à la fois de la matière et de l'âme intelligente, et pourtant il est intelligent lui-même puisqu'il préside au dévelop- pement des organes et qu'il en règle les lois physiolo- giques. Brachet pense que celui-ci stagne dans « un vaste réservoir ou tourbillon vital, qui enveloppe le globe terrestre, et que c'est de lui que part cette (1) Plenck dans son Hygrologia, s'exprime ainsi : « Terra nostrœtelluris putredinis producta absorbendo nigra et fertilissima evadit, hinc plantis praestantissimum prsebet pabii- lum. Hinc elucescit morte, et putrefactione hominis corpus non perire, sed duntaxat ejusdem strucluram organicam deleri , et perenni circulo elementorum unius destructionem alterius esse generationem. » (2) Bremser, Traité zoologique et physiologique sur les vers in- testinaux. P^ris, 1837, p. 89. (3) Trevirakus, Mull., p. i. METAPHYSIQUE, 129 étincelle de vie qui anime chaque être organisé... et à lui qu'elle retourne toutes les fois qu'elle abandonne le corps (1). » Cette idée qui fractionne d'une manière indéfinie l'essence vitale et la matière,est extrêmement avancée. En subordonnant ainsi l'arrangement de la matière à la rencontre du principe qui le régit et le domine, on arrive à la production de l'hétérogénie dans tout et partout. Mais si le sens intime nous révèle facilement quelles sont les diverses puissances qui président à toutes les manifestations organiques , leur pondération et leur modalité nous offrent d'insolubles difficultés, lorsque nous tentons d'en élucider la portée. Faut-il, en sapant toutes les m.erveilles de l'organisme, ainsi que le fait Guilloutet, ne voir dans lesdiverses fonc- tions vitales que le simple jeu des forces attrac- tives et répulsives du calorique (2)? Et ce sont de tels adversaires que l'on oppose aux Stahl et aux Barthez! La grave question de l'essence des corps avait été l'objet de longues méditations de la part d'Euler. Ceux-ci , selon lui, sont constitués par deux prin- cipes liés étroitement ensemble, l'un matériel et l'au- tre spirituel, donnant lieu aux remarquables phéno- mènes de la vie (3). Comme l'a dit Barthez, il faut reconnaître que toutes les parties dé l'organisme ont (1) Brachet, Physiologie élémentaire de l'homme. Paris^ 1855. C^;) GuiLLOuTET^ Nouvelle théorie de la vie. Paris^ 1807, p. H. (3) EuLER, Lettres sur divers sujets de physique et de philoso- phie. Paris, 1843, p. 208. POUCHET 9 430 HÉTÉRO GÉNIE. une faculté vitale et même une sorte de perception, ce qui peut seul expliquer les divers actes qui s'accom- plissent dans les corps vivants (1). Mais c'est à la moderne philosophie de la nature qu'est due la démonstration la plus incisive de V éter- nel antagonisme qui règne entre V esprit et la matière, l'idéal et le réel ; et enfin l'établissement de ce paral- lélisme qui s'observe dans la plus sublime concep- tion de la création, l'espèce humaine (2) ! Toutes les cosmogonies s'accordent sur ce point, c'est que la matière a précédé le souffle divin qui l'anime (3). Le livre fondamental de notre foi s'ex- prime dans ce sens, lorsqu'il nous dépeint les scènes imposantes de la création. Celle-ci n'a été qu'un grand acte de la volonté de Dieu réagissant sur l'iner- tie de la matière préexistante, et lui intimant la vie et le mouvement. Quelques philosophes chrétiens pensent aussi, avec Gassendi, que le texte sacré ne dit nullement que le monde a été produit de rien, mais au contraire qu'il a été formé à l'aide d'une substance inapercevable, ex invisâ materiâ (4). Il est évident que les êtres organisés sont sous l'empire d'un principe vital, sans lequel toutes leurs fonctions s'anéantissent ; mais les liens qui enchaî- nent cet agent immatériel à la matière elle-même, (1) Barthez, Nouv. éléments de la science de l'homme, i. I, p. 48. (2) Gomp. Bremser , Traité zoologique et physiologique sur les vers intestinaux. Paris, 1837, p. 74. H. Heine, De l'Allemagne. Paris^ 18S5, 1. 1, p. 77. (3) BoRY Saint-Vincent, Dict. class. d'hist. nai., art. Matière, t. X, p. 248. (4) Gassendi, Physica, t. I, p. 163. MÉTAPHYSIQUE. 131 sont loin d'être connus. L'esprit qui coordonne la marche des organismes est-il éternellement lié à leur ensemble matériel, ou change-t-il seulement d'édifice à mesure que ceux-ci se succèdent? Qu'est devenu ce régulateur de tous les actes âe la vie chez ces Roti- fères, ces Tardigrades, ces Vibrions, que, dans leurs expériences, Spallanzani (1), Donné (2), Gérard (3), voyaient tour à tour périr et renaître? On rapporte que des Microzoaires exhumés des profondeurs de la terre, où ils gisaient compris dans des roches extrê- mement anciennes, ramenés à la lumière, repren- nent la vie au contact de l'eau, comme s'ils venaient de s'engourdir (4)! Mais où donc s'était réfugié cet immatériel agent qui régissait anciennement ces im- perceptibles êtres? Est-il resté près d'eux pendant tant de milliers d'années de sommeil, ou un esprit nouveau s'y est-il mêlé au moment où le hasard les a rappelés à l'existence? Il faudrait s'expliquer pour savoir si la vie est restée latente dans les cadavres de ces anciens contemporains du déluge, ou si une force vitale nouvelle vient les ranimer au moment de leur immersion ! C'est en exagérant à l'extrême les plus simples phénomènes de la vie, que certains philosophes ont perdu la cause qu'ils voulaient défendre. Ainsi il y a des forces souvent définies, sinon expliquées, qui (1) Spallanzani, Opuscules de physique animale et végétale. Pa- ris, 1787, 1. 11, p. 203. (2) Donné. Cours de Microscopie, Paris, 1844. (3) Gérard, Dict. univ.d'hist, 7iat.,art. Génération. (4) Id., ihid., p. 60. 132 HÉTÉROGÉNIE. président aux mutations de la matière et à la forma- tion des corps bruts et des êtres organisés ; et c'est en voulant les élever au rang des plus hautes facultés, que souvent les sophistes anciens ont soulevé tant de répulsion. A des prétentions qui dérogeaient à la simple raison on a répondu par une dénégation for- melle. Par exemple, évidemment, il existe une force qui préside au groupeaient des molécules ; quoique insaisissable, toutes les ressources de l'inteUigence se réunissent pour la démontrer. Mais Démocrite l'a rendue ridicule en professant que les atomes avaient une âme, car la lecture de saint Augustin ne nous permet pas de douter en effet que ce philosophe ait enseigné que les atomes étaient animés. Democrkiis, d\i-\\, hoc distare in naturalibiis qiiœstionibiis ah Epi" euro dicitur, qiiod iste sentit inesse conciirsioni ato- moriim vim quamdam animalem et spiritalem Epicurus verô neque aliqiiidin principiis i^emim ponit prœter atomos ( 1 ) . Pourquoi donc ainsi, par de stériles observations de laboratoire, vouloir intervenir dans le domaine des faits que la suprématie de la pensée résout avec bien plus de profondeur et de maturité que le microscope et la pointe du scalpel? Les anatomistes ont trop de tendance à se laisser entraîner aux exigences du matérialisme. Il y a deux parties dans tout être orga- nisé : la substance grossière qui le compose, et la puissance vitale qui en régit et coordonne tous les éléments; et c'est cette dernière cependant que. l'on (1) AUGUST., Epist. LVI. MÉTAPHYSIQUE. 133 oublie, elle qui, au fond, en constitue la seule essence biologique; c'est tout à fait comme si, en faisant l'histoire des splendeurs monumentales d'une cité, on omettait qu'on les doit à la féconde intelligence de ses architectes ! Nous, nous admirons l'organisme, et nous oublions l'élément intelligent qui le met en mouvement; nous voyons la matière, nous n'aperce- vons pas la vie. Mais hâtons-nous de proclamer, en achevant ce chapitre, que quelques penseurs ont sondé la question d'une manière élevée, et parmi eux on peut citer en première ligne Burdach et Treviranus. La théorie de Burdach relativement aux grandes mutations vitales qui se manifestent à la surface du globe se trouve résumée dans les lignes suivantes : « La génération, dit l'illustre physiologiste, est la « réalisation de la tendance à la totalité ou à l'indi- « vidualité; les deux directions de la nature dyna- <.( mique et matérielle se réalisent simultanément « dans le produit organique ; une pluralité de parties « en activité continuelle se trouve englobée dans une « forme déterminée, et ramenée à l'unité d'action « par le conflit ou la réaction mutuelle des activités « diverses. Cette réunion de ce qui était isolé dans le « corps inorganique, fait que le produit organique « de la nature ressemble davantage à l'univers; son « corps est un monde en petit, un microcosme, et « l'unité idéale de sa vie une émanation de l'âme du « monde ; le particulier y devient individu et tout, « par le fait de sa participation à l'infini. Chaque « chose terrestre est une partie de l'univers et prend 134 HETERO GENIE. part à l'idée primordiale. » Ainsi, selon Burdach, le même esprit unique qui produit l'univers, y crée des individualités portant en soi le caractère du tout, et c'est ainsi que primordialement la yie apparaît sur la terre comme génération sponta- née(l). Déjà Gleichen avait touché le côté philosophique de la question. Il lui semble qu'il serait peut-être plus noble de supposer que la sagesse suprême a im- primé des lois immuables aux éléments de l'organi- sation, que d'admettre qu'elle en dirige à chaque in- stant la force plastique, pour coopérer à l'incessante fécondité de la nature (2). Après s'être reposé de ses expériences et en avoir médité les résultats, Treviranus est arrivé à profes- ser, comme dernière conclusion, qu'il existe dans toutes les parties du globe une matière absolument indestructible et d'une incessante activité, et que c'est d'elle que dérivent les végétaux et les animaux les plus simples et les plus complexes ; elle est l'essence du plus humble Byssus et du Chêne altier ; de la Mo- nade invisible et de la monstrueuse Baleine. Il pense que cette matière invariable dans son essence, mais variant comme les circonstances, peut prendre toutes les apparences des corps vivants dans ses multiples et infinies combinaisons. Matière amorphe pendant son état de Hberté, mais revêtant toutes les formes des (1) Burdach, Traité de physiologie. Paris, 1838, t. II, p. 336. (2) Gleichen, Dissertation sur la génération, etc. Paris, an VII , p. 109. MÉTAPHYSIQUE. 135 corps organisés pendant le temps que dure leur exis- tence (1). En effet, en considérant les forces décomposantes qui s'emparent des grands organismes, et le résultat de leur désagrégation, on voit que chacun de leurs atomes n'abandonne momentanément ses affinités, que pour rentrer dans une autre sphère d'attrac- tion active et vivante, après avoir éprouvé un temps d'arrêt entre deux existences, un stage momen- tané, entre les perpétuelles oscillations de son acti- vité vitale. Aussi, en considérant abstractivement chaque molécule organique, est-on tenté de se de- mander, si elle ne recèle pas quelques étincelles de vie, Laleat scintilhila forsan? Mais le principe vital ne préside pas à la formation de l'ovule par les mêmes procédés qu'à l'exercice de la pensée ou du mouvement. Le premier acte est tout à fait intime et résulte de lois préétablies, qui opè- rent sans que l'individu en ait conscience, et qui peuvent se manifester sur une foule de points, sous une foule de formes. Les actes du mouvement, au contraire, résultent du libre arbitre de l'individu. Ce n'est pas plus l'organisme qui engendre un nou- vel être par son concours intelligent, que ce n'est celui-ci qui régit l'acte respiratoire. Chacun de ces phénomènes est le résultat de l'action vitale, dont le seul souffle a animé et a primitivement fait surgir l'organisme aux dépens de la rhatière; et c'est ce même souffle vital qui peut, loin d'un ovaire, comme (1) TREVIRA^^us, Biologie, t. II. 136 HÉTÉROGÉNIE. dans le sein de celui-ci, présider à l'évolution pri- maire des êtres de la création. A l'aide de cette conception, l'on n'abandonne plus les combinaisons de la matière aux chances inespérées du hasard, et chaque particule animée a son but et ses instincts de combinaison. Ainsi se trou- vent réfutées les imposantes objections de Galien et de Plutarque (1). Lorsque, contrairement aux idées généralement reçues, nous venons ici prétendre que ce n'est pas la mère qui forme l'œuf, par un mouvement expansif de son organisme, mais que c'est, au contraire, l'ovule qui recèle en lui-même toute sa puissance architec- tonique, nous sommes loin d'être le seul qui profes- sions cette idée. Stahl la soutenait déjà de son temps. « Le fœtus, dit-il, et toutes les parties qui l'envelop- pent et le contiennent immédiatement, jouissent d'une vitalité qui leur est propre et non étran- gère (2). » C'est là, mot à mot, ce que nous pré- tendons soutenir aujourd'hui. Les hétérogénistes peuvent se partager en deux groupes distincts : les uns, à l'exemple de Lamarck, considèrent les agents physiques comme suffisants pour déterminer la matière brute à s'organiser; les autres, au nombre desquels on compte Redi lui-même, suivant M. De Quatrefages, et sur- tout Rudolphi, Oken, Morren et Nordmann, admet- (1) Plutarque, ic^t;. Colot. — Comp. Bayle, Dict. hist., t. VI p. 178. (2) Stahl, Theoria medica vera. Halse, 1737, p. 385. MÉTAPHYSIQUE. 137 tent une force plastique existant dans les êtres \ivants, et pouvant y produire certains êtres orga- nisés (1). On voit, parce qui précède, que nous ap- partenons à la dernière école. (IJ De Quatrefages, Rapport sur Vhelminthologie (Ann. se. nat. zoolog. 1854, t. I, p. 8). CHAPITRE II. CONDITIONS PRÉLIMINAIRES DE L'HÉTÉROGÉNIE. La génération spontanée, pour se manifester, exige généralement le concours de trois éléments : un corps solide putrescible, de l'eau et de l'air. Déjà Wrisberg avait parfaitement signalé ceci (1) ; et Ton sait, en outre, que divers agents généraux tels que la chaleur, l'électricité et la lumière, concourent également à ce phénomène important. Contrairement à certains physiologistes (2), nous n'admettons pas que ces trois corps soient absolument nécessaires à l'hétérogénie, car nous verrons plus loin que si leur concours est constamment simultané dans la nature, dans nos expériences nous pouvons nous passer d'un ou de deux de ceux-ci. Il est évident que chacun des trois corps dont la réunion est presque indispensable à la production spontanée des Proto-organismes, joue dans celle-ci un rôle spécial; mais nous pensons que le rôle d'a- gent procréateur immédiat n'appartient qu'à un seul d'entre eux, au corps solide, et que l'eau et l'air ne doivent être ordinairement considérés, que comme (1) Wrisberg, Observationum de animalcuUs infusoriis natura,\ p. 82. (2) BuRDACH, Traité de physiologie. Paris, 1837, 1. 1^ p. 19. CONDITIONS PRÉLDimAIRES DE l' HÉTÉRO GÉNIE. 139 fournissant l'un le milieu \ital, et l'autre le fluide respiratoire. Les expériences multipliées que nous avons entre- prises pour arriver à cette démonstration, nous ont fait voir, en effet, qu'en variant à l'infini la substance solide de l'infusion , lorsque l'on employait toujours la même eau et le même air, les Infusoires variaient également à l'infini, comme les substances employées. Là c'était donc uniquement et incontestablement le corps solide, qui était l'agent fondamental de la pro- création primordiale. Le même corps, avec la même eau, donne même des Protozoaires différents selon que ce corps a subi ou non l'ébuUition. Ce n'est donc pas la nature du liquide qui fait varier la génération qu'on voit apparaître, puisque l'eau n'a pas éprouvé d'addition. Ceci nous l'avons vérifié dix fois après Spallanzani, qui déjà avait annoncé qu'il naissait des Infusoires différents dans du trèfle soumis à l'ébuUi- tion, et dans celui qui était simplement en macéra- tion (i). Burdach, qui est ordinairement si audacieux quand il traite des hautes conceptions delà physiologie, de- vient timide dans le cas dont il s'agit. Il dit que la na- ture des Infusoires est déterminée, non pas par la na- ture de l'un des corpsindispensables à leur formation mais par celle de tous (2). Nous ne pensons nullement ainsi. Il est vrai qu'en mettant le même corps solide dans (1) Spallanzani, Opuscules de physique végétale et animale. Pa- vie, 1787. (2) Burdach, Traité de Phtjsiologie. Paris, 1837, t. I. 140 HÉTÉROGÉNIE. des liquides différents, on obtient des générations d'a- nimalcules dissemblables, mais cela n'infirme nulle- ment que celles-ci n'ont pas le même corps pour élé- ment procréateur spécial. En effet, il se peut que sans participer à l'organisation des productions pri- maires, l'action particulière de tel liquide sur la sub- stance solide en fasse surgir des éléments organisables d'une nature différente : le produit est varié, mais il n'en tire pas moins son origine de la même base. En considérant la question sous ce point de vue, on ne s'étonne plus si, dansses expériences, Terechovsky, en employant des eaux différentes, voyait y apparaître des Infusoires différents (1). Essentiellement dérivés du corps solide, ceux-ci n'apparaissaient sous une forme variée qu'à cause de la diversité d'action de l'eau sur ce même corps. Vaincu par l'évidence des preuves, J. Muller est forcé de dire qu'ordinairement les corps organiques ne se perpétuent que par des œufs ou des germes. c( Mais, ajoute- 1- il, on peut se demander si, lorsqu'un « corps organique se décompose, la matière qui le « constitue ne produit pas aussi, sous certaines in- « fluences, des organismes d'une autre espèce ; si « par le concours de certaines conditions de l'air at- « mosphérique, elle se résout en Infusoires vivants, c< tandis que dans d'autres circonstances elle revit « dans des plantes appartenant aux classes infè- re rieur es (2). » (i) Terechovski, Dissert, de chao infusorio Linnœi, p. 53. (2) Muller, Manuel de physiologie^ 2« édition, Paris, 1851, p. 9. CONDITIONS PRÉLIMINAIRES DE l'hÉTÉROGÉNIE. 144 Le grand physiologiste allemand admet donc la gé- nération spontanée dans sa plus stricte acception : c'est presque l'antique tradition d'Aristote (1). Il faut bien s'entendre à l'égard des sources dans lesquelles les Proto-organismes, qui naissent sponta- nément puisent leurs premiers éléments. Ceux-ci ne sont pas extraits de la matière brute proprement dite, ainsi que l'ont prétendu quelques fauteurs de Fhé- térogénie, mais bien des particules organiques, débris des anciennes générations d'animaux et de plantes, qui se trouvent combinées aux parties constituantes des minéraux. Selon cette doctrine, ce ne sont donc pas des molécules minérales qui s'organisent, mais bien des particules organiques qui sont appelées à une nouvelle vie. Les créations qui apparaissent sem- blent même se présenter avec des proportions qui sont en rapport avec la masse d'éléments qui se trouvent en présence; de manière que si dans nos expériences de laboratoire nous n'obtenons jamais in vitro que de chétives productions, dans la nature, là où tant de particules animales ou végétales se trou- vent en fermentation, les générations qui surgissent ont une bien autre puissance. Bremser a développé cette thèse avec autant de logique que d'audace (2). Ainsi le Proto^organisme qui naît au sein de la subs- tance expirante, y apparaît avec des formes d'autant plus élevées qu'il se trouve environné d'une plus grande abondance de matière organisable. (1) Aristote^ Histoire des animaux. PariS;, 1783. (2) Bremser, Traité zoologique et physiologique des vers intes- tinaux de Vhomme. Paris^ 1824, p. 69 et suiv 142 HÉTÉROGÉNIE. SECTION I. — DU COUPS PUTRESCIBLE. Les naturalistes professent généralement que le corps solide, cet indispensable élément de la pro- duction des Infusoires, doit absolument appartenir au règne organique. J. Muller soutient cette proposition en se fondant sur ce que les végétaux ont seuls la pro- priété de transformer les substances minérales en êtres organisés (1). Mais Burdach se renferme dans le doute à cetégard (2). Cette question mérite d'être examinée, puisque Gruithuisen prétend qu'il a vu naître des Microzoaires dans des infusions de granit, d'anthra- cite ou de marbre coquillier (3). A l'égard des deux derniers corps, le phénomène peut être facilement expliqué. Si l'on se rappelle leur origine géologique, résultat d'un mélange d'êtres organisés et de parti- cules minérales, ne se peut-il pas qu'il existe encore dans leurs interstices quelques vestiges de substance organique qui se trouve mise en liberté par le contact du liquide? J. Muller, a fait, avant nous, cette suppo- sition (4). Ce qu'il y a de positif, cependant, c'est qu'aucun animalcule n'apparaît dans l'eau contenant des corps métalliques, tels que du fer, du cuivre, du plomb ou des sels de mercure (5). Le sel marin n'en produit (1) Muller, Manuel de phijsiologiej 2^ édition, Paris, 1851, 1. 1, p. 10. (2) Burdach^ Traité de physiologie. Paris, 1837, t. î, p. 16. (3) Gruithuisen, Beitràge zur Physiognosie und Eautognosie. — Idées sur la physiognosie et sur la génération spontanée. (4) Muller, Manuel de physiologie. Paris, iSol, 1. 1, p. 8. (5) Comp. Gruithuisen, Beitràge zur Physiognosie und Eautogno- DU CORPS PUTEŒSCIBLE. 143 pas non plus, suivant Gruithuisen, tandis que Trevi- ranus prétend qu'il en a vu naître dans l'eau qui en contenait. Je partage absolument l'opinion de l'il- lustre physiologiste, car je suis parvenu au même ré- sultat dans mes expériences. A priori, on devait le supposer, le sel marin contenant toujours quelques particules organiques. — Si Gruithuisen a eu des ré- sultats différents des nôtres , cela est peut-être dû- à ce que ses solutions étaient trop chargées de parti- cules minérales. Selon Burdach, la propriété inhérente à certaines substances de produire des Infusoires, dépendrait de leur affinité pour l'eau (1), et non point de leur solu- bilité, comme le veut Gruithuisen (2). La solubilité est si bien une qualité accessoire, que certaines sub- stances qui en sont parfaitement douées, telles que le quinquina, le sirop, les acides azotique^ sulfu- rique, etc., ne fournissent jamais d'infusoires. C'est, je ne dirai pas par erreur, mais simple- ment par inattention , que Burdach mentionne les acides, sans restriction, comme s'opposant à la pro- duction des Infusoires (3); l'acide acétique affaibli, et d'autres, en fournissent, on le sait, en abondance. Les animalcules apparaissent d'autant plusrapide- sie, p. 100. — Idées sur la physiognosie et sur la génération spon- tanée. Treviranus, Biologie, t. II, p. 30o. (1) Burdach, Traité de phijsiologie. Paris, 1. 1, p.. 17. (2) Gruithuisen , Beitràge zur Physiognosie und Eautognosie, p. 100. — Idées sur la physiognosie et sur la génération spon- tanée. (3) Burdach, Traité de physiologie. Paris^ t. I, p. 17. 144 HÉTÉROGÉNIE. ment, que la substance mise en expérience est plus putrescible. Ce fait, reconnu par Priestley, et men- tionné par Treviranus et Burdach, n'est pas douteux. Le premier de ces savants avait vu aussi qu'il se développait beaucoup plus de Microzoaires dans de l'eau contenant des fraises, que dans celle où Ton avait mis des graines de lin ou d'autres corps orga- nisés d'une difficile décomposition. Spallanzani rap- porte à l'appui de cette assertion, qu'il a observé que le gluten produisait plus d'Infusoires que l'amidon. D'après cela on s'accorde généralement à penser que les infusions les plus putrescibles sont celles où les Microzoaires se montrent avec plus d'abondance (1). Comment expliquerait-on ce fait dans l'hypothèse où l'on suppose que les germes de ces animaux provien- nent du dehors et tombent dansle liquide? Or, comme on ne peut admettre que des êtres aussi microsco- piques exigent le superflu de matière nutritive qu'on observe dans les infusions les plus chargées, il faut bien convenir que s'ils sont plus abondants parmi celles-ci, c'est que leur production n'est réellement due qu'à l'exubérance des molécules organiques qui s'y trouvent mises en liberté, et toutes prêtes à entrer dans de nouvelles combinaisons. En s'occupant du rôle de la substance putrescible, il serait important de se faire une idée des phéno- mènes intimes de désagrégation et de recomposition (1) Comp. Treviranus, Biologie. Gœttingue, 1822, t. II, p. 360. BuRDACH, Traité de physiologie. Paris, 1. 1, p. 14. Spallanzani, Opuscules de physique animale et végétale. Pavie, 1787', t.I. DU CORPS PUTRESCIBLE. i-45 qu'elle éprouve durant les phases de la génération primaire, mais c'est là le point le plus obscur de la question. Nous avons déjà vu que, selon Buffon, il existerait une mutation continue dans les éléments matériels et animés des animaux, ainsi que dans la forme de ceux-ci ; les molécules organiques deve- nues libres parla désagrégation, pouvant entrer dans une série infinie de combinaisons nouvelles, et pro- duire des êtres tout à fait différents de ceux dont elles provenaient (1). Ceci, est comme on le voit, la génération spontanée dans toute son extension. Celte hypothèse est naturellement la conséquence de l'autre, ainsi que M. Flourens l'avait déjà exprimé en analysant les travaux de notre Pline moderne (2) . M. Longet, après avoir émis, en abrégé, les idées de Buffon, dit qu'il est inutile aujourd'hui de les ré- péter, et que nos connaissances histologiques ne nous permettent pas le moindre doute |à cet égard (3). Nous ne traitons pas aussi cavalièrement un _sem- blable sujet; et, lorsque les physiologistes les plus considérables de notre époque émettent encore des opinions qui se rapprochent de celles de notre im- mortel compatriote, ses hypothèses ont bien le droit d'être considérées comme étant de quelque valeur. Naguère encore , M. Milne Edwards les partageait en partie; s'il s'est éloigné de cette voie, d'autres (1) Buffon, Histoire naturelle. Paris_, 1749. Suppl., t. IV, p. 343. (2) Flourens, Histoire des travaux et des idées de Buffon. Paris, 1844, p. 78. (3) Longet, Traité de Physiologie. Paris, t. II, p. 7. POLCIILT. 10 146 HÉTÉROGÉNIE. savants persistent encore à la suivre : il faut dé- brouiller où gît la vérité (1). Selon Wrisberg, les Infusoires ne seraient que les particules des corps soumis à la putréfaction, et qui, pendant que ce phénomène se manifeste, deviennent libres, et s'animent d'une vie propre. Cette hypo- thèse se rapproche donc des vues de Buffon, dont il vient d'être question. S. Schultze soutient une thèse analogue en prétendant que les Microzoaires ne sont parfois que le résultat des métamorphoses de la sub- stance organique : c'est une grande concession de la part de ce savant, lui dont les expériences tendent à prouver que l'air renferme les germes des Proto- organismes. Dans la manifestation de ses sublimes harmonies, Ja nature répartit à chaque être son rôle physiolo- gique. Les végétaux possèdent le privilège presque exclusif de s'approprier les molécules minérales, de les transformer en leur propre substance, tandis que les animaux, au contraire, ne s'alimentent que d'é- léments organisés, ainsi que l'ont largement déve- loppé Burdach et J. Muller (2). De là chacun des deux règnes du monde animé a sa fonction spéciale ; les végétaux semblent avoir seuls la propriété de transformer en leur propre substance les composés binaires minéraux, tels que l'eau, l'acide carbonique et l'ammoniaque, en élevant leur combinaison à l'é- (1) MiLîSE Ej)\y\ï^DS y Répertoire général d'anatomie et de physio- logie. Paris, 1827, t. III, p. 47. (2) Burdach, Traité de physiologie. Paris, 1837, t. IX, p. 401. J. Muller, Manuel de physiologie. Paris, 1845, 1. 1, p. 16. DU CORPS PUTRESCIBLE. 147 tat de composés ternaires organiques. Les végétaux, comme Ta dit M. Dumas, savent organiser la matière et J'accumuler, et les animaux, pour lesquels cette matière a été amassée, la consomment pour l'entretien de leur vie (1). C'est par cette raison que dans les milieux où il n'existe aucun vestige animé, ce sont des végétaux qui apparaissent d'abord, et que les ani- maux les suivent. Il est utile, dans toutes les expériences que l'on en- treprend sur la génération spontanée, de tenir compte de l'état du corps solide putrescible ; et c'est pour ne pas l'avoir fait, que souvent les physiologistes ont ob- tenu d'inexacts résultats. Une certaine température arrêtant le mouvement fermentescible , et celui-ci étant un phénomène indispensable à la production des Proto-organismes, il arrive que ceux-ci n'apparais- sent qu'après un temps fort long ou même cessent absolument de se produire, lorsque le corps solide a subi une ébullition prolongée. Dans les décoctions, ce n'est même souvent qu'après plus d'un mois qu'elles ont été exposées à l'air que cela a lieu. Parfois même, après un temps beaucoup plus long encore, on n'y voit pas le moindre vestige d'organisme. Que signifient donc quelques rares expériences à vaisseaux clos faites par certains physiologistes, qui n'ayant point rencontré d'animalcule dans leurs vases, ont argué de là qu'il ne s'en produisait pas dans la matière soumise à l'expérimentation! (1) Dumas, Essai de statique chimique des êtres organisés. Paris, 1842 . 11. 148 HÉTÉROGÉNIE. Lors même qu'on laisse dans l'eau le corps qui a subi la décoction, ce n'est souvent qu'après un temps considérable, parfois plus d'un mois, qu'il s'y déve- loppe des animalcules. Voici des faits à l'appui de cette assertion. Expérience. — Une forte décoction de foin, expo- sée à l'air durant trente-cinq jours, n'a présenté au- cun animalcule vivant, soit à cette époque, soit dans les observations qui ont été faites dans l'intervalle. Au contraire, des macérations de foin également exposées à l'air, près de cette décoction, nous ont constamment offert des myriades de lons^s Vibrions, au bout de vingt-quatre heures, quand la température était de 25 à 28°; et des Kolpodes et d'autres Micro - zoaires d'un ordre élevé, après trois ou quatre jours. Expérience. — - Quatre grands verres à expériences ont été placés sous une même cloche, très-ample, pour qu'ils soient soumis tous les quatre aux mêmes influences. Chacun d'eux avait reçu 300 grammes de liquide. Ils furent examinés trois jours après, la température moyenne ayant été de 24% et la pression de 0,755. Le premier verre était rempli d'eau qui avait bouilli pendant 15 minutes, et de 5 grammes de foin, qui avait aussi subi Tébullition. La couleur du liquide était d'un fauve extrêmement pâle; la pelli- cule membraneuse à peine apparente ; sa surface était seulement parcourue par un certain nombre de longs Vibrions {Vibrio graiiifer ^ Pouch. et Vïbris levis, Pouch.), de 20 à 25 divisions micro- métri([ues de longueur. DU CORPS PUTRESCIBLE. U9 Le deuxième verre était rempli d'eau qui avait bouilli, mais de 5 grammes de foin qui n'avait point subi l'ébullition. Le liquide était fauve et sa pellicule bien formée. Il contenait les mêmesYibrions que l'on rencontrait dans le vase précédent, mais en quantité immensément plus considérable. En outre on y ob- servait une abondance de Kolpodes triticiformes. Le troisième verre contenait de l'eau qui n'avait point été chauffée, et 5 grammes de foin qui avait, au contraire, été dans l'eau en ébullition pendant quinze minutes. Le liquide était d'un fauve très- pâle comme celui du premier vase; à la surface on ren- contrait les mêmes Vibrions que dans les deux pré- cédents vases; seulement ils y étaient plus abondants que dans le premier vase, mais en bien moindre nombre que dans le second ; en outre on y voyait quelques Kolpodes triticiformes. Le quatrième vase, que l'on pourrait considérer comme un critérium, contenait de l'eau n'ayant point été chauffée, et 5 grammes de foin n'ayant subi aucune préparation. Son liquide était trouble et d'une couleur fauve, et sa pellicule offrait beau- coup plus d'épaisseur que dans tous les autres vases. Sa faune était la même, mais plus abondante que celle des autres verres. On y voyait à la fois des Vi- brions granifères , des Vibrions lisses , et des Kol- podes triticiformes. Ces expériences rendent donc évident ce que nous avons avancé, à savoir : que le corps putrescible qui a subi l'ébullition, est moins propre qu'auparavant à fournir les particules élémentaires des Protozoaires. 150 HÉTÉROGÉNtE. Celte conclusion aurait pu se déduire à priori, car on conçoit que l'action d'une chaleur élevée et le contact de l'eau ont dû attaquer une partie de la substance organique du solide, et par cela même le rendre moins apte à reformer d'autres organismes. Il est certain que la diversité des substances orga- niques soumises à la macération, entraine des diffé- rences notables dans les Microzoaires qui se déve- loppent au milieu d'elles. Bory de Saint-Vincent Tavait depuis longtemps reconnu (1), et Treviranus insiste également sur ce fait (2). Le premier de ces naturalistes a même remarqué que certaines infu- sions de produits exotiques donnaient naissance à des espèces particulières, et que même si l'on unis- sait deux infusions différentes, il en résultait des mi- crozoaires qui n'étaient nullement les mêmes que ceux que produisait ordinairement chaque liquide séparé (3). M. Gérard a émis une semblable opi- nion (4). De tels faits sont, je pense, embarrassants à expliquer pour les physiologistes qui s'obstinent à ne voir dans les Infusoires que le résultat de cette panspermie aérienne que nous combattons. Treviranus avait aussi prouvé que les mêmes substances fournissent des espèces différentes, lorsque l'on fait varier les conditions de l'expérience. Ainsi, une infusion de Pois dans laquelle on ajoute de l'eau (1) Bory, Dictionnaire classique d'histoire naturelle. Paris, t.V , p. 46. (2) TRE\iRk?ivs, Biologie. Gottingue, 1822, t. 11^ p. 325. (3) Bory, oper. cit.^i. V, p. 16. (4) Gérard, Dict. univ. d'hist. nat. Paris, 1845, t. VI,, p. 66. DU CORPS PUTRESCIBLE. 151 de Laurier-cerise, donne des animalcules plus fins et plus Yifs que ceux de la simple infusion (1). M. Bé- rard n'hésite pas à accepter cette opinion, nonob- stant l'opposition d'Ehrenberg (2), et pour notre compte c'est un fait incontestable. En effet, nos expériences, si nombreuses, nous ont fait reconnaître l'exactitude des opinions de Bory de Saint- Vincent et de Treviranus; et nous allons au delà, car, pour nous, chaque substance donne non- seulement naissance à des organismes particuliers, mais ceux qu'elle produit peuvent encore varier infi- niment selon les conditions dans lesquelles celle-ci se trouve : la saison, la température, la pression at- mosphérique, la nature du liquide, etc., agissent avec plus ou moins d'intensité sur la procréation. Aussi, pour l'œil qui sait saisir les moindres nuances mor- phologiques, il semble que presque jamais chez les animalcules une forme zoologique ne se reproduit deux ïois parfaitemeîît identique. Des substances absolument analogues produisent même souvent des animalcules entièrement diffé- rents, quoique placés dans des circonstances tout à fait identiques. Ainsi, des fragments de crânes d'hom- mes de diverses nations anciennes et modernes, mis macérer à la même époque, et près les uns des au- tres, nous ont donné des Proto-organismes animaux et végétaux incontestablement différents. Les faits suivants démontrent ce que nous venons d'avancer : Expérience. — Le même jour on prit trois vases (1) T^Exmk^vs, Biologie. Gottingue, 1822, t. II. (2) BérarDj Cours de physiologie. Paris, 1848, 1. 1, p. 93. 152 HÉTÉROGÉNIE. en verre, et chacun d'eux fut rempli avec 300 gram- mes de la même eau filtrée. Dans le premier on mit 5 grammes d'os d'un crâne d'Égyptien, que j'a- vais rapporté des nécropoles de Sakkara. Le second reçut 5 grammes de fragments d'os provenant d'un crâne de mérovingien; enfin, dans le troisième on mit 5 grammes de fragments du crâne de l'un de nos contemporains. Chacun de ces vases fut placé sous une cloche par- ticulière, et abandonné pendant un mois. Au bout de ce temps, durant lequel la température moyenne avait été de 20% on inspecta scrupuleusement leur contenu, et l'on reconnut que dans chacun d'eux il était absolument différent : Le vase qui contenait des fragments de crâne d'É- gyptien, était rempli d'une énorme quantité d'Épis- tylis, d'Enchéliydeset de Vibrionides. Le vase contenant des portions de crâne de méro- vingien était peuplé d'immenses légions du Glaucoma scintillans, Ehr. et on y observait en outre, ça et là, quelques Vorticella infusionum Duj. , mais en fort petit nombre. ~ Il ne s'y trouvait aucune des es- pèces du vase précédent (1). Enfin, le liquide qui contenait des fragments d'un crâne contemporain, avait aussi sa zoologie particu- lière. — Il était seulement rempli de Kolpodes. (1) Les crânes que nous avons employés dans nos expériences provenaient de sépultures du sixième siècle^, contemporaines de Cliilpéric ou"de Mérovée/Le Muséum d'iiistoirenalurelle de Rome les avait reçus de notre savant et infatigable ami l'abbé Cochet, auteur de la Normandie souterraine. DU GOIÎPS PUTRESCIBLE. 1 ^3 Immédiatement après cette première observation, les trois vases qui avaient été séparés jusqu'alors, furent placés sous une même cloche en verre; et par la suite, les débris du contemporain des Pharaons et ceux du compagnon de Mérovée ou de notre compa- triote, continuèrent toujours à présenter une faune absolument différente. Expérience. — Dans une autre expérience, 10 < grammes des os d'un crâne de mérovingien ayant été mis dans un grand verre, celui-ci, après avoir été rempli d'eau filtrée , fut abandonné dans mon laboratoire pendant six mois d'été, ayant été simple- ment recouvert d'une lame de verre. Dix grammes des os d'un crâne que j'avais rap- porté des hypogées de ïhèbes, furent placés à côté et dans les mêmes circonstances. On observa d'abord que les animalcules de l'un et de l'autre vase étaient absolument différents ; puis avec le temps, ceux-ci ayant disparu des deux macérations, il se produisit de la matière verte dans l'une et dans l'autre. La macération des débris de mérovingien fut toujours beaucoup moins verte que l'autre, qui finit même par être d'un beau vert d'émeraude très-foncé. Lorsqu'au bout du temps mentionné, on examina au microscope les deux produits, on reconnut qu'il existait dans la macération d'os de mérovingien une algue remarquable, que je n'ai vue nulle part figurée, et qui était formée de cordons verts et courts, fort contournés, paraissant étendus à la surface d'un tube membraneux, excessivement mince ; ces cordons res- semblaient absolument à des phrases d'écriture arabe. 154 HÉTÉROGÉNIE. Dans la macération de fragments du crâne de Thébain, il n'existait rien d'analogue. La coloration d'un vert foncé était simplement due à de la matière verte de Priestley, composée de petits granules isolés, et d'un beau vert. Dix grammes d'une Turritelle fossile, provenant des terrains tertiaires de Bordeaux {Tiirritella tere- bralis ^Lam.), ayant été placés le même jour dans une égale quantité d'eau , et abandonnés dans le même endroit, offraient une Algue tout à fait diffé- rente de celles des deux vases précédents. Celle-ci se composait de petits bâtonnets d'un vert très-pâle, articulés, et contenant dans leur intérieur, entre chaque article, quatre nodules, plus ou moins dis- tincts. Nous devons ajouter à ce qui précède, qu'il est également fort notable que le corps putrescible n'in- flue pas seulement, par sa nature intime, sur les êtres qui se produisent à même de sa substance, mais que les proportions dans lesquelles on l'emploie, ont aussi une influence manifeste sur l'essence et sur l'abon- dance de ces mêmes êtres. Les expériences qui sui- vent, le démontrent suftisamment : Expérience. — On a pris quatre vases de même forme, et dans chacun d'eux on amis 300 grammes d'eau de fontaine, et une quantité de foin différente. Ces vases ont ensuite été placés séparément sous des cloches. Huit jours après , par une température moyenne de 24° et une" pression de 0,76^ on a ob- servé ce qui suit : Le premier vase, contenant 10 grammes de foin, DU CORPS PUTRESCIBLE. 1S5 offiait une pellicule épaisse et de teinte foncée. Le microscope signale dans sa macération une grande quantité deKérones, Kerona lepus, MuW., de 0,1 120 deraillimètrede longueur, desanimalcules piriformes offrant 0,0560 de millimètre de longueur, et un grand nombre de gros kistes de 0,0420 de millimètre de diamètre. En outre la pellicule proligère était remplie par une innombrable quantité de petits kistes de 0,0084 à 0,0140 de millimètre de diamètre, telle- ment serrés de toutes parts qu'ils se touchaient. Le second \ase contenait 5 grammes de foin. Sa pellicule est m.oins épaisse. On n'y observe aucune Kérone et il y existait seulement quelques animal- culespir iformes moins gros que dans le premier vase. Les groskistes, y étaient bien moins nombreux et les petit, s encore en quantité considérable, étaient seule- ment moins tassés. Le troisième vase avait reçu seulement 2 grammes 5 décigrammes de foin. Il n'offrait aucune Kérone, aucun gros kiste et l'on y distinguait seulement quel- ques animalcules très-petits, indéterminables. On y voyait encore quelques petits kistes, mais ceux-ci y étaient infiniment moins nombreux et moins serrés que dans le cas précédent. Enfin, le quatrième vase qui ne contenait que 1 gramme 25 centigrammes de foin, n'offrait aucun Kérone, aucun animalcule piriforme, aucun grand kiste. Il présentait seulement quelques Microzoaires infiniment plus petits que dans les trois premiers vases et encore indéterminables. Cette macération contenait aussi quelques petits kistes; mais ceux-ci 156 HETEROGEME. y étaient tellement rares qu'au lieu de s'offrir par centaines dans le champ du microscope, comme dans les cas qui précèdent, l'on n'y en comptait pas plus de douze à quinze à chaque observation. Il ressort évidemment de cette expérience compa- rative, comme de tant et tant d'autres, entreprises par nous dans la même direction, 1° que l'organisation et le nombre des animalcules s'élève en raison directe de la masse des corps en état de décomposition, et 2° que ces animalcules se forment de toutes pièces dans le milieu où on les rencontre. Il est évident en effet que si la nature, le déve- loppement et le nombre des animalcules n'étaient pas absolument subordonnés au volume et à la na- ture du corps en décomposition, on eût rencontré les mêmes Microzoaires, et en même nombre dans les quatre vases, et il en a été tout autrement. Dans le liquide qui contenait le plus de matériaux putrescibles ils étaient d'une organisation infiniment plus élevée et en nombre infiniment plus grand que dans les autres; et on les voyait successivement diminuer à mesure que l'on arrivait aux vases qui contenaient la moindre quantité de foin. Là ils étaient même exces- sivement rares. Il résulte aussi de cette expérience que ce n'est point l'air qui est le véhicule des germes, car comme ces quatre vases étaient remplis d'une macération identique, si ce n'est sous le rapport de la masse du corps putrescible, on ne voitpas pourquoi les mêmes germes n'auraient pas tombé et n'auraient pas acquis un égal développement dans le dernier vase comme dans le premier. DU CORPS PUTRESCIBLE, 157 Dira-t-on que si le dernier vase ne présentait pas plus d'animalcules, c'est que l'aliment n'y était pas en assez grande proportion? ce serait une objection puérile. Si elle était admissible, il y existerait néan- moins quelques spécimens des grosses espèces du pre- mier, et les kistes, eux qui ne mangent point, se- raient aussi nombreux dans chaque macération, c'est évident.... et il n'en était pas ainsi. On pourrait ob- jecter que ne m'étant pas servi d'une même macéra- tion, les germes se trouvaient dans le foin, mais ce résultat qu'on obtient constamment serait alors vrai- ment extraordinaire. Cependant pour prévenir toute controverse, j'ai aussi opéré avec une décoction de la même substance, qui avait bouilli une demi-heure, et j'ai obtenu absolument les mêmes résultats ! Nous pouvons ajouter que les mêmes macérations ayant été observées àquinze jours de distance, on re- connut constamment que la population zoologique était devenue absolument différente de ce quelle était lors des premières observations, et qu'elle offrait éga- leriient des différences notables dans chacun des vases en expérimentation. Nous avons reconnu aussi qu'entre les diverses in- fluences que nous venons d'énumérer, l'état de divi- sion du corps putrescible avait une action très-pro- noncée sur les phénomènes de l'hétérogénie ; et que ceux-ci se manifestaient d'autant plus promptement et plus énergiquement que ce corps était plus finement broyé. C'est là un fait incontestable, et que* cent ex- périences nous ont démontré. On voit même parfois, dans des observations exécutées parallèlement, se 158 HETEROGENIE. produire (les espèces différentes, dans des macérations absolument identiques, sauf Tétat de division de la substance. Ces divers faits sont une preuve de plus en faveur de Fhypothèse que c'est à la décomposition du corps solide seul, et aux diverses circonstances dans lesquelles elle se produit, que les Proto-organismes doivent leur modalité. Nous choisissons parmi nos expériences les deux suivantes; elles nous semblent suffire pour démontrer ce que nous avançons : Expérience. — Après douze heures, à une tempé- rature moyenne de 23 degrés et sous la pression de 0,76 une macération de 5 grammes d'étoupe dans 300 grammes d'eau, offre seulement quelques petits Vibrions, peu agiles, rectilignes, ayant de 2 à 4 divisions micrométriques de longueur. De l'étoupe hachée placée dans les mêmes condi- tions, contenait un bien plus grand nombre de ces petits Vibrions et ils étaient tous en grande agitation. On y rencontrait en outre une quantité considérable de VibrionsJ gigantesques ayant de 20 à 25 divisions micrométriques de longueur, animés de vifs mouve- ments anguiiloïdes. Expérience. — Dans deux vases de même capacité, contenant la même quantité d'eau, le même jour, on met un poids égal de foin ; seulement, dans l'un celui-ci est entier et lié en une petite botte; et dans l'autre il est haclié excessivement fin et contenu dans un sac de tulle. Au bout de huitjours, latempéralure ayant été en moyenne de 21 degrés et la pression de 0,755 on observa les deux vases en expérience, et DE l'eau. 159 l'on reconnut que la population zoologique de l'un était absolument différente de celle de l'autre. Dans le vase où le foin était entier l'eau offrait une teinte fauve nébuleuse etlapelliculeprésentaitpeud'é- paisseur et était arachnoïde. Sa trameencore distincte était formée de l'enchevêtrement de longs Vibrions, dans l'intervalle desquels on distingue une énorme quantité de Monaslens Duj. morts. Le liquide était rempli d'animalcules piriformes de 15 divisions mi- crométriques de longueur. Dans le vase où le foin a été haché la faune est plus riche et absolument différente. Elle se compose d'une énorme quantité de Kérones, parfaitement adultes et d'une abondance deKolpodes d'une taille extraordinaire, et que je n'ai jamais rencontrés, du moins avec une telle dimension. Ces Kolpodes ont 40 et même 45 divisions micrométriques de longueur et offrent des estomacs nombreux, disséminés dans une substance diaphane. En outre il existe aussi dans le liquide une Algue rameuse , cloisonnée , et de tous côtés nagent des Vibrions et des Mo- nades. SECTION II. — DE l'eau. L'eau joue un rôle important dansles phénomènes de l'hétérogénie, et elle est regardée, avec raison, comme l'un des éléments indispensables au dévelop- peaient des Proto-organismes. En considérant le su- jet d'un pointde vue plus élevé, on reconnaît même que toute existence soit végétale, soit animale, dérive primitivement de celle-ci, et que dans la suite, soit i 60 HÉTÉROGÉNIE. à l'état liquide, soit à l'état de vapeur, elle continue d'être de la plus haute importante pour l'entretien de la vie. C'est donc avec une sorte de raison instinctive, que les auteurs inspirés des principales cosmogonie», font tous sortir de l'eau la majeure partie de la créa- tion. En traçant le tableau de l'origine des choses, les livres sacrés de presque toutes les nations nous représentent la superficie du globe comme étant sub- mergée par un immense océan. Les commentateur de la Bible, ainsi que l'indique lui-même saint Jean, s'accordent à émettre qu'à l'époque du chaos, la terre était entièrement couverte par une vaste mer, qui disparut pour faire place à la création (1). Le mot abîme de notre texte sacré a même été considéré par la plupart des commentateurs comme synonyme des eaux sur lesquelles planait l'esprit de Dieu (2). L'élément fluide joue aussi un très-grand rôle dans les cosmogonies indiennes. Là, les védas repré- sentent Siva, le suprême auteur de la création, dé- posant dans le sein de l'Océan les germes de l'uni- versalité des êtres (3). Ailleurs ils peignent Yichnou, qui en est le symbole, flottant sur l'abîme des eaux, (1) Saint Jean, Apocalypse , ch . xxi, 1. — Comp. Bost , t. I, p. 238. (2) Comp. J. A. Bost, Dictionnaire de la Bible. Paris, 1849, 1. 1, p. 231. — Job, xxxviii, 30. Ps. xlii, viii, civ, vi. — Jonas, ii, 6. (3) Siva, principe de la chaleur et de la lumière, y tient mani- festement la place du grand géne'rateur ou créateur. Son action a précédé toute autre action, et c'est lui qui déposa dans les eaux primitives (représentées parBhavani), les germes producteurs de toutes choses. (F. Creuzer, Religionsde Vantiquité. Paris, 1825, t. I, p. 177.) DE LEAU. 161 paisiblement endormi dans les replis du serpent adysséchen (1). Enfin, dans d'autres endroits, s'offre la charmante figure de Maya, mère de la mer de lait, matière première de toutes choses (2), et d'où na- quit la déesse des sciences elle-même, Sarassouadi, épouse de Brama (3). Dans les anciennes théogonies des Persans, on Yoit que ceux-ci regardaient la terre, Fair et l'eau, comme les principes de toutes choses (4). Au milieu de leurs errements, les alchimistes du moyen âge et de la renaissance, accordent aussi àl'eau une suprême puissance et la considèrent comme le grand agent de la vie universelle. Dans un endroit de ses œuvres, le trop célèbre Paracelse la désigne sous la dénomination de creatiirarum universarum matrix (5). Et plus loin, comme s'il avait une con- (1) Selon Creuzer_, Vichnou n'est pas seulement l'eau, mais bien plutôt l'esprit ou le souffle divin , se mouvant ou marchant sur les eaux, c'est-à-dire les vivifiant. [Relig. de Vaut., t.L p. 169.) (2) C'est une des plus gracieuses conceptions de l'art indien. Cette déesse , richement parce et entourée du voile des préfor- mations^ dont les plis recèlent toute la création, effleure légère- ment la surface de la mer de lait qui s'écoule de son sein en deux longs ruisseaux. Comp. Niclas Muller, in Dorow's morgenland. Alterthum,\.\\, pi. 2, flg. 2. — Creuzer, Belig. de l'ant. (3) So.^KERAT;, Voyage aux Indes orientales. Paris, 1782, t. I, p. 154-172. (4) Th. Hyde, Veterum Persarum religionis historia, eorumque Magorum. Oxonii^ 1760, t, I. (5) Paracelse. Nobilis, clarissimi ac probatissimi philosophi et medici,Dn. Aureoli Philippi Theophrasti Bombast, ab Hohenherniy dicti Paracelsi , opcrum mcdico-chimicorum site paradoxorum^ tomus genuinus primus. Francfort, 1603, t. III, p. 25. POUCHET* 1 1 162 HÉTÉROGÉME. fuse idée du rôle des principaux agents de l'hétéro- génie, on le \oit dire : « Vita in omnibus animalibus a a duahus sphœris gubernatur : a siiperiore quce « aer est et ignis; ab inferiore j quœ aqiia est et « terra (1). » Si, abandonnant ces supputations purement histo- riques, nous passons à Texanien de la fonction de l'eau dans la production des phénomènes de l'hélé- rogénie, nous reconnaissons que, quoique l'appari- tion normale des Proto-organismes nécessite ordinai- rement la présence simultanée de ce fluide, de l'air et d'un corps putrescible, il est cependant non douteux que des organismes peuvent apparaître, ainsi que le dit Gleichen, dans l'eau simple, filtrée ou distillée; seulement leur formation y marche beaucoup plus lentement que dans les infusions, la nourriture y manquant (2). Selon Fray, l'eau pure seule pourrait même engendrer des Microzoaires ; il assure en avoir parfois observé dans celle-ci (3). Si ce savant ne pré- tendait y avoir rencontré que des végétaux rudimen- taires, nous pourrions partager son opinion, mais jamais nous n'avons vu de l'eau distillée produire des animalcules, si ce n'est de la matière verte. En effet, lorsque de l'eau très-pure, ou même de l'eau distillée, est abandonnée à la lumière dans les vases de nos laboratoires, au bout d'un temps qui varie, selon la température, on voit y apparaître des « (1) Paracelse, Ici., ihid., p. 27. (2) Gleichen, Dissertation sur la génération. Paris, an VII ^ (3; Fr.AY, Essai sur l'origine des corps organisés. Paris, 1817. DE l'eau. 163 granulations d'un beau verl, rondes ou elliptiques, plus ou moins abondantes et rapprochées. Celles-ci sont immobiles ou douées de mouvements excessive- ment prononcés. Cette matière verte, dont il est souvent question lorsqu'il s'agit de génération spontanée, fut signalée au monde savant par Priestley, dans un travail de- venu célèbre. Ce physicien ne l'avait d'abord consi- dérée que comme un sédiment muqueux (1); mais à peine deux ans s'étaient écoulés depuis sa décou- verte, qu'il revint sur sa première idée, et éleva cette matière au rang des végétaux, en la regardant comme une espèce de Conferve (2). Forster, Senebier et De Candolle, ont successivement partagé cette erreur. Le premier la prit pour le Bissas botryoides de Lin- née j Senebier ne vit en elle que le Conferva cespitosa filis redis undique divergentibus de Haller (3) ; et De Candolle créa pour celle-ci son Vaucheria infusio- num (4). Ingen Housz, patient observateur, jeta un jour nouveau sur la nature de la matière verte, qui avait déjà donné lieu à tant de controverses (5). Il la con- sidéra d'abord comme une espèce de mousse ; puis plus tard il se rangea de l'opinion de M. Thomp- son de la société royale de Londr^es, qui ne vit en (1) Priestley^ Expériences et observations sur différentes espèces d'air, eic. Paris, 1779, t. IV. (2) Priestley, Expériences et observations, etc. 1781, t. V. (3) Senebier , Journal de physique. 1781, t. XXVIl, p. 209. Ou- vrage sur la lumière solaire. 1782. (4) De Candolle, Flore française. Paris 1805, t. II, p. 65. (o) Ingkn Housz, Journal de physique. 1784, t. XIV, p. 3o6. 164 HÉTÉROGÉNIE. elle que des animalcules (1) et il l'envisagea comme n'étant que le groupement d'une immense quantité de Microzoaires auxquels il donna improprement le nom d'Insectes (2). Cette matière se développe égale- ment dans l'eau de pluie, dans les infusions, et même dans l'eau de la mer, et elle abonde parfois aux environs des fontaines, sur les pierres qui sont imbibées d'eau. Selon Bory de Saint-Yincent,elle se développe bientôt après que l'eau a manifesté son sédiment muqueux, et celui-ci s'en remplit pour constituer le végétal qui, par son extrême simplicité, a le droit d'être placé à la tête de la série, le Chaos prirnor^dialis . Ainsi donc, pour ce savant, celui-ci n'est que le résultat de l'apparition de la matière verte, qu'il appelle îTia/ière végétative de la matière muqueuse (3). Enfin, plus récemment, cette matière paradoxale a été regardée par Wagner comme n'é- tant formée que par les cadavres de plusieurs espèces d'infusoires de couleur verte, et surtout par ceux de VEuglena viridis (4). Nos observations nous ont con- duit à la même conclusion, en voyant cette matière verte s'animer à certains moments de mouvements qui ne peuvent appartenir qu'à l'animalité. Des Proto-organismes peuvent aussi apparaître dans des liquides de composition variée. Retzius dit (1) Thompson, Transactions philosophiques. 1787. (2) Ingen Housz, Expériences sur les végétaux. Paris, 1789, t. II, p. 365. (3) BoRYDE Saint-Vincent, Dictionnaire classique d'histoire na- turelle. Paris, 182G, t.' I, p. 264. (4) Comp. J. MuLLER, Manuel de physiologie, {. I, p. 11. DE L EAU. 165 avoir vu desConferves se développer dans une disso- lution de chlorure de baryte, opérée à Taide d'eau distillée, et contenue dans un flacon bouché à l'é- meri (1). Dans certaines circonstances, la composition de Teau peut à elle seule expliquer l'apparition des Mi- crozoaires, sans qu'il soit utile d'invoquer la pré- sence de germes. De l'eau météorique, analysée par Zimmermann , lui a fourni une certaine quantité d'une substance particulière, dégageant de l'ammo- niaque, différente du mucus, et qu'il a appelée Pyr- rhine. Cette eau contenait en outre du fer, du manga- nèse, de la chaux et quelques autres substances (2). Selon Nées d'Esenbeck, lorsque cette pyrrhine vient à se précipiter, il se peut qu'elle produise des ani- malcules. Selon Burdach, Teau qui, dans nos expériences, se fait remarquer par sa plus grande fécondité en produits organiques, est celle de la rosée ; l'eau de pluie vient après, et enfin celle de source (o). On peut considérer comme une règle générale que le mouvement fermentescible qui précède con- stamment l'apparition des Protozoaires, se manifeste beaucoup plus lentement et plus difficilement dans l'eau qui a bouilli, que dans celle qui n'a pas subi l'action de la chaleur. Les observations viennent à satiété établir ce que nous avançons. (1) Retzius. Froriep, Notizen^j n» 56, (2) Zimmermann , Archiv. fur gesammte Naturlehre^ t. I, p. 257. Archives de l'histoire naturelle. (3) Burdach, Traité de physiologie. Paris, t. I^ p. 18. d66 HÉTÉROGÉNIE. Expérience. — Les diverses combinaisons suivantes ont été abandonnées durant cinq jours à l'air libre, par une température moyenne de 24% et une pres- sion de 0,755. On opérait sur 300 grammes d'eau. Le premier vase contenait une décoction de foin, filtrée, ayant subi une heure d'ébullition. Le liquide était un peu trouble et fortement coloré en fauve; sa surface n'offrait aucune trace de pellicule. Seule- ment de place en place on voyait nager quelques petits îlots d'un Bissus microscopique, inarticulé, ra- meux. Il n'existait aucun animalcule dans la liqueur. Le second vase contenait, outre la même décoc- tion que le précédent, 5 grammes du foin qui avait servi à la confectionner. Le liquide n'offrait pas la moindre trace de pellicule. Le microscope y signala quelques rares fragments du même Bissus que dans le vase précédent, et de plus une immense quantité de Vibrions en mouvement. Aucun autre animalcule n'y existait. Le troisième vase contenait de l'eau de citerne fil- trée, dans laquelle on avait mis 5 grammes de foin qui avait subi l'ébullition. Le liquide était d'une couleur fauve, et recouvert d'une pellicule bien for- mée. Il était peuplé de Kolpodes, de Glaucomes et d'une innombrable quantité de Vibrions dispersés au milieu de filaments bissoïdes. Enfin , un quatrième vase était rempli d'eau de citerne, et contenait 5 grammes de foin, n'ayant subi aucune préparation. Dans ce vase la pellicule était encore plus épaisse que dans le précédent. L'examen y fit reconnaître un nombre de Vibrions, DE L EAU. 167 de Kolpodes et de Glaucomes encore beaucoup plus considérable que dans le troisième matras, et en outre une infinité de petits kistos oviformes, repré- sentant les nouveaux éléments d'une immense po- pulation de Monade lentille, qui va apparaître. Cette expérience, que nous avons répétée plusieurs fois, en variant l'intervalle du temps, nous a tou- joursdonné les mêmes résultats. Elle démontre donc : r que l'eau qui a subi un certain temps d'ébullition est infiniment moins apte à produire des animalcules que ne l'est l'eau ordinaire ; 2° que le foin qui a subi l'ébullition, comme nous l'avons déjà vu, est lui- même moins rapidement prolifique que celui qui est naturel. Elle prouve, en outre, que ce n'est pas le foin qui recèle les germes des animalcules, puisqu'il s'en développe d'abondantes légions dans les expé- riences où lui seul a subi l'ébullition ; et enfin, que ce n'est pas non plus l'eau qui contient ces germes, puisque dans Teau qui a bouilli on découvre égale- ment des animalcules, mais seulement ceux-ci n'y apparaissent qu'avec plus de lenteur. On peut aussi considérer comme une loi fonda- mentale que les phénomènes de l'hétérogénie se ma- nifestent avec d'autant plus d'intensité que le corps putrescible est placé davantage vers la surface du li- quide. Cela est tellement évident, que lorsque nous voulons activer dans nos bocaux la production de certains animalcules, nous nous bornons à laisser surnager une petite portion de la substance sur la- quelle nous opérons. Il est même fort curieux de noter que la profondeur à laquelle se trouve le corps 168 HETEROGENIE. putrescible, influe même sur la nature des espèces qui sont produites, ainsi que le prouvent les dernières expériences que nous citons ici à Tappui de nos as- sertions. Expérience. — Une forte éprouvette est remplie d'eau de citerne jusqu'à la hauteur de 30 centi- mètres ; \ centimètre au-dessous de la surface du liquide on a suspendu 5 gram mes de foin haché, maintenu dans un sac de tulle. Le troisième jour, le liquide est légèrement trouble ; sa surface offre une pellicule mince, fragile, et des bulles d'acide carbo- nique. On y rencontre des Kolpodes piriformes et des Kérones nageant au milieu d'une immense quan- tité de Vibrions granifères, de Vibrions gigantesques, et de Monades . Dans une éprouvette absolument semblable, avec la même quantité d'eau, on met le foin au fond du vase. La pellicule est excessivement mince, etcelte ma- cération est infiniment moins peuplée que la précé- dente. Les Monades y sont clair-semées ; les Vibrions gigantesques et les Vibrions granifères sont beaucoup moins nombreux; on n'y rencontre ni Kolpodes ni Kérones. Expérience. — Dans une autre expérience, nous avons placé 5 grammes de foin à 50 centimètres de profondeur dans un long tube de 2 centimètres de diamètre. Parallèlement, on a placé la même sub- stance, et en quantité égale, au fond d'un tube, à 1 mètre au-dessous du niveau de l'eau 5 enfin, dans un troisième tube, le foin a été placé à 2 mètres de pro- fondeur. Vingt-quatre heures après, voici ce que DE l'eau. 169 l'on observait, la température étant de 25% la pres- sion de 0,757. Dans le tube où le foin était à 50 centimètres sous l'eau, il existait une innombrable quantité de Mo- nades, et d'innombrables légions de Vibrions gigan- tesques et de Vibrions granifères, tous fort agiles. Dans le tube où le foin était placé à 1 mètre sous l'eau, il y avait moins de ces animalcules. Enfin, dans le tube où le foin était situé à 2 mètres au-dessous du niveau de l'eau, on ne rencontrait plus que des Menas termo, Mull. fort espacés, fort rares, entremêlés de quelques Vibrions très-fins. On ne dé- couvre plus ici un seul Vibrion gigantesque, ni un seul Vibrion granifère. Expérience. — J'ai répété cette expérience, mais en observant seulement ses résultats quatre jours après qu'elle avait été commencée. Voici ce qui eut lieu : Dans le tube où le foin a été placé à 2 mètres de profondeur, la pellicule est aréniforme et composée de granules immobiles : la liqueur ne contient pas le moindre animalcule vivant. Dans le vase où le corps putrescible est à 1 mètre de profondeur, il existe quelques animalcules indé- terminables, très-agiles, allongés, d'une division mi- crométrique de longueur, puis un assez bon nombre de fins Vibrions. Dans le tube où le corps fermentescible est placé à 50 centimètres au-dessous du niveau de l'eau, on trouve une immense quantité d'animalcules très- agiles, d'une division micrométrique de longueur, 170 HETEROGEME. encore indéterminables ; puis des Vibrions très-fins; et en outre un nombre considérable de Protées, tan- dis que les autres tubes ne contiennent pas un seul de ces animalcules. Ces expériences, que nous avons répétées à di- verses reprises, et toujours avec des résultats ana- logues, viennent donc nous démontrer que la pro- fondeur à laquelle le corps putrescible est placé sous l'eau, a une extraordinaire influence, non-seulement sur la rapidité de l'évolution des Microzoaires, mais encore qu'elle suscite l'apparition d'espèces absolu- ment différentes, quoique l'on fasse usage de la même substance. Ces expériences prouvent en outre, que si les germes des animalcules étaient dans l'un des trois corps que l'on en a fait successivement déposi- sitaires, il n'y aurait pas de raison pour que les ani- malcules ne fussent pas identiques et aussi abondants dans un tube que dans l'autre; au contraire, cela s'explique , si leur production n'est que le résultat de l'action combinée des éléments de l'eau, du so- lide et de l'air. Expérience. — En expérimentant sur de l'eau contenant du Trèfle ordinaire, je suis parvenu aux mêmes résultats que précédemment. Si ce végétal se trouvait submergé par une abondance d'eau, lesin- fiisoires étaient fort longtemps à apparaître, et peu nombreux. Au contraire, plus j'approchais de la sur- face du liquide le végétal en expérience , plus la génération était copieuse et rapide. Enfin, si même je laissais une portion du Trèfle sortir de l'eau, dans ce cas j'obtenais une production de Microzoaires DE l'air. 171 d'une abondance à nulle autre pareille, et dans le moindre espace de temps. Fray et Burdach, dansd'autres expériences, avaient déjà obtenu des résultats analogues aux miens, mais pas tout à fait aussi nettement trancliés, aussi précis. Le premier dit seulement que si la substance qui macère est surmontée d'une trop haute colonne de liquide, il ne se produit pas d'animalcules dis- tincts (i); et Burdach avance simplement qu'en plongeant un morceau de granit dans de l'eau, si cette roche y est totalement submergée , la matière verte ne se reproduit que lentement; et qu'au con- traire, si elle ne l'est qu'imparfaitement, et qu'une partie surpasse le niveau du liquide , cette ma- tière apparaît plus promptement et plus abon- damment (2). SECTION m. — DE LAIR. 11 est à peine besoin de dire que l'air est indispen- sable à la production des Microzoaires, l'atmosphère, selon l'expression d'un illustre chimiste, renfermant les matières premières de toute l'organisation (3). Une expérience de Wrisberg suffirait, s'il en était besoin , pour le démontrer. En couvrant ses infu- sions d'une couche d'huile d'olive, d'une ligne d'é- paisseur, jamais il ne vit d'animaux apparaître; (1) Fray, Essai sur l'origine des corps organisés et inorganisés . Paris, 1817. (2) Burdach, Traité de physiologie. Paris, 1831, t. î^ p. 21. (3) Dumas, Essai de statique chimique des êtres organisés. Pa- ris, 1842, p. 10. 172 HÉTÉROGÉNÏE tandis que s'il ne mettait à la surface du liquide que quelques gouttelettes d'huile, dans les intervalles des- quelles celui-ci se trouvait en contact avec Tatmos- phère, on voyait des Protozoaires s'y former (1). D'un autre côté, Spallanzani affirme, ce qui à priori semble n'être pas douteux, que dans le vide de la machine pneumatique, aucun animalcule ne se produit (2). Gruithuisen est venu aussi, par ses expériences, appor- ter une nouvelle preuve de l'indispensable nécessité de l'air pour la production des Protozoaires. En ren- fermant une infusion produisant ordinairement d'a- bondants animalcules, dans des flacons bouchés à l'émeri, et dont le bouchon touchant au liquide en- travait la présence de l'air, jamais il ne vit de Micro- zoaires apparaître (3). L'air est tellement indispensable à la vie des Mi- crozoaires que si sa masse n'est pas suffisante, lors- qu'on opère à vaisseaux clos, on n'en voit aucun apparaître. Lorsque dans ceux-ci son volume est trop restreint, on observe même que jamais il ne s'y développe que des animalcules dei'ordre le plus in- fime (4). Ceux-ci y meurent même rapidement, de façon que lorsqu'on ouvre les vases, on n'y trouve plus que leurs vestiges. Spallanzani avait déjà si- gnalé l'influence lélhifère qu'exercent sur les anirnal- (1) Wrisberg, Observationum de animalculis infusoriis Natura, etc. Gottingue, 1765, p. 82. (2) Spallanzani. Observations et expériences sur les animalcules, p. 140. (3) Gruithuisen. — Gehuer, Journal fur die Chemie und Physik, t. YIII, p. 523. (4) Monas, vibriO;, bacterium, etc. DE L AIR. 173 cules microscopiques les vases fermés hermétique- ment (1). Mais il ne nous paraît point en avoir pénétré la cause réelle, qui^ selon nous, est peut-être la stagnation à la surface de l'eau de l'acide carbo- nique et des gaz méphitiques produits par la fermen- tation putride. Voici quelques expériences propres à élucider ce sujet. Expérience. — Ayant pris un flacon d'un litre de capacité, bouchant à l'émeri, on y mit un demi-litre d'eau de citerne, passée au filtre, et 5 grammes de foin. Ce flacon qui contenait en conséquence un demi-litre d'air, après avoir été bouché hermétique- ment fut laissé quarante six-jours dans mon labora- toire, en été, à une température moyenne de 23 de- grés. Après ce laps de temps l'eau était d'une teinte légèrement citrine, limpide, sans dépôt au fond et sans pellicule à sa surface. Cette eau ne contenait aucun animalcule ni aucune autre production orga- nisée ; de place en place seulement de rares granules, soit globuleux, soit allongés, sont animés d'un mou- vement brownien; mais ces granules, qui pourraient en imposer à des observateurs inattentifs, examinés aux plus forts grossissements, ne sont ni des Monades ni des Vibrions. L'air qui se trouve dans le vase a contracté une grande fétidité et son odeur rappelle celle de l'hydrogène sulfuré. Expérience. — Quatre flacons d'un litre de capa- cité, bouchant à l'émeri, ont été remplis aux deux (1) Spallanzani, Opuscules de physique animale et végétale. Pa- ris, 1787, 1. 11, p. 199. il A HÉTÉROGÉNIE. tiers d'eau; on a ensuite introduit dans chacun d'eux 10 grammes de foin, lié en une petite botte; puis ils ont été bouchés hermétiquement, contenant, par conséquent au-dessus de l'eau, un tiers de litre d'air atmosphérique. La température moyenne a été de 22 degrés pendant le cours de cette expérience. Le deuxième jour, le premier de ces flacons a été observé. La macération était d'une teinte fauve, trou- ble; sa superficie était couverte d'un peu d'écume, mais il n'existait encore aucune pseudo-membrane. La macération contenait alors une immense quantité de Vibrions de grande et de petite dimension, Vibrio tremiilans j Vibrio levis. Tous étaient morts; seu- lement le réseau formé par leurs débris était par- couru de place en place par quelques ifonas lens, Duj. Le quatrième jour, le second flacon a été ouvert; sa surface était écumeuse et sans pellicule apparente. 11 n'y existait absolument que des corps morts du Bacterium trilociilare, Ehr. assez espacés, et quelques Y(ives Monas lens en mouvement; souvent même on n'en rencontrait pas un seul dans le champ du mi- croscope. Le troisième flacon, ouvert le septième jour, ne présente à sa surface que de rares bulles gazeuses. Son liquide est jaune fauve, un peu nébuleux. La pellicule à peine formée se compose de cadavres de Monas crepiisculiim ; dans la liqueur rien autre chose qne quelques-uns de ses monas morts et flottants^ et quQ\([ue?> Baclcrium trilociilare également sans mou- vement. Vie absolument nullcc Le premier flacon, resté ouvert depuis cinq jours, est rempli au con- DE l'air. 175 traire d'une abondance de Glaiicoma scintillans Duj. et de Kolpoda eiicullus, Mull. etc. Le dix-huitième jour on ouvrit Je quatrième fla- con; la macération était de couleur citrine , légère- ment nébuleuse; à sa surface existait une pellicule extrêmement mince, formée de cadavres de Bade- riumtermo, maison ne rencontrait aucun animalcule vivant dans la macération. Expérience. — Deux flacons à large ouverture re- çoivent un litre d'eau, 10 grammes de foin et con- tiennent en outre un demi-litre d'air. Uun de ces flacons, dont l'ouverture est abritée d'une simple cloche en verre, est examiné le qua- trième jour, une température moyenne de 23 degrés ayant régné pendant la durée de l'expérience; il offre alors à sa surface une pellicule cassante, peu épaisse, peuplée de Monas lens, de Bacterium termo, de Vibrio undidta, de Vibrio levis, de Vibrio gra- ni fer Kerona lepus et de vivants. Le même jour on débouche l'autre flacon qui a été au contraire hermétiquement fermé. Il n'existe aucune pellicule à sa surface, ni aucune bulle ga- zeuse; son liquide est d'un jaune pâle, peu nébu- leux. Les gaz contenus dans l'intérieur sont fétides. La macération n'off're absolument aucun animalcule vivant. Expérience. — Un flacon ayant un litre de conte- nance est à moitié rempli d'eau de citerne, et on y introduit 5 grammes de foin. Ce flacon, bouchant à l'émeri, est fermé hermétiquement, ayant par conséquent un demi-litre d'air dans son intérieur. d 76 HETEROGENIE. Après quatre jours écoulés, par une température de 25 degrés en moyenne, on ne rencontre dans ce fla- con que des Monades et de très-petits Vibrions. Au- cun Vibrion gigantesque, aucun Vibrion granifère, et aucun autre animal plus élevé, tandis que dans vingt expériences commencées à la même époque et dans lesquelles l'air est en contact avec l'eau, déjà depuis deux jours, l'époque des grands Vibrions est passée et l'on découvre desKoîpodes, des Glaucomes et des Kérones. Il est à noter aussi que dans celte expérience, comme dans toutes celles qui sont analogues, îe foin s'était mieux conservé que lorsqu'on expéri- mentait au contact de l'atmosphère, comme si l'ab- sence d'une quantité suffisante d'air arrêtait le mou- vement putrescible. Ainsi donc ces diverses expériences concernant ce qui se passe dans les vaisseaux clos, prouvent plusieurs choses : 1° que la stagnation de l'air peut anéantir absolument la production des Proto-organismes; T que s'il n'y a pas une complète absence de ceux-ci, leur développement est considérablement entravé : qu'ils sont moins nombreux et constamment d'une organisation moins élevée; 3° que l'atmosphère ne contient pas normalement les germes des organismes, puisque le demi-litre d'air compris dans le flacon n'en dépose parfois pas un seul dans l'eau et n'en dépose jamais d'un ordre élevé; tandis que dans des expériences où l'eau est en contact avec un bieii moindre volume d'air, mais dans lesquelles les gaz produits par la décoiiiposilion putride peuvent s'é- DE L AIR. 177 chapper en liberté, on voit s'engendrer des myriades d'animalcules de toute espèce. Cependant , si l'air pur est indispensable à la \ie des Microzoaires, on peut ajouter qu'il ne leur en faut qu'une quantité infiniment petite, car on les voit prolonger longtemps leur existence dans le vide de la machine pneumatique. Malgré la délica- tesse de leur organisation, ils supportent même mieux son influence que certains animaux immensé- ment plus robustes, qui, tels que les poissons et les grenouilles, sont bien plus rapidement tués qu'eux par la raréfaction de l'air. Expérience. — Un vase rempli de Kolpodes, de Kérones et de Vibrions est placé sous le récipient d'une machine pneumatique. On fait le vide, sans en constater l'intensité, et on laisse ces animaux pendant une nuit sous son influence. Le lendemain tous ceux- ci étaient parfaitement vivants. La raréfaction de l'air ne peut donc pas influencer la vie des Micro* zoaires, quand elle n'est pas portée à un trop haut degré. Expérience. — Le vide, même assez intense, ne semble pas non plus nuire aux animalcules. Une macération de Dahlia qui contenait une nombreuse population de Kérones, fut exposée sous la cloche d'une machine pneumatique et Ton fit le vide. Bientôt le liquide bouillonna avec beaucoup de force et l'on obtint le vide à deux centimètres. Au bout de deux jours, par une température de 25 degrés, l'on examina l'appareil, et tous les Kérones étaient parfaitement portants et semblaient avoir grossi. PoccnET. 1 2 178 HÉTÉROGÉNIE. Expérience. — Une coupe contenant une macéra- lion remplie de Kolpodes et de Vibrions est exposée sous Ja machine pneumatique ; à côté d'elle, dans un vase pareil, on place un petit Cyprin doré, de 6 cen- timètres de longueur. On fait le vide, et au bout de deux minutes l'eau de l'infusion bouillonne forte- ment et se couvre d'écume ; après cinq minutes le Cyprin vient à la surface de l'eau et reste sans mou- vement. Le vide est fait à 1 centimètre. Après dix minutes le Cyprin expire ; et après vingt minutes on rend l'air au récipient et Ton observe la macération. Le microscope fait reconnaître que tous les Kolpodes et lesVibrions sont vivants, comme auparavant. Ainsi donc pour tuer ces animaux, il faut une plus puis- sante action que celle qui tue un poisson. Dansles belles expériences entreprises parMessieurs Y. Regnault et J. Reiset, les animaux que l'on plaçait dans desappareils oiileurrespiration n'était entretenue qu'à l'aide d'un air factice, y ont resté trois ou quatre jours sans en éprouver aucun malaise apparent (1). Nous avons vu aussi que les Microzoaires pouvaient vivre pendant un temps assez long dans un mélange de gaz azote et de gaz oxygène, exécuté dans les pro- portions rigoureuses pour constituer de l'air artificiel . Selon Fray , l'air atmosphérique ne serait pas indis- pensableau développement des Microzoaires, et l'on pourrait le remplacer par divers autres gaz sans qu'il soit entravé. Ce savant dit avoir vu de nombreux In- fusoires s'engendrer dans de l'eau qui était en con- (1) Regnault et J. Reiset, Recherches chimiques sur la respira- tion des animaux des diverses classes. Paris, 1849^ p. 24. DE L AIR. ITÎ) tact avec de Thydrogène ou de l'azote (1). Burdach assure avoir répété ces expériences et avoir obtenu les mêmes résultats (2). Déjà Humboldt avait fait pressentir qu'il était très- douteux qu'un animal pût vivre dans l'azote pur (3). Pour nous, à diverses reprises, nous avons répété les expériences de Fray et de Burdach, et, comme sem- blaient à l'avance nous l'indiquer les notions physiolo- giques, nous avons obtenu des résultats absolument opposés à ceux que mentionnent ces deux savants (4). On conçoit cependant que s'ils ont opéré en em- ployant de l'eau qui contenait beaucoup d'air, il ait pu se faire que celui-ci suffît à la vie des Microzoaires à mesure qu'ils apparaissaient ; mais il est certain que toutes les fois que l'on fait usage d'eau qui ne con- tient point d'air atmosphérique, aucun animalcule ne se développe avec les gaz précités. Dans les expériences suivantes, exécutées avec toute la pré- cision possible, nous n'avons jamais vu aucun Proto- organisme apparaître , soit dans l'eau privée d'air, soit même dans l'eau aérée, que nous avons mise en contact avec de l'azote, de l'hydrogène, ou de l'acide carbonique; l'oxygène seul, comme on pouvait s'y attendre, a offert une exception. Expériences avec l'eau aérée. — Ayant mis 10 grammes de foin dans un demi-litre d'eau filtrée (1) Fray, Essai sur V origine des corps organisés et inorganisés, Paris, 1821, p. 5-8. (2) BuRDACH^ Traité de pJnjsiologie. Paris, 1837, t. I, p. 19. (3) Humboldt, Tableaux de la nature. Paris, 1828, t. II, p. 89. (4) Humboldt et Provençal, Sur la respiration des poissons.— Recueil d'observations zoologiques, t. II, p. 194. i80 lîETEROGEME. en contact avec 1 décimètre cube d'oxygène, au bout de vingt-cinq jours, la température moyenne ayant été de 18 degrés, la macération offrait une pellicule mince, et l'on reconnut au microscope que la surface du liquide était animée par une grande quantité de Monas termo, Mull. et de Vibrions, Vibrio lineola , Mull. Vibrio tremidans , Ehv . Vibrio spirilliim, Mull. Une pareille macération de foin, dans les mêmes circonstances, mise en contact avec de l'azote, ne présentait à sa surface aucune pellicule, ni aucun Microzoaire. En conta :t avec l'acide carbonique, une même macération ne m'a offert aucune pellicule à sa sur- face et aucun organisme. Enfin, un flacon de la même macération , mais étant en partie rempli d'hydrogène et qu'on n'exa- mina que deux mois et demi après, n'offrait à sa surface aucune pellicule , aucune bulle gazeuse et ne contenait pas le moindre vestige d'animal- cules. Expériences avec de l'eau privée d'air. — Avant rempli d'eau bouillante un flacon d'un litre de ca- pacité, et l'ayant renversé et bouché hermétiquement sous une cuve à mercure, lorsque l'eau fut refroidie, on introduisit dans celui-ci un demi -litre de gaz azote, et 10 grammes de foin, ayant subi quinze mi- nutes l'action d'une étuve à la température de 110 degrés. Ce foin fut introduit avec les plus grandes précautions possibles, afin d'éviter la moin- dre introduction d'air. Ensuite le flacon fut bouché à l'émeri, et pour plus d'exactitude on recouvrit le DE l'air. , îSi contour du bouchon d'un enduit de vernis au co- pal mêle à du vermillon. Six jours après, la tem- pérature ayant été en moyenne de 19 degrés, l'eau n'offrait aucune pellicule. Alors , ce flacon ayant été ouvert et examiné attentivement, on n'y découvrit aucune trace d'animalcules, ni de végétaux rudi- mentaires. Expérience. — En prenant les mêmes précautions que dans l'expérience qui précède, et en employant de l'hydrogène, au bout de douze jours, la macé- ration était d'un jaune citrin, limpide, et ne présen- tait à sa surface aucune bulle de gaz et aucune pel- licule. Cette macération examinée au microscope n'offrit pas la moindre trace d'organismes vivants ou morls. Expérience. — De l'acide carbonique nous a donné un résultat absolument négatif. Après douze jours, l'eau colorée en fauve clair, était diaphane, sans pellicule et sans bulles à sa surface. Le micro- scope n'y fit découvrir aucune trace d'organisation. On s'assura à l'ouverture que le gaz était resté in- tact. Expérience. — De l'oxygène , au contraire, après un moindre temps, huit jours seulement, ainsi que nous le reverrons en son lieu, avait permis à de fortes touffes d'une espèce à'Aspergilhis de se dé- velopper dans l'eau dont il baignait la superficie (1). Mais outre son indispensable nécessité comme (1) Voyez le chapitre de l'éliminalion de Tair, considéré comme ■véliicule des germes, où cette expérience et son résultat sont dé- crits avec les détails qu'ils comportent. Î82 HETEROGENIE. • fluide respiratoire , quelques physiologistes considè- rent encore l'air comme le véhicule des germes des Microzoaires. Pour eux il en est absolument sa- turé et les dissémine dans tous les endroits où il pénètre (1). Nous prouverons plus loin, à l'aide d'expériences de précision , que l'atmosphère ne possède nullement la vertu qu'on lui suppose, et que les faits qui suivent suffiraient seuls pour lui faire contester. Expérience. — Quatre vases en verre, à large ouverture, ont été remplis chacun avec 300 gram- mes d'eau de source, filtrée. Dans le premier de ces vases on mit 10 gramnies de foin ; dans le second, on en mit 5 grammes; dans le troisième, 2 grammes et 5 décigrammes; enfin, dans le quatrième, seule- ment 1 gramme 25 centigrammes. Ce foin était par- faitement homogène ; les brins en avaient été fine- ment hachés et mêlés ensemble, pour qu'on ne pût pas arguer que certaines de ses parties pouvaient rece- ler plus de germes que d'autres. Après vingt jours d'expérimentation, à une tem- pérature moyenne de 19 degrés, à une pression de 0,756, et après que durant ce laps de temps on eut plusieurs fois constaté que les Protozoaires abondaient d'autant plus dans les macérations que l'on observait les vases qui contenaient le plus de foin, on s'aperçut que le troisième vase, en vingt- quatre heures seulement , s'était rempli sur toute sa superficie, d'une quantité considérable de matière (1) SpallanzanI;, Opuscules de physiqueanimale et végétale. Pa- ris, 1787, t. I, p. 205. DE L AIR. 183 verte de Priestley, qui donnait une teinte d'un vert foncé ou liquide dans une épaisseur de 4 centi- mètres. La surface de ce liquide était occupée par de très-grosses bulles de gaz, dont quelques-unes pou- vaient avoir un centimètre cube de capacité. Ce gaz/ ayant été examiné, fut reconnu être de l'oxygène. La matière verte était formée de petits grains verts ovoïdes, très-allongés. Chacun des vases, dans cette expérience, avait été placé sous une cloche particulière, et les quatre cloches étaient groupées sur la même table, et ce- pendant dans aucun des autres vases rien de sem- blable ne s'observait. Dans l'hypothèse vulgairement admise de la dis- sémination aérienne des germes , comment expli- querait-on ce qui se présenta ici ? Pourquoi donc, lorsqu'il existe dans les autres vases des macérations analogues, est-ce cependant dans un seul de ceux-ci que Ton voit, tout à coup, se produire cette grande abondance de matière verte, et ces bulles d'oxygène qu'elle engendre? Si les vases étaient restés à décou- vert, on pourrait, on ne craindrait pas de dire, pour m'exprimer plus exactement, qu'une étroite veine d'air chargée de corps reproducteurs imperceptibles, s'est promenée sur l'un des vases sans s'étendre sur les autres ! mais chaque vase était sous une cloche, et si un effort de pression atmosphérique , une aspira- tion, a rempli un vase deséminulesde matière verte, il a dû remplir aussi les autres de la même manière, et c'est ce qui ne s'observait pas. On ne pourrait pas arguer que les autres vases contenaient des macéra- 184 HETEROGENIE. tions impropres au développement de la matière verte, puisqu'ils étaient remplis d'une infusion de la même substance. On peut donc dire, selon nous, que si cette ma- tière verte est tellement abondante dans le troisième vase^etsi elle manque absolument dans les autres, c'est que ce vase possédait seulement et fortuitement l'aptitude à la production de cette matière. Tandis que si les germes de ce corps organisé avaient été transmis du dehors, ils se fussent à la fois introduits dans tous les bocaux, et en égale abondance; car tous étaient évidemment aptes à les laisser se déve- lopper s'ils s'y étaient introduits, et si la matière verte ne se formait pas de toutes pièces là où on l'observe. Nous avons déjà reconnu que la production des Proto-organismes dépendait de la nature des substan- ces qu'on employait, et des influences concom itantes. On se souvient que les os d'un crâne d'Égyptien ancien, nous ont donné des produits tout à fait dif- férents de ceux d'un crâne de Mérovingien. Dans des expériences subséquentes, nous avons rempli un vase d'une quantité d'eau déterminée, et nous avons mis macérer dans celle-ci des fragments d'un tibia, que nous avions rapporté des hypogées de Thèbes. Dans un autre vase, on mit une égale quantité d'eau et des fragments d'os qui appartenaient à la jambe d'un Mérovingien du sixième siècle. Ces deux vases furent placés dans mon laboratoire, à côté l'un de l'autre, et ils furent observés huit jours après le commencement de l'expérience. Celle- ci avait lieu au mois de juin. DE LAÎR. 185 Ainsi que dans les expériences précédentes, les Protozoaires qui existaient dans chaque vase, étaient absolument différents. Après m'être bien assuré de ce fait, je mis mes deux vases en contact sous une môme cloche, afin qu'ils se trouvassent sous les mêmes influences. Je les abandonnai ainsi pendant un mois Tun à côté de l'autre, la température ayant été en moyenne de IT, Examinés attentivement alors, on reconnut que l'eau avait considérablement diminué dans ces deux vases, et c'était à peine s'il en restait le tiers de la quantité qu'on y avait mise. Le liquide de l'un et de l'autre vase avait contracté, dans les derniers temps, une couleur verte très-intense, mais dont la teinte était fort différente dans chacun d'eux ; le vert de la macé- ration des os de TÉgyptien était d'un beau vert pur, transparent; la teinte verte du tibia de Mérovingien, qui s'était déclarée beaucoup après , était moins translucide, plus foncé et d'un vert bleu. Il était évi- dent, à priori, que dans cette seconde phase de l'ex- périence, on allait encore, après deux mois, comme après huit jours, rencontrer des produits absolument différents. C'est ce qui eut lieu : La macération d'os d'Égyptien était peuplée, à sa surface, d'une abondance de Vorticelles et d'Épisty- lis, et sur le fond on rencontrait une épaisse couche de Globuline très-fine, et dont tous les grains verts étaient séparés. Leur diamètre était de 0,0028 mil- limètre. 11 n'existait dans cette macération aucune Paramécie, aucun Vibrion, aucun Bacillaire, aucun e Arthrodiée. 186 HETEROGEME. La macération d'os de Mérovingien, au contraire, était remplie de Paramécies, de globules d'un beau vert remplis de granules; ces globules, tout à fait différents de la globuline de la macération précé- dente, offraient de 0,0095 à 0,0119 de millimètre de diamètre. Le fond de cette macération était en- combré d'une Arthrodiée, dont beaucoup de compar- timents étaient isolés; on y rencontrait aussi de nom- breux Vibrions et des Bacillaires. Il n'y existait au- cun Épistylis, ni aucun grain de globuline. Comment donc les partisans de la panspermie aé- rienne, et c'est le dernier refuge de nos antagonistes, expliqueraient-ils pourquoi deux macérations pres- que absolument identiques, et qui par cela même pourraient nourrir les mêmes êtres, si elles les rece- vaient en même temps, offraient-elles cependant deux faunes absolument différentes ? Dira-t-on que la nappe d'atmosphère qui a labouré l'une d'elles était différente de celle qui baignait l'autre? ce n'est pas soutenable, quand le contact a été continuel. Mais bien plus, les deux vases ont été rapprochés sous la même cloche, les deux tiers de leur eau se sont vapo- risés, et une partie de leur population animée a été mise à nu, desséchée sur leurs parois. Si c'est l'air qui transporte les germes avec cette immense facilité qu'on lui prête, les deux vases en expérimentation devaient nécessairement mélanger leurs progénitures diverses : la dessiccation d'une partie de celles-ci fa- vorisait elle-même le transport; l'air pouvait s'empa- rer d'une multitude de germes, les vases se tou- chaient, toute la population de l'un d'eux pouvait et DU CALORIQUE^ DE LA LUMIÈRE, ETC. 187 (levait envahir l'autre. Et, cependant, on peut dire que pas un germe n'a été déplacé par l'atmosphère; pas un, parce que ce n'est pas lui qui est chargé de ce rôle, et que les générations se forment spontané- ment, et dépendent de la nature intime des sub- stances sur lesquelles on expérimente, et de l'in- fluence des agents extérieurs !... SECTION IV. — DU CALOP.IQUE_, DE LA LUMIÈRE, ETC. Outre les agents fondamentaux de toute procréa- tion, il existe encore certaines forces physiques gé- nérales, qui réagissent sur celle-ci avec une variable intensité. Tantôt elles lui sont absolument indispen- sables, et tantôt leur influence est plus ou moins accessoire. On peut citer principalement la chaleur, la lumière et l'électricité. M. Gros admet aussi cette influence des agents extérieurs sur la nature des Proto-organismes. Il a raison de dire qu'un fait qui se présente fort souvent, c'est que les mêmes formes Polygastriques ou Systoli- diennes, suivant la saison, la quantité d'eau, de lu- mière, de chaleur, etc., peuvent présenter d'autres phases évolutives, et donner naissance à d'autres produits (1). Gruithuisen avait depuis un certain temps soutenu à peu près la même thèse, en préten- dant que dans plus de mille expériences, il n'avait ja- mais trouvé cesanimaux parfaitement semblables(2). Nos observations, répétées depuis tant d'années, nous (1) Gros, Bulletin de la Société impériale des naturalistes de Moscou, 1551, 11^3, p. 27 't. (2) GRUiTHUiiE.v, Organozoonomie. Munich, 1821, p. 164. 188 HÉTÉROGÉNIE. ont absolument conduit aux mêmes conclusions que ces savants. Adanson disait, en parlant des végétaux, que l'espèce est un champ dans lequel chacun peut errer en liberté (1); nous pouvons assurer que cette maxime est on ne peut plus applicable à la généralité des Microzoaires. La chaleur est non-seulement le plus énergique des agents qui contribuent au développement des Protozoaires, rnais on peut même dire qu'elle lui est tout à fait indispensable. En effet, nous n'avons ja- mais vu aucun animalcule se produire, lorsque la température était au-dessous de -j- 5° cent. Dans le chapitre remarquable sur les générations spontanées, qui se trouve dans sa philosophie zoolo- gique, Lamarck a fait ressortir toute l'importance de cet agent à l'égard des créations primaires. Selon lui, la chaleur, a laquelle il donne le nom de mère de toutes les générations, à'àme matérielle des corps vivants^esi le moteur principal qu'emploie la nature, pour tirer des substances inertes les premières ébauches de l'organisation ; et il compare son action, qu'il appelle un acte de vitalisation, à la fécondation sexuelle (2). Spallanzani s'était contenté de dire que la tem- pérature requise pour la production des Infusoires, était simplement celle qui suffisait au mouvement fermentescible des substances soumises à l'expé- (1) Adanson, Famille des fiantes. Paris, i763;, préface, p. 153 et suiv. (2) Lamarck, Philosophie zooJogique.Pdiiïi, 1807, 1. 11. p. 82. DU CALORIQUE, DE LA LU.-^IfÈRE, ETC. 189 rience (1). Il aurait dû préciser plus exacleiiient Faction de cet important agent. Dans nos expé- riences, nous avons généralement reconnu que, plus la température était élevée, plus la production des Infusoires était rapide et abondante. Des macérations qui étaient sous l'influence d'une température de -f- ^2 degrés centig., ont mis souvent huit à dix jours pour nous fournir desKolpodes adultes et très- disséminés; tandis que sous une température de -{- 26 degrés, nous en obtenions en quatre jours de nombreuses légions, parfailement développées. Selon nous, l'action du calorique influe non-seule- ment d'une manière manifeste sur l'abondance avec laquelle apparaissent et se développent les Micro- zoaires, mais il est certain aussi que le degré d'acti- vité qu'il suscite dans les phénomènes de décomposi- tion putride, réagit sur les organismes qui en sont le produit; il en augmente ou en diminue le perfection- nement, de manière que sous une température op- posée, avecle même corps, on obtient des espèces dif- férentes. Ainsi, si une même substance est mise à macérer à une température de J à 1 2 degrés et à celle de 25 à 28 degrés, souvent, dans les deux cas, elle produira des Protozoaires d'une espèce particulière. Nos expériences nous ont mis à même de vérifier cela cent fois. Nous en citerons seulement quelques-unes. Expérience. — Yers les premiers jours de sep- tembre, par une température de 22 degrés en moyenne, une macération de 25 grammes d'.4s^er (1) SFALLA]szA:'iî, Opusciiles de physique animale et végétale, t. I. 190 HÉTÉROGÉNIE. chinensis dans un litre d'eau, au bout de huit jours, est remplie d'une immense quantité d'une petite espèce de Kolpodes, très-grêles, n'ayant jamais plus de 15 divisions micrométriques de longueur et 4 de diamètre. Ces animalcules observés pendant quinze jours n'augmentèrent pas de taille, el, pressés les uns sur les autres, ne parurent pas non plus aug- menter en nombre. C'est pour moi une espèce que je ne trouve décrite nulle part. Une macération de la même plante exécutée dans les mêmes proportions, durant les premiers jours d'octobre, mais par une température moyenne de 12 degrés, au bout d'un nombre égal de jours, of- frait une espèce de Kolpodes absolument différente de celle qui avait été observée dans la macération précédente; elle était ovoïde et présentait une lon- gueur presque double, 25 à 30 divisions micromé- triques. Expérience. — En septembre, par une tempéra- ture de 26 degrés en moyenne, après vingt-quatre heures, et à la pression de 0,75, une macération d'Aster chinensis et une macération de lin sont peu- plées d'une immense quantité de Monas crepuscii- liim, de Vibrio granifer et de Vibrio levis, doués de mouvements fort énergiques. La température s'étant abaissée subitement à + 12 degrés en moyenne, deux macérations des mêmes plantes ayant été faites dans les mêmes pro- portions et examinées après le même laps de temps, on n'y rencontre absolumentqu'uneespècede Bacté- rium,le Ba et erinm trilocuîare Ehr, On n'y trouve DU CALORIQUE, DE LA LUMIÈRE, ETC. 191 aucun vestige ni de Monade, ni de Vibrion granifère, ni de Vibrion lisse. La même expérience répétée avec d'autres végétaux a donné des résultats analogues. Expérience. — Une macération de 10 grammes de foin sur 250 grammes d'eau, durant huit jours, sous une température moyenne de 12 degrés, ne m'a jamais donné, dans les premiersjours du mois de mai, que des Monas lens , Duj.et des Vibrions. Tan- dis que la même macération, dans les derniers jours du même mois, mais sous l'influence d'une tempé- rature beaucoup plus élevée, en moyenne 24 degrés, me donnait, dans le même espace de temps, une im- mense abondance de Vorticelles. D'après Gruithuisen, la température ne doit pas dépasser 80 à 96 degrés du thermomètre de Fah- renheit (1). .Te partage cette opinion, ayant vu que rien ne se produisait dans mes vases quand, pendant l'été, je les exposais à une chaleur trop élevée. Mais si les animalcules ne s'engendrent point lorsque l'atmosphère est trop chaude ou trop froide, quand une fois ils sont formés ils supportent d'assez extrêmes températures. Spallanzani avait déjà re- connu ce que nous avançons; mais ses expériences sur ce sujet manquent de précision; ce savant ne donnant aucune indication sur les espèces qu'il a employées, nous avons cru devoir répéter ses es- sais (2). (i) Gruithuisen, Beitràge zur Physiognosie,\>. 298. — Idées sur la physiognosie. (2) Spallanzani, Opuscules de physique animale et végétale. Pa- vie, 1787, t. I, p. 76. 102 HËTEROGEME. Nous avons vu que des animalcules qui vivaient dans une eau dont la température était de 22 degrés, s'étant, en peu de minutes, trouvés dans un liquide qui était descendu à 0, ne parurent nullement s'a- percevoir de ce brusque changement. On peut dire que tous les animalcules supportent la température de la glace fondante. îl en est même, dans les régions polaires, pour lesquels celle-ci est l'état normal; et tel est aussi le cas des animalcules que nous avons vus colorer en un beau rouge la neige des Hautes-Alpes. 0. F. Muller prétend que certains animalcules peuvent se ranimer après avoir été totalement gelés dans leurs infusions. « Qucedam sic animalia infu- soria rigorem frigoris sustinent, aquâque gelii solutd, eodem numéro vigoreque pristino circumnatant ; alla gelu enecta periere (1). » Spallanzani soutient, au contraire, que les animalcules ne survivent jamais à la congélation (2). Les assertions de ces deux naturalistes étant con- tradictoires, j'ai dû entreprendre quelques expé- riences pour me fixer à cet égard; et j'ai reconnu que c'était O.-F. Muller qui avait le mieux observé les faits. En faisant congeler de l'eau dans laquelle il y avait des Infusones de diverses espèces^ j'aivu que toutes les fois qu'il restait dans la glace quelques petits interstices liquides, quoique toute la masse parût solidifiée, dans ce cas, tous les animalcules (1) 0. F. yiVLLEn, Animalium infasorior uni succincta historia. Leipzig, 1773-1774. (2) Spallanzaini^ Opuscules de physique animale et végétale. Pa- vic, 1787, î. !, p. 77. DU CALORIQUE, DE LA LUMIÈRE, ETC. 193 résistaient à l'épreuve, et, après la fonte de la glace, semblaiiMit aussi vivants que précédemment. AJais si dans l'expérience le mélange frigorifique agit avec assez d'intensité pour congeler totalement le liquide, alors toutes les grosses espèces périssent, tels que les Dileptes, les Glaucomes, les Kolpodes, etc., et l'on retrouve leurs cadavres inanimés; mais les petites, au contraire, tels que les Monades, les Vibrions, les Bactériums, échappent en grande partie à l'action destructive de la congélation. Expérience. — Nous avons entouré d'un mélange frigorifique des vases qui contenaient plusieurs es- pèces d'animalcules. Bientôt le liquide a été totale- ment pris en glace, et le thermomètre placé au milieu était descendu à — 2°. Une heure après, ces vases ont été extraits du mélange et se sont peu à peu dé- gelés. Tous les grands animalcules qu'ils conte- naient étaient morts, et l'on distinguait parfaite- ment leurs cadavres flottant çà et là. Voici la liste des espèces que nous avons vu périr dans cette expé- rience : Kolpoda cucullus , Glaucoma scintillans, Dileptiis foHum , Vibrio gi^ani fer, Pouch, , Vibriolevis, Pouch. Expérience. — Une éprouvette contenant de l'eau dans laquelle vivent des Kolpoda cucullus, des Glau- coma scintillans, des Monas lens; des Vibrio tremu- lans, des Bacterium triloculare, etc., est placée dans un vase et entourée de glace fondante. Un thermo- mètre placé dans l'eau contenant ces Microzoaires, en dix minutes, s'abaisse de vingt-qu^atre degrés et tombe à 0. Les animalcules ne paraissent nulle- F^OUCHET. /[ 3 19^ HÉTÉROGÉME. ment en être affectés, et tous sont aussi vifs que pré- cédemment. Expérience. — Une autre éprouvette, contenant les mêmes animalcules, est entourée d'un mélange de sel et de glace pilée. Un thermomètre placé dans l'eau qu'elle contient, s'abaisse rapidement à un degré au-dessous de zéro. On laisse cette éprouvette une heure dans le mélange frigorifique, et quand on la retire, le liquide semble être totalement congelé, et le thermomètre se trouve solidement fixé au mi- lieu de lui. On fit dégeler lentement la glace, et quand l'eau fut revenue à l'état liquide, on l'observa et on la trouva peuplée exactement comme aupara- vant. Ses Kolpodes, ses Glaucomes, ses Monas,'ses Vibrions, ses Bactériums, etc., nageaient au milieu d'elle sans paraître avoir été le moindrement affectés par l'épreuve qu'ils venaient de subir. Nous attri- buons ce résultat à ce que sans doute il aura resté au milieu de la glace quelque espace non congelé où les animalcules se sont réfugiés ; car pas un seul ne semble avoir péri, puisque l'on n*^ rencontre pas un seul de leurs cadavres. L'expérience qui suit con- firme ce que nous avançons. Expérience» — Une éprouvette, contenant de l'eau où vivent des Kolpodes, des Glaucomes^ des Dileptes, des Monades, des Vibrions et des Bactériums, est placée dans un mélange frigorifique, et, pour plusd'efficacité, on la recouvre d'une petite cloche, qui est elle-même surmontée de glace. Cette éprouvette reste une heure exposée à l'action d'un froid de — 5% et quand on Ty soustrait, l'eau qu'elle contenait a subi la plus DU CALORIQUE j DE LA LUMIÈRE, ETC. 195 absolue congélation possible. Celle-ci ayant été ra- menée lentement à l'état liquide, et ensuite exami- née au microscope, on reconnut que la congélation avait tué toutes les grosses espèces, les Dileptes, les Kolpodes et les Glaucomes, dont on rencontrait çà et là les cadavres, très-reconnaissables ; mais qu'au contraire beaucoup de Monas, de petits Vibrions et de Bactériums avaient échappé à cette destruction et étaient encore pleins de vie dans la liqueur. Certains petits Vibrions supportent même, sans périr, un froid beaucoup plus intense que celui que nous .venons de mentionner; une température de quinze degrés au-dessous de zéro ne les tue même pas ; mais les Monades n'y résistent point. Expérience. — Un tube contenant de l'eau dans laquelle il y a des Kolpodes, des Dileptes, des Glau- comes, des Monades et des Vibrions, est plongé dans un mélange frigorifique énergique pendant une heure, et le thermomètre y reste pendant ce temps à — 15°. Le tube ayant été alors retiré de l'eau et son eau ayant été dégelée, on n'y rencontra de vivants qu'un petit nombre de Vibrio tremiilans. Tous les autres animalcules étaient morts, même les Mo- nades. M. Boudin prétend que la génération spontanée n'est jamais plus active qu'au printemps (1). Nous pensons que c'est une erreur et qu'elle n'est nulle- ment influencée par la saison, mais seulement par le retour de la chaleur à cette époque. Pour nous, nous (l) Ch. Boudin, Traité de géographie et de statistique médicales. Paris, 1857, t. 1, p. 244. 196 HÉTÉROGÉNIE. avons constamment vu que c'était, au contraire, en été et en automne, qu'elle se manifestait avec une plus grande intensité, surtout pendant les journées chaudes et orageuses de ces deux saisons. Au mo- ment où nous écrivons ces lignes, l'automne tire vers sa fin et notre laboratoire se peuple chaque jour d'aussi nombreux Protozoaires qu'il nous en naissait au printemps. Nous avons aussi obtenu des hifn- soires en hiver, lorsque nous placions nos vases ma- cératoires dans les endroits où la température était constamment au-dessus de 12 à 15° cent. Mais, dans cette circonstance, les phénomènes uiarchaient toujours beaucoup plus lentement. Une lumière peu intense semble, en général, favo- riser le développement des Protozoaires; aussi ne puis-je adopter l'opinion de Burdach , qui prétend que ces animalcules se produisent mieux au soleil qu'à l'ombre (1). J'ai même observé que l'insolation, pendant lesjours les plus chauds, leur nuisait, tandis que , sous des cloches noires, mes générations mar- chaient rapidement. Ainsi, selon nous, une tempéra- ture élevée, unie à la lumière diffuse, est ce qui con- vient le mieux à la génération spontanée, et, avec les mêmes conditions de chaleur, cet acte se produit parfaitement à l'obscurité absolue. Les expériences de Treviranus ont mieux déter- miné qu'on ne l'avait fait jusqu'alors le rôle impor- tant de la lumière dans la génération spontanée. Nous pensons avoir poussé plus loin que ce physiolo- (I) Burdach, Traité de physiologie. Paris, 1838, t. II, p. 28. DU CALORIQUE, DE LA LUMIÈRE, ETC. 197 giste l'étude de rinlluence de cet agent sur la pro- duction des Microzoaires. A l'aide d'expériences répétées à des températures différentes, nous avons reconnu que la couleur des rayons lumineux influait énormément sur l'abondance, le développement et même sur la nature des animalcules en voie de pro- création. La lumière blanche paraît être la plus favorable au développement des Microzoaires; après elle vient le rouge, puis le violet, le bleu et enfin le vert. 11 est à remarquer, cependant, que cette action des éléments de la lumière est absolument inverse lorsqu'il s'agit des Proto-organismes végétaux, ainsi que de la ma- tière verte de Pries! ley, qui semble se rapprocher de ceux-ci par quelques caractères. Il résulte de nos observations que le rayon vert est pour eux le plus fa- vorable de tous; le bleu et le violet viennent après, et ensuite la lumière blanche. Le rouge, au contraire, en entrave le développement, lui qui est si favorable à la nroduction des animalcules. L Voici le résultat d'une de nos expériences sur l'in- fluence des couleurs sur la production des Proto- organismes végétaux et de la matière verte. Expérience. — Pour donner au liquide employé une même tendance à la production de la matière verte, nous avons employé de l'eau qui contenait déjà de cette matière, après l'avoir exactement fil- trée. L'expérience a été commencée le 1" janvier, et ses résultats examinés trois mois après, le 1" mars. Sous un vitrail vert, l'eau contient une quantité considérable de globules de matière verte, sphériques 198 HÉTÉROGÉNIE. OU ovoïdes, paraissant dus à l'agglomération de nom- breux grains simples. Sous un vitrail bleu, on observe des globules de matière verte analogues à ceux qui viennent d'être mentionnés, seulement moins nombreux; et, outre ceux-ci, de petits granules simples de la même cou- leur. Sous un vitrail violet, l'eau ne contient que peu de granules simples. Sous un vitrail rouge, il existe à peine quelques granules verts ; celui-ci étant évidemment beau- coup moins favorable que les autres au développe- ment de ces Proto-organismes. Enfin, sous un vitrail incolore, on trouve les mêmes produits que sous le vert, mais seulement un peu moins abondants. Selon M. Morren, l'action de la lumière est telle- ment indispensable à la génésie des végétaux , que, si l'on expose une série de vases remplis d'eau à une lumière de moins en moins intense, la production de ceux-ci diminue et la simplicité de leur oiganisalion augnjente à mesure que ces vases sont de moins en moins éclairés ; et même, d'après ce naturaliste, à un certain degré d'obscurité, il ne se développe absolument rien dans le liquide mis en expérience. La loi établie par M. Morren ne nous parait pas fondée sur des observations positives. En répétant ses expériences, ou en en faisant dautiesa^ant pour (1) Morren, Essais pour déterminer quelle est l'influence qu'exerce la lumière sur la manifestation et le développement des êtres orga- nisés. [Ann. des scifinces naturelles. Zoologie, 1822, t. 111.) DU CALORIQUE, DE LA LUMIÈRE, ETC. 199 objet de préciser quelle est l'action de la lumière sur l'évolution des Proto-organismes, je suis parvenu à des résultats absolument opposés aux siens. On sait que quelques moisissures se plaisent mieux à l'om- bre qu'à la lumière (1); et il en est même, telles sont celles qui abondenl à l'intérieur du pain qui se gâté, qui croissent dans l'obscurité la plus absolue. C'est dans des cavernes que Ton cultive le mieux les Champignons, etHumboldt a trouvé certaines Rumex dans l'obscurité des mines. Dans l'économie animale on voit même des végétaux apparaître dans des lieux tout à fait inaccessibles à la lumière. M. Rayer a ob- servé des productions Bissoïdes sur la plèvre d'un phthisique (2). Enfin, les expériences qui suivent achèvent de dé ni outrer ce que nous avançons. Expérience. — On mit un morceau de mie de pain dans un grand verre à expérience; celui-ci fut recouvert de trois cloches noires et placé dans un endroit où régnait une profonde obscurité. Huit jours après, la température de l'appartement ayant été de 21 degrés en moyenne, toute la surface de l'eau est occupée par le Pénicillium glaiiciim, Link(3), en fructification, entre les filaments duquel nagent en abondance des Monas lens, Duj., des Monas oblonga, Duj., et diverses espèces de Vibrions. Expérience. —- Ayant placé du lait absolument dans les mêmes circonstances, n^ous obtenons des ré- sultats tout à fait analogues. Sa surface est couverte [i) Bérard, Cours de physiologie. Paris, 1848, 1. 1, p. 89. (2) Rayer, Journal l'Institut, 1842, n° 492. (3) LiNKj Species, l. l. — Synonymie : Mucor penicillatus, Bull. 200 HÉTÉROGÉNIE. de Pénicillium glaucum, Link, et d' Aspergillus glau- cus, Fries (1); et en outre elle est parcourue par un grand nombre de Monasatlenuata, Duj. M. Morren prétend aussi que la lumière est indis- pensable à la production des Protozoaires. Il rapporte qu'ayant mis macérer des substances végétales dans deux vases dont un se trouvait absolument dérobé à l'action de la lumière, tandis que l'autre y restait exposé, il vit qu'il ne se formait aucun ïnfusoire dans le premier, tandis qu'ils pullulaient dans le se- cond. Cependant M. Morren ajoute qu'en substituant des substances animales à celles que l'on avait em- ployées, on trouva quelques Monas termo dans le vase placé dans l'obscurité, mais que celui qui, au contraire, était exposé à la lumière, contenait une foule d'animalcules d'un ordre plus élevé (2). De là le naturaliste que nous venons de citer proclame comme une loi, que l'on obtient d'autant moins de Protozoaires dans les macérations, que l'on sou- met celles-ci à une obscurité de plus en plus intense. Dans ses expériences relatives à l'influence qu'exerce la lumière sur l'apparition et le dévelop- pement des Microzoaires, M. Morren aura sans doute été victime de l'une des nombreuses causes d'erreurs qui égarent parfois les physiologistes. Nous avons (0 Fries,, Systema mycologicum, 1829, t. III, p. 385. — Synony- mie : Mucor glacusa danica ^ Lin., Species; Mucor aspergillus. BiiUiard, Histoire des champignons; Monilia glauca, Persoon., Synopsis methodica fungorum. (2) Morren , Essais pour déterminer quelle est rinfluence qu'exerce la lumière sur la manifestation et le développement des êtres orga- nisés. {Ann. des sciences naturelles. Zoologie, vol. III.) DU CALORIQUE, DE LA LUMIÈRE, ETC. 201 obtenu des résultats absolument opposés aux siens, et ce sont nos expériences qui doivent faire autorité parce que nous sommes parvenu à constater un fait positif, précis, tandis que le savant de Bruxelles n'a obtenu qu'un résultat négatif. Expérience. — Dans nos expériences sur ce sujet, nous avons pris toutes les précautions imaginables pour qu'il régnât l'obscurité la plus absolue là où nous opérions. Dans une pièce de mon laboi'atoire, sous- traite à la lumière à l'aide de lideaux doubles, noirs et fauves, on prit un vase à précipiter et celui-ci fut rempli d'eau et reçut 5 grammes de foin. Après l'a- voir mis sur un pied, on le recouvrit d'une cloche peinte en noir. Sur celle-ci on plaça une forte feuille de papier gris ; puis enfin, le tout fut recouvert d'une seconde cloche noire dont le pied était environné d'un linge roulé, afin que le vase ne reçût pas le moindre rayon de lumière. Le troisième jour après que cette expérience avait été commencée, on examina la macération. La tem- pérature avaitélé en moyenne de 26 degrés, la pres- sion de 0, 759. La liqueur était trouble et d'un fauve foncé; sa surface était recouverte d'une pellicule épaisse, muqueuse. On y trouva des Monades, des Bactériums, des Vibrions gigantesques et des Vibrions granifères, en quantité; enfin on y voyait aussi de nombreux ^o//^of/a lepus, Mulh, de lOà 12 divisions micrométriques de longueur. Nous avons diverses fois répété cette expérience avec des résultats ana- logues. On voit, par l'apparition de cette nombreuse popu- 202 HÉTÉROGÉINIE. Jation zoologique, qu'il n'est pas possible de prétendre que l'obscurité, même l'obscurité la plus absolue, entrave la production des Microzoaires. L'expérience qui suit \ieut encore à l'appui de nos prétentions. Expérience. - — Dans un malras de verre, on met un litre d'eau et un morceau de pain. Ce vase est placé sous trois cloches en verre, peintes en noir en dedans, et se recouvrant les unes les autres; on en en- toure le pied avec des linges, et Tappareil, ainsi dis- posé, est même placé dans un cabinet où règne une obscurité profonde. Après quatre jours, durant les- quels la température a été de 1 4 degrés en moyenne, et la pression de 0, 75, on ouvre cette pièce et on examine le liquide. On le trouve rempli de Monas oblomja, de Monas lens et de Monas crepiiscidum, parfaitement vivants. Là nous avons une population moins élevée que dans l'autre expérience, ce qui dé- pend seulement du refroidissement de l'atuiosphère. L'observation seule suffisait même pour rendre toutes ces expériences inutiles. Ainsi que le dit de Humboldt, la vie remplit les lieux les plus cachés de la nature (1); et ne sait-on pas qu'une foule d'Ento- zoaires naissent et vivent dans des sites de l'orga- nisme tout à fait inaccessibles à la lumière (2)? Parmi les agents qui ont une remarquable influ- ence sur l'évolution des êtres organisés, l'électricité occupe une place importante; et son action, qui est si remarquable sur le développement des animaux (i) Humboldt, Tableaux de lanature. Paris, 1828, t. II, p. 9. (2) Le cerveau, le foie, le canal intestinal sont habiles par des Cysticerques, des Distomes, des Ténias, etc. DU CALORIQUE, DE LA LUMIÈRE, ETC. 203 élevés, ne l'est pas moins sur celui des Proto-orga- nismes les plus infîmes. A l'égard des premiers j'ai constamment vu dans six expériences comparatives, que, sous l'influence d'un simple élément d'une pile de Bunsen, des œufs de la grenouille verte, Rana escidenta, éclosaient un jour et parfois deux plus tôt que ceux du même reptile qui se trouvaient soustraits à l'action de l'électricité. A une température moyenne de 18 degrés, les œufs que je soumettais à un faible courant électrique éclosaient au bout de neuf jours; et ceux qui ne subissaient point son influence n'éclosaient que le dixième ou le onzième jour. Expérience. — Sous l'influence de l'électricité il est évident aussi que les Infusoires apparaissent et se développent beaucoup plus vite qu'ils ne le font normalement. Je m'en suis assuré à l'aide de plusieurs expériences. Au mois de mai, en faisant traverser par un courant électrique constant, obtenu à l'aide d'un élément de Bunsen, un vase rempli d'une ma- cération de lin, j ai vu, à une température moyenne de 18 degrés et sous une pression de 0,75, que des Kolpoda ciiculluSy MuU., y parvenaient a leur entier accroissement en six à sept jours, tandis que dans les vases placés dans des circonstances analogues mais soustraits à l'influence de la pile, pour atteindre cet état, ils mettaient neuf à dix jours. L'influence de l'électricité atmosphérique est en- core plus remarquable. Plus elle est abondante, plus j'ai reconnu que les Infusoires s'engendraient vite, surtout si l'air n'en est pas surchargé instantaii^ 20 i HÈTÉROGÉNIE. par un orage, et si sa tension électrique se prolonge plusieurs jours : dans ce cas, j'ai \u une accélération de moitié dans le développement des Kolpodes. En trois jours, par une température de 25 degrés, j'ob- tenais deces animalcules offrant une dimension qu'ils mettaient six jours à acquérir par la même tempé- rature lorsque l'air n'était pas surchargé d'électricité. ïreviranus avait fait des expériences analogues mais sur les végétaux. Il dit que sous l'influence du galvanisme on voit des Bissusse former sur des infu- sions qui, soustraites à son action, ne donnent que des moisissures, au moins le plus communément (1). Quand on reconnaît cette influence si manifeste de l'électricité sur le développement non-seulement des organismes inférieurs, mais encore sur celui des êtres d'un ordre élevé , n'est-il pas permis de croire que ce fluide joue un grand rôle sur les phénomènes primaires de la vie, au moment où le premier grou- pement des molécules organiques va se former? MM, Coste et Delpech le lui prêtent en effet, et pré- tendent qu'il domine les premiers éléments géné- rateurs (2). Il y a une vingtaine d'années , qu'un expérimen- tateur anglais, M. Cross, fit retentir le monde sa- vant de faits non moins extraordinaires que ceux queFray avait avancés. Dans des essais qu'il avait, dit-il, répétés à plusieurs reprises, en soumettant de la lave arrosée d'une solution de silice à l'action (1) Treviranus, fi^o/o(/^>, t II, p. 327. (2) Coste et Delpech, Recherches sur la génération des mammi- fères. Paris, 1834. DU CALORIQUE, DE LA LUMIÈRE, ETC. 205 d'un courant électrique, il vit bientôt se produire, à la surface de cette roche, de petits corps qui s'ani- mèrent enfin , prirent une forme déterminée, celle d'un Acarus d'une espèce encore inconnue (l).Mais cette asserlion ne nous paraît pas assez sérieuse pour mériter qu'on la réfute , et nous ne l'enregistrons que comme document historique. L'état hygrométrique de l'atmosphère a aussi une influence non douteuse sur les phénomènes de l'hé- térogénie. Gruithuisen avait déjà fait remarquer que les Microzoaires apparaissent en plus grande abon- dance dans les temps humides et chauds, que dans ceux qui oftYent une constitution opposée (2). Dans nos expériences nous avons aussi constaté ce fait et remarqué que la chaleur humide accélérait énormé- ment l'accroissement des animalcules. Toutes les fois que nous placions, sous des cloches dont le pied était baigné d'eau, des vases dans lesquels nous voulions produire des animalcules, ceux-ci se développaient manifestement beaucoup plus vite que dans les ma- iras exposés à l'air. Nous avons reconnu que la génération spontanée est influencée par la température et par l'intensité et la coloration de la lumière ; on doit ajouter que la naissance de certains Microzoaires est aussi in- fluencée par l'heure de la journée. Ainsi, M. Boudin prétend que le Cercaire éphémère, Cercaria ephe- mera, naît constamment vers midi, et qu'avant cette (1) Cros5;^ Athenœum. (2) Gruithuisen, Beitràge zut Physiognosie. — Idées sur la physiognosie. 206 IIETEROGENIE. heure, l'eau qui en fourmille n'en offre point le moin- dre individu ; car tous ceux qui apparaissent si subitement, sont morts le lendemain matin avant le moment où il s'en reproduit une nouvelle généra- tion (1). Six. jours consécutifs d'observations ont démontré ce fait à Nitzsch. Une autre Cercaire,la Cercana majora devance de deux heures la précé- dente : elle apparaît vers dix heures du matin (2). Outre l'influence qu'ont sur les Proto-organismes les principaux agents de la nature, il en existe encore d'autres qui possèdent également sur eux une action réelle, lorsqu'ils se trouvent accidentellement soumis à leur influence. Enfin, l'on doit aussi rectifier ce que l'on a avancé d'inexact sur la manière d'agir de certains corps à leur égard. Dans cette dernière catégorie nous devons citer le mercure dont on a considéré les émanations ou le contact, comme étant funestes aux animalcules. L'ef- ficacité avec laquelle les sels mercuriels paralysent le développement des Proto-organismes en aura sans doute imposé, car, dans nos expériences, nous avons constamment reconnu l'innocuité des vapeurs ou du contact de ce métal à Tégard des Protozoaires et de la végétation cryptogamique. Les vapeurs mercurielles, dans les expériences de M. Gaspard, semblent avoir agi avec plus d'intensité sur les insectes qu'elles ne l'ont fait dans les miennes (1) Boudin, Traité de géographie et de statistique médicales. Paris, 1857, t.II, p. 9. (2) Nitzsch^ Beitràge zur Infusorienkunde . Halle, 1817, p. 43. — Idées sur l'histoire naturelle des infusoires. DU CALORIQUE, DE LA LUMIÈRE, ETC. 2 07 sur les Microzoaires. Des œufs de Mouche qui se trouvaient sur un morceau de viande, ayant été pla- cés dans des vases contenant du mercure et sans être en contact avec le métal, ne produisirent jamais de larves, tandis qu'il en naissait de ceux qui avaient été mis dans des circonstances analogues, mais loin des émanations mercurielles (1). Expérience. — Le fait suivant suffirait seul pour démontrer ce que nous avançons : Le 1" mai, nous avons pris un verre à expérience rempli de Kolpodes et de Vorticelle?, et nous l'avons exposé sous une cloche dont le pied était baigné de mercure. Deux jours après, la température moyenne ayant été dans l'intervalle de 20 degrés, on examina le contenu du verre et l'on y rencontra ces mêmes animaux en parfait état. Deux jours après ce premier examen, ces Vorlicelles et ces Kolpodes avaient même considérablement pullulé. Le 15 niai, toute la popu- lation animée déposée sous les cloches se portait par- faitement bien. Ainsi donc il est évident que les vapeurs mercu- rielles pendant un espace de quinze jours, n'ont eu aucune influence délétère sur des Microzoaires et n'ont nullement arrêté leur procréation. Le niveau de la macération était à dix centimètres au-dessus de celui du mercure. Expérience. — Cette expérience prouve encore mieux que les précédentes l'innocuité du mercure. Des Vorticeiles et des Kolpodes ayant été placés sur (1) Gaspard, Journal de physiologie expérimentale de Magendie. 1821, 1. 1, p. 105. 208 HÉTÉROGÉNŒ. une couche de mercure qui était contenue dans une petite cuvette en cristal, et celle-ci ayant été elle- même mise à flot sur un bain de ce métal et recou- verte d'une cloche, le lendemain, quoique ayant été exposée à l'action directe du mercure et aux vapeurs qui s'en élèvent, ainsi que le prouvent les expérien- ces de Faraday (1) et d'Alex. Colson (2), les animal- cules que nous venons de citer ne parurent en avoir éprouvé aucun inconvénient. Huit jours après, ces animalcules étaient encore en parfaite santé. L'expérience qui suit démontre même que le con- tact du mercure n'entrave nullement la production des Microzoaires. Expérience. — Le fond d'une cuvette en cristal, de 30 centimètres de diamètre, a été rempli d'une couche de mercure d'un centimètre de profondeur. Au-dessus on a mis une couche d'eau de 3 centimè- tres d'épaisseur ; dans le milieu de celle-ci on plaça une petite cuvette en cristal, qui flottait sur le métal et contenait 5 grammes de foin, afin d'empêcher ce- lui-ci de toucher le mercure, sans cependant qu'il cessât d'être baigné par la masse du liquide en expé- rience; enfin, l'appareil fut recouvert d'une cloche en verre. Après avoir abandonné cet appareil pendant huit jours, sous l'influence d'une température moyenne de 21 degrés, il fut examiné. Toute la surface de l'eau était peuplée d'une immensité de Kolpodes. {\) Quarterly Journal of sciences and arts, 20th novcmber. (2) Alex. Colson^ Archives générales de médecine. Paris, 1826, t. Xlï, p. 70. DU CALORIQUE, DE LA LUMIÈRE, ETC. 209 Ce Kolpodevcnu sur le mercure ne me paraît se rapprocher d'aucune espèce décrite. Il est réniforme et contient ordinairement de dix à vingt vésicules stomacales ; on voit fort bien que ces vésicules ont une paroi ; elles offrent de deux à trois divisions mi- crométriques de diamètre et semblent remplies d'ali- ments qui leur donnent une teinte légèrement jau- nâtre. L'animalcule est diaphane, hyalin ; le cœur, peu apparent, est très-difficile à reconnaître, à cause de la lenteur de ses contractions. La superficie du corps est grossièrement striée , granulée. Les vésicules internes sont évidemment des estomacs et non des œufs, ce que l'on pourrait croire. J'ai donné du carmin à ces animalcules et bientôt je lésai vus remplir un certain nombre de ces vésicules ; en dix minutes, dix à vingt étaient déjà gorgées. Si réellement il était possible d'assigner un carac- tère positif à de tels animaux, je nommerais ce Kol- pode, que je crois particulier, Kolpoda hydrargijri. M. Morren a prétendu que Tair qui passait à tra- vers l'acide sulfurique déterminait la mort des Mi- crozoaires ou entravait leur production (1). Nos expériences nous ont démontré l'inexactitude de cette assertion. Et quoiqu'elles fussent exécutées avec plus de rigueur que celles qui ont été précédem- ment entreprises, et que nous ayons poussé le soin jusqu'à faire traverser l'eau oii vivaient les Microzoai- res par l'air lavé dans l'acide, ceux-ci n'ont jamais {{) Morren, Expériences sur l'absorption de l'azote par les ani- malcules et les algues. [Ann. des sciences naturelles. Zoologie, 1854, 1. 1, p. 339.) POUCHET. i 4 210 HETEROGENIE. paru en souffrir, et ils ont même multiplié dans les vases où ils se trouvaient. Expérience. — On a pris un appareil de Woulf, composé de trois flacons à deux tubulures. Le pre- mier de ces flacons fut rempli, aux trois quarts, d'a- cide sulfurique concentré. La première tubulure donne entrée à un tube effilé à la lampe à son extré- mité et qui plonge au fond de l'acide. De la seconde, part un tube qui naît au-dessus du niveau de cet acide et va se rendre dans le flacon suivant. Ce se- cond flacon a été rempli aux trois quarts d'eau et l'on a peuplé sa surface d'une immense quantité de Glaucomes, de Dileptes et de Kolpodes. Le tube qui provient du flacon d'acide sulfurique plonge au fond de l'eau, et l'autre tubulure donne issue à un tube qui naît un pouce au-dessus de l'eau et va se termi- ner dans le dernier flacon à la même hauteur. Enfin ce troisième flacon est également rempli aux trois quarts d'eau, et en outre on y met les mêmes animal- cules que dans le précédent. De la dernière tubulure sort un tube qui se rend dans une éprouvette remplie d'eau. Deux fois par jour on pousse dans cet appareil une cinquantaine de litres d'air, et il se passe donc ceci : cet air traverse d'abord tout l'acide sulfurique qui remplit en grande partie le premier flacon; ensuite il traverse de bas en haut toute l'eau que Ton a placée dans le second, et enfin il laboure toute la surface du troisième. L'appareil est déluté le huitième jour, et Ton re- connaît que non-seulement tous les animalculesqu'on DU CALORIQUE, DE LA LUMIÈRE, ETC. 2H y a introduits sont en parfait état, mais qu'en outre ils ont multiplié ; quelques animalcules nouveaux ont même apparu dans l'un et l'autre flacon. On n'y avait mis aucune Vorticelle, et quand on examina le résultat de l'expérience, il s'y en trouva un bon nombre. Ainsi donc, non-seulement les Microzoaires vivent bien sous l'influence de l'air qui a traversé de l'acide sulfurique, mais encore on peut faire traverser par cet air l'eau qui les recèle, et ils ne paraissent pas non plus en soufl'rir; bien mieux, ils y multiplient. La proximité de l'acide sulfurique semble aussi être sans action sur les Microzoaires. Expérience. — Le l^'" mai, j'exposai un grand verre à expériences, rempli de Kolpodes et de Vorti- celles sous une cloche dont le pied était baigné d'a- cide sulfurique concentré. Deux jours après, la tem- pérature moyenne ayant été de 20 degrés centigrades, le contenu du verre ayant subi un nouvel examen, j'y retrouvai les mêmes légions d'animalcules qui y existaient précédemment, tout aussi abondantes et seulement un peu plus développées. Le 15 mai, un nouvel examen ayant été fait, on reconnut que les animalcules avaient augmenté en nombre et qu'il s'en était produit de nouveaux. Il était donc évident que l'acide n'avait point influencé les Microzoaires pendant un contact médiat de quinze jours. La proximité de certains corps influe d'une ma- nière extraordinaire sur les phénomènes de la géné- ration spontanée. Dans de nombreuses expériences, exécutées dans des conditions absolument identiques. 212 HÉTÉROGÉNIE. avec les mêmes liquides, dans des vases absolument pareils, et sous l'influence de temps égaux, nous avons constamment vu que les vases que nous recou- vrions avec un fort couvercle en bois, offraient tou- jours une pellicule animée beaucoup plus épaisse que ceux qui avaient un simple couvercle en verre, et que leurs animalcules étaient infiniment plus abondants et se développaient avec plus de rapidité que dans ces derniers. Un semblable résultat ne peut être attribué qu'aux émanations de la substance végétale qui se trouvait à proximité de la surface de l'eau, à quatre millimètres à peu près. Au contraire, les effluves du bois semblent avoir un effet paralysant sur la production de la matière verte. Mais pour ceci je n'ai qu'une seule expérience à citer. Plusieurs vases étaient remplis d'eau de puits; ils restèrent en expérience deux mois. Au bout de ce temps tous les vases offraient de la matière verte en abondance, nageant à la surface de l'eau ou précipi- tée au fond. Le vase recouvert de bois n'en contenait que beaucoup moins et sa coloration était d'un vert sale, blafard, peu foncé. Nous avons fait un grand nombre d'expériences sur ce sujet, et ce qu'elles ont en outre offert d'extrê- mement remarquable, c'est que, non-seulement la proximité d'une masse végétale augmentait l'intensité de la production des organismes, mais, en outre, c'est qu'elle déterminait l'apparition d'espèces d'un ordre plus élevé que celles qu'on rencontrait dans les autres macérations. Nous ne citerons qu'une seule de nos expériences sur ce sujet : DU CALORIQUE, DE LA LUMIÈRE, ETC. 213 Expérience. — On remplit deux vases en cristal d'une égale quantité de foin et d'eau qui ont bouilli vingt-cinq aiinutes, pour qu'on ne puisse dire qu'ils contenaient quelques germes. L'un de ces vases rem- pli presque au niveau de son bord, est recouvert d'une épaisse planche de tilleul et placé sous une grande cloche en verre. L'autre est rempli pareillement et recouvert d'une lame de verre et placé aussi sous une cloche. On a la précaution de ne laisser le foin surnager ni dans l'un de ces vases, ni dans l'autre. Huit jours après, on procède à l'examen des produits. Le vase recouvert par une planchette de bois est rempli d'un nombre considérable de Kérones et de Glaucomes adultes. Le vase recouvert d'une plaque de verre n'offre que quelques rares Kolpodes de petite dimension. Il y a donc eu, dans le premier vase, production d'animalcules plus abondants et d'espèce différente et plus hautement organisés. Au nombre des choses qui influent sur la procréa- tion spontanée des Microzoaires, on ne s'allendrait guère que l'on dût compter la forme des vases, et ce- pendant il est certain que celle-ci a une incontesta- ble action sur cet acte. Nos expériences sur l'hétéro- génie nous ont souvent démontré que la population zoologique est ditîérente dans les vases de configura- tion dissemblable. Ceci ne veut pas le moins du monde dire que la manifestation organique est liée à la forme grossière de la matière, mais seulement que, par la disposition de celle-ci, les réactions chimiques ou physiques sont influencées, et qu'il en résulte ainsi 214 HÉTÉROGÉNIE. une manifeste influence sur la genèse des Proto- organismes. Les faits qui suivent, pris au hasard, parmi tant d'autres, confirment cette assertion. Expériences. — Dans toutes ces expériences on a employé la même quantité d'eau et de foin, 500 grammes d'eau, 5 grammes de foin, et le produit a été examiné le troisième jour, la moyenne de la tem- pérature ayant été de 19 degrés, la pression atmo- sphérique en moyenne de 0,759. Dans un petit ballon de verre, la pellicule est peu épaisse, et l'on trouve une grande quantité, de Yi- brions granifères, quelques Vibrions gigantesques, et enfin quelques Monas lens, Duj. Dans une éprouvette extrêmement étroite, de deux décimètres de diamètre, la pellicule est peu épaisse. 11 n'y existe aucun Vibrion granifère, mais seulement un fort petit nombre de Vibrions lisses inanimés; on y voit en outre des Vibrions tremblants et quelques Monades lentilles. Dans une cuvette en verre, de 25 centimètres de dia- mètre, la pellicule proligère est peu épaisse. Au mi- croscope, elle est granulée et renferme un nombre considérable de Monas oblonga. En outre on y voit un assez bon nombre de Vibrions granifères, et tout le hquide est sablé de petits Vibrions. Ce vase, dont la surface est peut-être cent fois plus étendue que celle du précédent, contient, en propor- tion, un nombre d'animalcules immensément plus considérable. Si c'est le corps solide qui les pro- duit seul ou les recèle, un vase en contenant la même quantité que l'autre, les Microzoaires eussent dû être DU CALORIQUE, DE LA LUMIÈRE, ETC. 215 infiniment plus nombreux à la surface restreinte du précédent, et c'est l'opposé qui a eu lieu! Une nouvelle série d'expériences sur la forme des vases fut entreprise dans les mêmes conditions que la précédente, maison n'examinâtes résultats qu'après huit jours, durant lesquels la température avait été en moyenne de 24 degrés. Dans un petit ballon en verre, la pellicule est très- mince. On y observe une abondance de Kérones lièvres et de petits Vibrions. Aucun Kolpode. Dans une éprouvette étroite, la pellicule est bien formée, de couleur jaune pâle terne, et contient beaucoup de petits Kolpodes et des animalcules pi- riformes. Il n'y existe aucun Kérone, mais beaucoup de petits Vibrions. Dans une grande cuvette de 25 centimètres de dia- mètre, la pellicule est à peine formée et même man- que par places. On n'y découvre que des Kolpodes» mais en très-petit nombre, et une immense quantité de Bacterium articulalumj Ehr. Dans un grand verre à expériences la pellicule est plus épaisse que dans aucun des autres vases. Le li- quide est aussi d'une teinte plus foncée. On y observe immensément plus d'animalcules vivants que dans aucun des vases précédents. Dans un vase en coupe, dilaté à son fond et un peu rétréci au haut, la pellicule est plus mince que dans le verre. On y trouve des Kérones de forte taille et surtout des Kolpodes et des Bactériums. CHAPITRE IV. HYPOTHÈSE DE LA DISSÉMINATION DES GERMES ORGANIQUES. Les physiologistes qui ont tracé la voie expéri- mentale à suivre dans le but de réfuter les générations spontanées, ont considéré comme une condition fon- damentale de s'assurer d'abord que tout organisme, soit à l'état de germe, soit à l'état vivant, était détruit dans les corps soumis aux expériences; puis ensuite de veiller à ce qu'il ne puisse, durant celles-ci, s'en introduire de l'extérieur. Nous convenons , assuré- ment, que c'est là une condition essentielle ; mais il eût fallu ajouter aussi qu'en prenant ces deux pré- cautions , on aviserait à ne pas dénaturer trop pro- fondément les divers éléments génésiques. Nous aurons à examiner si cette loi n'a pas souvent été transgressée par l'action des agents chimiques ou physiques que l'on a employés; et si ceux-ci, en altérant le milieu au sein duquel réside le principe vital, n'y ont pas frappé de mort tout effort organisateur; c'est pour éviter cet écueil que souvent nous avons suivi des routes inu- sitées. Pour nous conformer aux exigences de la critique, nous avons exécuté beaucoup d'expériences à vais- seaux hermétiquement isolés du contact de l'atmo- sphère. Nos précautions, à cet effet, ont été poussées à HYPOTHÈSE DE LA DISSÉMINATION, ETC. 217 Textrême, afin de suspendre les élans d'imagination de ceux qui pourraient voir dans un atonie d'air la source de l'incommensurable fécondité de nos matras. Mais en outre, nous avons fréquemment aussi adopté une voie absolument opposée à celle de nos devanciers: nous avons opéré à l'air libre; et les faits, dans celle- ci, se sont tellement contrôlés réciproquement, et ils sont tellement nombreux , que nous pensons qu'ils forment un faisceau non moins indestrucfible que les révélations obtenues par la méthode opposée. Ainsi donc toutes les ressources ont été appelées à notre aide : là le tribut de l'observation a seul été invoqué ; ailleurs les supputations de l'intellect. La méthode expérimentale ne doit pas être plus oppressive que l'idéalisme. Chaque moyen a ses avantages; si l'ex- périence subjugue parfois la raison, celle-ci peut sou- vent l'éclairer à son tour; il faut prendre ce que l'une et l'autre voie ont de bon : nous voulons l'ascendant de Galilée uni à l'investigation de Schelling. Dans tout le cours de cet ouvrage on verra que nous avons répété la majeure partie des expériences de nos prédécesseurs, non pour nous en servir direc- tement, parce que souvent elles manquent de préci- sion, mais pour expliquer la diversité des résultats auxquels elles ont conduit. Nous ne prétendons nul- lement rétrograder jusqu'à Spallanzani et Bonnet, mais nous interpréterons la portée de leur œuvre. En commençant ce chapitre nous exposerons net- tement ce qu'il est appelé à démontrer. Le but que nous nous proposons est de prouver que les germes des Proto-organismes ne peuvent être contenus dans 218 HETEROGEÎSIE. les corps qui concourent à leur évolution, et que, par conséquent, ils ne doivent leur genèse qu'aux réac- tions qui s'opèrent dans l'ensemble de ceux-ci. De très-simples arguments suffiront pour cela. Selon Ehrenberg , les germes des Microzoaires au- raient une double source : ils préexisteraient dans les substances que l'on met infuser ou dans l'eau qui sert aux expériences. Là, ils resteraient absolument inac- cessibles à nos plus puissants microscopes, jusqu'au moment oii les infusions leur offrant une nourriture appropriée , devenus plus apparents enfin, nous les apercevons (1). Au contraire, selon Spallanzani et Bonnet, ce serait l'air qui contiendrait les germes des animalcules, en quantité telle que l'esprit ne peut s'en faire une idée. Et ce fluide en pénétrant dans les interstices les plus inaccessibles des corps, y dissémi- nerait ces incalculables légions de Proto-organismes qui, en apparaissant tout à coup , étonnent et stupé- fient l'imagination (2). Ainsi donc, de l'aveu des plus ardents antagonistes de l'hétérogénie , les germes des Proto-organismes qu'on voit surgir dans nos expériences , ne peuvent (1) EHnENBEKG (Gérard), Dict. d'hist.natur.ded'Orb., t. TI.p. 6o. (2) Spallanzani , Opuscules de physique animale et végétale. Pa- vie, 1787, t. I, p. 295. BoNKET voit même clans chaque être une espèce de microcosme, et il s'exprime ainsi à ce sujet : « Cha(}iie corps organisé se présente à moi sous l'image d'une petite terre où j'aperçois, en raccourci, toutes les espèces de plantes et d'animaux, qui s'offrent en grand sur la surface de notre globe. Un chêne me paraît composé de plantes, d'insectes, de coquillages, de reptiles, de poissons, d'oiseaux, de quadrupèdes, HYPOTHÈSE DE LA DISSÉMINATION, ETC. 219 dériver que de trois sources : du corps putrescible , de l'eau ou de l'air. Mais l'examen de l'état de la question contribue encore à la simplifier. En effet , on reconnaît tout d'abord que les physiologistes qui se sont élevés avec le plus de vivacité contre la génération hétérogène, vaincus par l'argumentation de ses partisans , ont été rapidement forcés d'abandonner deux des moyens de propagation : le corps putrescible et l'eau. Et c'est seulement à l'air qu'ils ont confié le rôle de dissémi- nateur universel de ces germes invisibles, impalpables comme l'atmosphère elle-même, et qui s'insinuent avec lui partout et dans tout (1). Ainsi donc l'air, et l'air seul, sera réellement en question, et l'objet de la lutte décisive. Si l'on admet que dans nos expériences la géné- ration ne peut s'opérer qu'à l'aide de trois facteurs, et que c'est l'un d'eux seul qui recèle les germes des Proto-organismes, il est évident que si l'on prend chacun de ces trois corps en particulier , sans s'in- quiéter nullement alors des deux autres , et que l'on démontre successivement que ce n'est aucun d'eux d'hommes môme. Je vois monter dans les racines de ce cliêne, avec les sucs destinés à sa nourriture , des légions innombrables de germes. Je les vois circuler dans les différents vaisseaux, se loger ensuite dans l'épaisseur de leurs membranes pour les aug- menter en tous sens. » [Cons. sur les corps org., t. 1^ p. lOo.) Et c^est avec de tels arguments que nos adversaires prétendent com- battre rhétérogénie! (1) Ici nous adoptons le langage de nos adversaires, car nous verrons que souvent ces germes sont parfaitement connus, me- surés, et qu'ils ne peuvent échapper où ils sont réellement. 220 HÉTÉROGÉNIE. qui contient ces germes , il faudra bien , en somme , reconnaître, quand le fait aura été strictement établi pour chacun isolément , que ce n'est donc aucun de ces trois corps qui peut servir d'asile aux œufs ou aux séminules introuvables des êtres divers qu'on voit s'engendrer sous ses yeux. Si cela n'est pas évident, il faut renoncer à per- suader nos antagonistes. Ceci bien nettement posé, nous ajouterons qu'il est de la plus extrême facilité de renverser les divers systèmes qui nous sont opposés, et nous le ferons d'abord en quelques mots , sauf à apporter plus loin des masses de preuves. D'après ce qui précède, pour démontrer, jusqu'à la dernière évidence, l'existence de la génération spontanée, il suffit donc de constater que les corps que l'on a employés ne contenaient auparavant aucun germe. Mais cela est on ne peut plus aisé par les plus élémentaires combinaisons de l'expérimenta- tion ; et il faut assurément vouloir fermer les yeux et détourner son esprit, pour ne pas se rendre à l'évidence. En effet , les trois expériences qui suivent prouvent sans réplique que ce n'est : ni le corps solide, ni l'eau, ni l'air qui contiennent les germes ; et si je m'étonne, c'est que les savants se soient donné tant et tant de mal pour arriver à un tel résultat. 1" Il est évident que le corps putrescible ne con- tient point les germes des Proto-organismes, puisque, lorsqu'on n'emploie celui-ci qu'après l'avoir car- bonisé, on voit l'eau dans laquelle on l'a placé, HYPOTHÈSE DE LA DISSÉMINATION^ ETC. 221 se peupler de Microzoaires et de cryptogames (1). 2° Ce n'est pas l'eau, non plus , qui renferme ces germes, puisque si l'on met une substance organisée dans de l'eau artificielle, on voit s*y produire aussi des animalcules et des végétaux (2) . 3° Enfin, il est évident aussi que ce n'est pas l'at- mosphère qui dissémine les germes, puisque , dans nos expériences multipliées, nous avons vu des Proto- organismes s'engendrer soit dans des vases où il n'existait que de l'air artificiel, et pas la moindre parcelle d'air atmosphérique; soit dans des appareils où il ne parvenait que de l'air dont on avait détruit radicalement tout principe vital , en le soumettant à la température de la chaleur rouge ou en lui faisant traverser de l'acide sulfurique concentré (3). Si la genèse d'un Proto-organisme réclame, géné- ralement, le concours de trois éléments, comme au- cun de ceux-ci, en particulier,. n'a la puissance de le produire, et ne le contient pas, ainsi qu'on le démontré expérimentalement, il faut bien, nécessairement, que l'être nouveau dérive de deux ou de trois de ces élé- ments. Or, comme un germe ne peut pas être bi- en tripartite , il est évident que celui-ci résulte de toutes pièces des combinaisons des particules orga- (1) Voyez, pour le développement de cette proposition^ le cha- pitre concernant rélimination du corps putrescible considéré comme véhicule des germes, où se trouvent les expériences à Tappui. (2) Compulser la section de rélimination de l'eau, etc. , p. 231. (3) Consulter, pour toutes les expériences sur ce sujet , la sec- tion de rélimination de Tair considéré comme véhicule des germes, p. 240. 222 HÉTÉROGÉNIE. niques contenues dans les trois éléments produc- teurs. Si c'était réellement l'un des trois corps au milieu desquels se produisent les Proto-organismes qui en contînt les germes, on ne voit pas pourquoi ceux-ci ne se développeraient pas dans l'eau pure, comme le font les œufs de tant d'animaux aquatiques, qui n'emploient absolument à leur évolution que le fluide ambiant. Sans doute qu'on n'ira pas jusqu'à représenter les germes des Microzoaires comme étant plus exigeants que ceux des poissons ou de tant d'autres animaux. Et si l'on prétendait que l'eau pure ne peut pas nour- rir les légions de germes qui y tombent, nous ré- pondrions à cela qu'au moins on rencontrerait de jeunes animalcules dans celle-ci , sauf à les voir périr d'inanition ; et nous ajouterions même que l'ex- périence nous a prouvé que les adultes trouvent très- bien leur nourriture dans l'eau pure, et même dans l'eau distillée. SECTION 1. — ÉLIMINATION DU CORPS PUTRESCIBLE, CONSIDÉRÉ COMME VÉHICULE DES GERMES. Nous venons de dire que des expériences excessi- vement simples, démontrent ostensiblement que les germes des animalcules ne se trouvent ni dans le corps fermentescible, ni dans l'eau, ni dans l'air atmosphérique, et que par conséquent il faut bien que les animalcules doivent leur origine à une géné- ration primaire. Maintenant il s'agit de prouver ce que nous avons avancé, et nous débuterons en nous attachant à dé- ÉLIMINATION DU CORPS PUTRESCIBLE. 223 montrer que le corps solide ne peut receler les germes organiques. Ce sera facile. Quoique jouant le rôle le plus important dans le phénomène de l'hétérogénie, le corps solide, dans quelques cas exceptionnels, peut cependant manquer absolument. Ainsi, de la Matière verte, des Con- ferves se développent fréquemment soit dans l'eau ordinaire, soit même dans l'eau distillée, qui ne con- tiennent aucune substance putrescible (1). Et c'est même probablement à cette propriété inhérente à l'eau, qu'il faut seulement attribuer la matière verte que Burdach et d'autres ont vu se développer dans des macérations de granit et de quelques autres corps mi- néraux (2). Les savants qui, à l'exemple de Bonnet, prétendent que les corps putrescibles sont les dépositaires des germes organiques, supposent que ceux-ci se trouvent dispersés à leur intérieur, et qu'ils n'en sortent pour subir leur évolution qu'au moment où ces mêmes corps se décomposent et rendent leurs éléments à la masse commune (3). Maintenant que nos instruments d'optique sont si perfectionnés et que l'on connaît si (t) BoRY DE Saint- Vincent, Dictionnaire classique d'histoire na- turelle. Paris, 1826, art. Matière^ t. X, p. 263. (2) Burdach^ Traité de physiologie. Paris, 1837 t. I. (3) Bonnet. La prodigieuse petitesse des germes, dit cet auteur, les met hors de l'atteinte des causes qui. opèrent la dissolution des mixtes. Ils entrent dans Tintérieur des plantes et des animaux; ils en deviennent même partie constituante ; et, lorsque ces composés viennent à subir la loi des décompositions, ils en sortent sans al- tération pour flotter dans l'air ou dans l'eau , ou pour entrer dans d'autres corps organisés. {Consid. sur les corps org., t. I, p. 3.) 224 HÉTÉROGÉNIE. bien les œufs el les séminules d'une foule d'êtres mi- croscopiques, on peut dire que cela est physique- ment impossible, parce que si ces germes encom- braient les organes des animaux et des plantes, on les y découvrirait. Des expériences très-simples suffisent pour dé- montrer que ce n'est pas le corps putrescible qui recèle les germes ; aussi nous ne nous arrêterons guère sur ce fait qui n'est plus contesté, ni contes- table. Si, par exemple, on soumet à la carbonisation certains produits animaux ou végétaux, on sera bien certain qu'après l'opération, tout germe orga- nisé a été complètement détruit dans ceux-ci ; et que, dans l'hypothèse contre laquelle nous nous inscri- vons, ces mêmes produits ne pourront, par consé- quent, donner naissance à aucune génération d'êtres organisés. Et cependant c'est tout le contraire qui s'observe; seulement on remarque alors que les ani- malcules n'apparaissent que plus tard, et qu'ils sont d'une organisation inférieure à celle que la substance produit lorsqu'elle n'a pas subi la carbonisation. Sans doute que l'on ne prétendra pas que le feu a épargné les germes des Microzoaires que Ton voit naître alors, tandis qu'il consumait les autres Si l'on pouvait nous faire cette objection, nous n'aurions plus rien à répondre à de tels adversaires. Les Protozoaires qui apparaissent ne sont que le résultat d'une combinaison organique autre que celle qu'on eût obtenue des mêmes corps à l'état frais; et s'ils sont moins élevés dans l'échelle zoologique, cela ELIMINATION DU CORPS PUTRESCIBLE. 22 5 est uniquement dû à ce qu'ils ont été produits par des combinaisons dont l'un des éléments avait en partie perdu sa faculté génésique, durant la rude épreuve à laquelle il a été soumis. Spallanzani lui-même, qui a fait quelques expé- riences dans cette direction, a vu que des graines de divers végétaux qu'il exposait, selon son expression, à la terrible flamme du fourneau à réverbère, après y avoir été totalement carbonisées, n'en donnaient pas moins naissance à de nombreux animalcules. A ce sujet le savant Italien s'exprime ainsi : « J'avoue ingénu- ment que je ne me serais pas attendu à ce que des animalcules parussent encore dans ce nouveau genre d'infusion, comme dans les précédentes; même après les avoir vus et revus, je pouvais à peine en croire mes yeux (1). » Mais, dans ses expériences, Gruithuisen a obtenu des résultats absolument opposera ceux du phy- siologiste de Pavie et n'a pu produire des Microzoaires en employant des substances charbonnées (2). Cette dissidence absolue entre ces deux savants, nous a en- gagé à réitérer leurs tentatives, et nous avons re- connu que c'était Spallanzani qui avait raison. Voici nos résultats un peu plus rigoureusement notés que les siens. Expériences. Dans une cuiller à projection en fer et rougie sur un brasier ardent, on a successivement opéré la carbonisation complète de dix grammes de (1) SPALLAiNZAisi, Opuscules de physique animale et végétale. Pa- ris, 1787, t. I, p. 14-27. (2) Gruithuisen 5 Beitrœge zur Physiognosie und Eautognosie, p. 105. POCCHET. 15 226 HÉTÉROGÉNIE. chacune des semences suivantes : du Maïs, des Pois, des Haricots, des Lentilles. Après cette opération, cha- que espèce de semence a été placée dans un vase de verre avec 500 grammes d'eau distillée, et mise sous une cloche en verre. Après vingt jours, la température ayant été en moyenne de 25% et la pression atmosphérique de 0,76, on observa les macérations et on les trouva toutes peuplées d'animalcules ; Tune d'elles contenait, en outre^ quelques végétaux rudimentaires. Le Maïs avait la surface de sa macération totalement envahie par un champignon appartenant au genre Aspergillus de Micheli, ayant des ramifications très- touffues et enchevêtrées. Il n'y existait alors aucun animalcule ; ce ne fut que quinze jours après, qu'on y rencontra un bon nombre de Monades et de Vibrions. Les Pois contenaient des Microzoaires assez variés, très-nombreux et très-agiles, ayant 0,0175 de milli- mètre de longueur, et très-rapprochés du Monas at- tenuata, Duj . Les Lentilles nous ont présenté une abondance des mêmes animalcules. Les Fèves avaient à leur surface une population en- core plus serrée que les macérations précédentes, et évidemment composée par le Monas attenuata, Duj. qui là était bien caractérisé (2). On avait placé à côté de ces macérations des crité- riums, contenant les mêmes graines, mais qui n'a- {{) MicuF.Li, Nova plantarum gênera. Florentiae, 1779, p. 212. (2) DujARDiN, Histoire naturelle des infusoires. Paris, 1841, pi. m, fig. 12. ELIMINATION DU CORPS PUTRESCIBLE. 227 vaient pas été exposées à l'action du feu. Les animal- cules y apparurent avec la plus grande abondance après trois jours; et ceux-ci se composaient d'espèces bien plus élevées par leur organisation que celles qui peuplaient les graines charbonnées; alors celles-ci n'offraient absolument rien encore. J'espère que l'on conviendra que durant la carbo- nisation, tous les germes ont été détruits dans lesgrai- nés, si elles en contenaient; mais nous voulons aller au-devant de toute objection. On ne peut pas préten- dre quel'eau a été, dans ces expériences, le dépositaire des germes, puisque nous nous sommes servi d'eau distillée; et d'ailleurs dans un moment nous démon- trerons que celle-ci ne les contient point. On ne pourrait non plus objecter que c'est l'air qui en a été le véhi- cule. Ce n'est pas plus lui que l'eau, car s'il avait char- rié ces germes, on eût trouvé, dès le début, les mêmes animalcules dans les macérations des graines carboni- sées que dans celles de graines fraîches ; et d'ailleurs, dans un des paragraphes suivants, nous prouverons aussi que l'air ne jouit pas de cette attribution. Cette expérience suffirait seule pour enlever au corps soHde le rôle de véhicule, si on s'efforçait encore de le lui attribuer. Mais actuellement les plus énergiques fauteurs du panspermisrae ont eux-mêmes abandonné cette prétention; aussi nous ne nous étendrons pas lon- guement sur ce sujet, et c'est à peine même s'il est utile de citer les faits suivants. Si nous ne poussons pas tout à fait aussi loin que précédemment la rigueur expérimentale, et si nous nous contentons seulement de soumettre le corps or- 228 HÈTÉROGÉNIE. ganisé à une chaleur qui, sans le carboniser, soit extrêmement élevée, nous voyons dans ce cas appa- raître dans l'eau où on le dépose, de nombreuses lé- gions de Proto-organismes. Nous élevons sa tempé- rature de 200'' à 220°. Sans doute que l'on conviendra que dans ce cas aucun germe organique n'a échappé à la destruction. Si quelques savants ont prétendu que les germes de certains oïdiums n'étaient détruits qu'à la température de 140° (1), aucun, que je sache, n'a encore avancé qu'un œuf ou qu'une séminule de plante pouvait supporter 200°. Expérience. — Dans un ballon de verre portant à l'intérieur un thermomètre, on plaça 10 grammes de foin , et celui-ci y fut chauffé pendant une heure à une température de 200° à 210% et même sur les bords du ballon à une plus haute température, car le végétal commençait à s'y charbonner. Ce foin, alors parfai- tement sec, cassant, fut placé dans 500 grammes d'eau distillée que l'on recouvrit d'une lame de verre et que Ton mit sous une cloche. Quatre jours après, une température de 26° en moyenne ayant régné dans mon laboratoire, la macération fut examinée et on la trouva peuplée d'une abondance de cadavres de grands Vibrions, et d'une population serrée de Glaucomes scintillants (2) et de Monades lentilles (3). (1) Payen, Chimie industrielle, Paris, p. 540. (2) Synonymie : Ovales, Jobelot, Observations micrographiques. Pari^!, l7o4^ — Cydidium bulla , Muller, Tnf. — Bursaria hullina^ ScHRANK, FaunaBoica. Nuremberg, 1798, — Glaucoma scintillans, Ehrenberg, Inf. — Dujardin, Inf. (3) Monas lens, Dujardin, Histoire des Infusoires, pi. iv., f. 5, et pi. IV, f. 7. ÉLIMINATION DU CORPS PUTRESCIBLE. 229 Expérience. — Lorsqu'on met un corps putres- cible dans de l'eau qui a bouilli, et que celle-ci est contenue dans un appareil parfaitement clos et qui reçoit seulement de l'air passé à travers de l'acide sul- furique ou un tube chaufTé au rouge, on ne voit aucun animalcule y apparaître encore du troisième au sixième jour, tandis qu'ils fourmillent, beaucoup avant ce temps, dans les critériums exposés à l'air libre et confectionnés avec l'eau ordinaire, si la température moyenne a été d'environ 25°. Si le corps solide con- tenait réellement les germes des Protozoaires, ils de- vraient normalement se développer aussi vite dans cet appareil où l'air et l'eau en ont été seulement privés, s'ils en contenaient, mais où le corps putres- cible n'a subi aucune altération notable ; et cela n'a pas lieu (1). Le fait suivant viendrait encore à l'appui, s'il en était besoin, des expériences précitées; comme elles, il contribue à enlever au corps solide la faculté de receler les germes. M. Poggiale, pharmacien encbef du Val- de-Grâce, a communiqué à l'Académie de médecine le résultat de ses recherches sur une coloration du pain de mu- nition fabriqué à la Manutention militaire de Paris, en 1856. Ce pain, qui avait été préparé avec un mé- lange de farine de blé dur et de farine de blé tendre d'Espagne, passa au noir bleuâtre peu de temps après son refroidissement. M. Poggiale a reconnu que ce pain contenait un nombre considérable d'animalcules (I) Compulser rélimination de l'air et de l'eau considére's comme véhicules. 230 HETEROGENIE. filiformes, cylindriques, roides, articulés et animés d'un mouvement vacillant. Ces Proto-organismes, que ce savant considère comme appartenant au genre Bacterium, avaient généralement 0''^"\003 à 0'"™,004 de long. Quelques-uns beaucoup plus longs pouvaient être vus à l'aide d'un faible grossissement. On observait en même temps d'autres animalcules microscopiques en petit nombre, assemblés par deux ou par trois. Comme on ne trouvait point de ces Infusoires dans les diverses farines employées, ni dans le biscuit pré- paré sans levain, M. Poggiale conclut que la formation de cette grande quantité de Baclerium était due à la fermentation panaire (1). Sans admettre la génération spontanée, comment expliquerait-on, en effet, après la cuisson dans le tissu solide du pain, la production de ces animalcules , leurs germes n'ayant pu résister à la chaleur du four ou s'introduire à Tintérieur de la pâte? Enfin ce que rapporte Bory de Saint- Vincent, dans les lignes qui suivent, suffirait pour prouver que le corps putrescible n'est pas le réceptacle des germes, puisque deux de ces corps réunis donnent des produits qui diffèrent de celui qu'offre chacun d'eux en parti- culier. « Que l'on choisisse, dit ce naturaliste, pour « faire l'expérience, une plante propre au Canada, « par exemple ; qu'après l'avoir soumise à l'expérience « et quand elle a produit des animalcules on en mêle « l'infusion avec celle d'un végétal de l'Inde ou de la « Nouvelle-Hollande, et qu'il en résulte, comme la {\) Poggiale, Bulletin de l'Académie de médecine, 1856, t. XXI, p. 875, et Journal l'Ami des sciences, 1856, n. 29. ÉLIMINATION DE L EAU. 231 « chose ne manquera pas d'arriver, quelque Infusoire c( qui ne se trouvait ni dans l'un ni dans l'autre de « ces deux liquides, n'aura-t-on pas opéré une véri- « table création, un être que la nature n'avait pas « arrêté dans son plan primitif (1)? » Cela est positif et la nature ici ne déroge pas sans doute à ses su- blimes harmonies ; seulement par l'étroitesse de nos conceptions nous avons méconnu l'extension de ses lois. SECTION II. — ÉLIMINATION DE l'eAU, CONSIDÉRÉE COMME VÉHICULE DES GERMES ORGANIQUES. L'observation dévoile bien rapidement à ceux qui, sans système préconçu, cherchent la vérité, que la source des Proto-organismes de nos macérations ne peut être dans l'eau; quelques expériences, fort sim- ples, le prouvent. Il résulte de là qu'aujourd'hui bien peu de personnes soutiennent encore cette thèse; presque tous les défenseurs de l'ovarisme, comme nous l'avons dit, s'accordant, en ce moment, pour attribuer ce fait à l'air. D'après cela, on sent à l'a- vance que dans ce chapitre nous n'avons besoin d'é- mettre qu'un petit nombre de preuves décisives, pour éviter une inutile prolixité; le paragraphe de l'air de- vant être celui qui appelle toutes nos ressources expérimentales, ainsi que les plus sévères investiga- tions de l'intellect. Les expériences de Spallanzani lui-même ont, (i) BoRY DE Saint- Vincent, Dict. class. d'Hist. nat. Paris, i824, t. V, p. 46. Cette opinion, comme nous l'avons exposé p. i50, est aussi celle de Treviranus et de M. Gérard. 232 EETEROGENIE. depuis longtemps, démontré que des substances végé- tales, quoique ayant subi une ébullition de deux heures de durée, n'en donnent pas moins naissance à des Microzoaires. Or, comme les germes de ceux-ci, de l'assentiment de tous les observateurs, ne peuvent après une telle épreuve poursuivre leur évolution, il devient hors de doute que l'eau n'a pu leur donner asile (1). Le physiologiste de Pavie soumit à cette expérience des graines de haricots, de vesce, d'orge, de maïs, de mauve, etc. En se fondant, avec raison, sur ces expériences, Spallanzani, professa d'abord que nul germe ne résistait à la température de l'eau bouillante. Mais un certain temps après, entraîné par les conséquences de ses doctrines, il s'efforça de faire prévaloir des opinions contraires. Pour ce revirement, il se fonda sur une assertion de l'abbé Rozier, qui rapporte que Sonnerai a rencontré des poissons dans des sources thermales des îles Phihppines, dont la température s'élevait à 69° du thermomètre de Réaumur (2). Spallanzani prétend aussi s'étayer sur ce que, d'après une étrange supputation qu'il fait du climat de la Caroline, la chaleur y atteindrait au soleil plus de 80*' du thermomètre de Réaumur, c'est-à-dire une tem- pérature plus élevée que celle de l'eau bouillante, sans que cependant, dans cette contrée, la chaleur, détruise les germes des animaux et des plantes. Nous ne pouvons réellement nous occuper de réfuter de (1) Spallanzani, Opuscules de physique animale et végétale. Paris, 1787, 1. 1, p. 22. (2) Rozier, Observations sur la physique, t. lll. ÉLIMINATION DE l'eAI. 233 telles assertions (1 ). Qui ne sait qu'au Sénégal, d'après Adanson, le thermomètre ne s'élève pas au soleil au-dessus de 60'' (2)? Voici comment Spallanzani se rétracte. « La sin- cérité philosophique, dit-il, m'oblige à penser sur les germes de quelques espèces d'animalcules, d'une manière contraire aux idées que j'ai publiées dans ma dissertation. Je disais alors que je ne croyais pas possible que les germes en général de ces animalcules pussent résister à l'action de l'eau bouillante ; j'avais auguré cette impossibilité, parce que j'avais vu périr des graines et des œufs par ce degré de chaleur; mais les faits que je viens de raconter, et que je ne con- naissais pas, me forcent à changer d'opinion (3).» Mais lorsqu'on lit attentivement le récit que Spal- lanzani fait de ses expériences, on s'aperçoit immédia- tement qu'on ne peut en rien conclure. Ainsi, dans celles-ci, des œufs de grenouille périssent à 34"; ceux du ver à soie à 45% et ceux de la grosse mouche à 48^ Il ajoute que la faculté germinative des graines s'anéantit au-dessous de 75'' à 80"^ du thermomètre de Réaumur, c'est-à-dire à la température de l'eau bouillante. Une fois seulement il vit des graines de fèves qui y résistèrent. Mais toutes les expériences du physiologiste de Pavie manquent de précision. On voit, en effet, qu'il se contentait dans celles-ci , de placer ses graines dans de l'eau contenue dans des (1) Spallanzani, Opuscules de physique animale eC végétale. Paris, 1787, 1. 1, p. 70. (2) Adanson, Voyage au Sénégal. Paris, 1757^ p. 131. (3) Spallanzani, Opusc , t. I, p. 71. ^34 HÉTÉROGÉNIE. vases qu'il plongeait ensuite dans de Peau bouillante , pendant deux minutes! Ce temps était absolument in- suffisant pour élever la température de la macération au niveau de celle de l'eau dans laquelle on la plongeait et surtout pour que sa chaleur se propageât jusqu'à l'embryon, protégé souvent d'une si efficace manière. Mais si, dans des expériences, on plonge les graines ou les œufs d'animaux dans l'eau bouillante , en don- nant à la température le temps de se transmettre à leur intérieur, bien avant l'ébullition, ces œufs et ces graines sont tués radicalement. Une seule expérience, fort simple, a prouvé que le corps putrescible ne contenait pas les germes. Il a suffi pour cela de voir des animalcules prendre nais- sance parmi des substances végétales qui avaient subi une complète carbonisation. Une expérience tout aussi élémentaire peut démontrer que ce n'est pas Teau non plus qui recèle ces germes. On sait que la température de l'eau en ébullition anéantit absolu- ment chez eux toute vitalité. Il ne s'agit donc plus que de constater qu'après que de l'eau a bouilh on voit dans celle-ci se développer des animalcules , comme auparavant. Mais cela , l'expérience le prouve sans conteste ; et ce qui achève encore bien mieux la dé- monstration , c'est que l'eau distillée elle-même en fournit abondamment. Il serait vraiment puéril de citer des expériences à l'appui de ceci. Mais une autre espèce d'expériences, tout à fait fondamentale, suffira pour étayer ce que nous avançons : c'est celle qui consiste à employer de l'eau artificielle. ÉLDîlNATîON DE l'eAU. 235 Expérience. — On fît de l'eau artificielle de la manière suivante. Dans un grand flacon à deux tubu- lures on mit de l'eau et des fragments de zinc; l'une de ces tubulures recevait un tube terminé en enton- noir, à l'aide duquel on versait de l'acide sulfurique dans le flacon; l'autre était annexée à un gros tube horizontal rempli d'amiante et d'où sortait un petit tube effilé à la lampe à son. extrémité et se terminant près de l'extérieur d'un vase de métal , rempli d'eau froide. L'acide sulfurique ayant été versé il se dégagea du gaz hydrogène que l'on alluma à sa sortie du tube, et dont la flamme rapprochée du vase de métal en humectait toute la paroi de vapeur d'eau, résultat de la combinaison de l'oxygène de l'air avec l'hy- drogène de l'appareil; et cette vapeur, après s'être condensée, tombait dans un vase de platine. Cet ap- pareil ayant été entretenu en combustion pendant trois jours, on obtint 200 grammes d'eau qui furent employés dans deux expériences comparatives. La moitié de cette eau fut soumise à une ébulli- tion d'un quart d'heure, pour tuer les germes qui pouvaient y être tombés , quoique pour la démons- tration actuelle nous n'ayons pas le moins du monde à nous préoccuper de ce qui peut entrer dans le li- quide, mais de ce qui s'y trouve réellement au point initial. On mit ensuite cette eau dans un verre à ex- périences, avec 5 grammes de foin passé à une étuve à 200** environ. Ce verre fut déposé dans une cuvette ayant de l'eau à son fond et il fut recouvert d'une petite cloche. L'appareil resta pendant quatre jours dans un salon 236 - HÉTÉROGÉNIE. à une température moyenne de il». Quand on l'exa- mina, il existait à sa surface une pellicule granuleuse, dans laquelle nageaient deux espèces de Paramécies fort distinctes, de dix à quinze divisions micrométri- ques de longueur. L'une d'elles était, pour la forme, assez rapprochée de la Paramécie verte ; l'autre , qui me parut absolument nouvelle, avait la forme d'une losange très-allongée. Toutes les deux présentaient une vésicule contractile très-prononcée à l'extrémité du corps. Enfin, çà et là, la pellicule offrait des œufs non éclos et contenant des embryons en mouvement ; dans chacun de ceux-ci on en distinguait manifeste- ment quatre. L'autre portion d'eau artificielle avait été placée dans une étuve chauffée à 18°. Tout y avait été disposé de même ; seulement le foin n'avait pas été passé à l'é- tuve et l'eau n'avait subi aucune ébullition. Le résultat de l'expérience fut cependant absolument identique. Ce dernier fait ne contribue-t-il pas à prouver, en outre, combien sont inutiles ces précautions que l'on prend si futilement pour anéantir des germes qui n'existent réellement que dans l'empire des fictions ? Cette expérience suffit à elle seule pour renverser sans retour l'hypothèse de ceux qui prétendent que l'eau est le réceptacle des germes. Nous avons dans celle-ci de l'eau qui vient d'être formée de la com- binaison de deux éléments gazeux, et dans cette eau apparaissent des animalcules. On ne prétendra pas, sans doute, que ceux-ci nageaient précédemment dans l'hydrogène ou l'oxygène qui l'ont formée, et qu'on vient d'extraire violemment de leurs précédentes ÉLIMINATION DE l'eAU. 237 combinaisons. Il faut donc bien que les œufs qui ne peuvent provenir de cette eau artificielle aient une autre origine. Cette preuve est tout à fait suffisante ; cependant nous joindrons ici quelques autres faits , non qu'ils soient utiles à la démonstration, mais seulement parce qu'ils offrent quelque intérêt. Expérience. — Une immense quantité de Kolpodes ayant été enlevée à la surface d'une macération d'As- ter de la Chine , où ils pullulaient , fut placée dans un grand verre à expériences, contenant de l'eau distillée. Pendant quinze jours, on observa cette eau et l'on y trouva les mêmes animalcules en parfaite santé. Il résulte de là que ce ne sont pas les matières con- tenues en dissolution dans l'eau qui alimentent les Microzoaires; ou au moins que ceux-ci peuvent vivre longtemps dans l'eau pure. D'après cela, on ne voit pas pourquoi, si l'eau était réellement le véhicule des œufs des animalcules , ceux-ci ne s'y montreraient jamais sans l'intervention d'un corps fermentescible. Expérience. — A. l'aide d'une petite cuiller on a recueilh à la surface d'une macération une immense légion de Kolpoda ciicullus, Mull., que l'on por- phyrisa sur une glace , pendant deux heures , avec un soin extraordinaire. Après cette porpliyrisation la moitié de la pâte homogène qui en était résultée fut délayée dans un verre d'eau et celui-ci fut filtré et placé sous une cloche en verre (1). Une expérience (!) La pâte qui fut ramassée sur la glace offrait une couleur grise, d'une odeur absolunnent semblable à celle du boletus edw 238 HETEROGEME. comparative, identique, fut faite en même temps, avec l'autre moitié de cette véritable pâte de Kolpodes porpliyrisés , mais celle-ci ne fut pas filtrée. Ces so- lutions de Kolpodes furent examinées huit jours après leur confection. Depuis le commencement de l'expé- rience, la moyenne de la température avait été de 15" cent, et la pression de 0,76. Le verre qui contenait les Kolpodes broyés et filtrés , offrait alors une innombrable quantité de Vorlicelles, et pas un seul Kolpode. Beaucoup de ces Vorticelles étaient en voie de développement et les autres étaient tout à fait adultes et libres. Le verre occupé par la solution de Kolpodes non filtrée, n'oftrait aucun Kolpode ni aucune Vorticelle. On ne voyait dans l'arénaire que de rares Microzoaires excessivement petits, appartenant au genre Monas. Les partisans de la transmission des œufs par l'in- termédiaire de l'air atmosphérique, ne pourraient nullement expliquer ce qui s'est passé dans ces deux expériences. Si les deux vases eussent Contenu des Kolpodes, les fauteurs de l'ovarisme n'auraient pas manqué de dire que les œufs de ces animalcules avaient une telle ténuité que la porphyrisation, quel- que exacte qu'elle ait été, n'a pu les dilacérer. Mais aucun Kolpode ne se rencontre dans les deux liquides et l'un d'eux seulement est peuplé de Vorticelles. On ne prétendra pas sans doute que celles-ci ou avaient lis (Lin.). Examinée au microscope, elle n'offrait pas le moindre animalcule vivant, et elle n'était composée que de granules ex- trêmement fins, de grosseur inégale, véritable cendre organique des animaux qui l'avaient formée. ÉLIMINATION DE l'eAL. 239 leurs œufs dans l'eau ou que ces œufs y ont été ap- portés du dehors. Une telle allégation ne serait pas tolérable. Si les œufs des Vorticelles avaient été mêlés à la niasse de Kolpodes qu'on a porphyrisée avec tant de soin, ces œufs eussent été aussi bien broyés que ceux des Kolpodes. Et si l'on admettait mêaie, car nos adversaires peuvent tout supposer, que ces œufs pussent passer à travers le filtre , j'espère qu'on voudrait bien alors nous faire cette concession : c'est qu'il devrait naturellement se trouver plus de Vorticelles dans le liquide non filtré que dans celui qui l'a été. Et on obtient un résultat tout opposé : les Vorticelles abondent dans la dernière macération, et on n'en rencontre pas une seule dans l'autre î Enfin, en écartant la génération spontanée, on ne pourrait expliquer pourquoi une macération et même celle qui devrait le moins en contenir, offre des Vorticelles, tandis que l'autre n'en présente pas! Le laboratoire étant plein de Microzoaires d'espèces va- riées, comment se peut-il faire, dans l'hypothèse de la panspermie, qu'un seul des vases se soit peuplé d'une génération animée déterminée, tandis que l'autre en est absolument privé ; et comment sefait-ii, surtout, que ce soient uniquement des Vorticelles et que pas un œuf de Kolpode n'y soit parvenu ? On ne dira pas, sans doute, que le liquide sur lequel on expérimentait n'était pas apte à nourrir des Kol- podes, lui qui n'a été formé qu'à l'aide même des débris -de leurs légions î ou que dans l'un des vases, il n'était pas propre à l'existence des Vorticelles, lui qui est parfaitement identique dans tous les deux ! 240 HÉTÉROGÉME. On se demandera pourquoi aussi le résidu filtré est rempli d'animalcules d'une organisation supérieure, tandis que l'autre n'est peuplé que d'infimes Monades ? Je répondrai à cela que, sans doute, la liqueur en se filtrant a contracté un principe qui devait s'y rencon- trer pour la production des Vorticelles. Car j'avoue moi-même avoir été trompé, et si je m'attendais à rencontrer quelques animalcules c'étaient évidem- ment des Kolpodes ; et que si, surtout, je m'attendais à en rencontrer quelque part, c'était dans l'eau non filtrée. Tout s'est passé contrairement. L'expérience dont nous venons de nous entretenir avant été continuée, le résultat était absolument le même quinze jours après. SECTION 111. — ÉLIMINATION DE l'aIR^ CONSIDÉRÉ COMME VÉHICULE DES GERMES ORGANIQUES. Nous ne nous dissimulons pas que c'est ici que s'engage la lutte sérieuse , décisive , et nous allons franchement l'aborder. Nous avouerons même que nous l'abordons sans crainte, tant nos con- victions ont été renforcées par le nombre de nos expé- riences et par la méditation; ce sont les faits eux- mêmes qui vont combattre pour nous, et c'est ce qui centuple nos forces. Parmi les plus ardents partisans de l'opinion que c'est l'air qui dissémine partout les germes, nous avons déjà dit que Bonnet et Spallanzani devaient être cités au premier rang (1). Et lorsque ce dernier (1) Bonnet, Considérations sur les corps organisés. Amslerdam, 1762, l. 1, p. 3. ÉLIMINATION DE l'aIR. 241 voyait des Microzoàires naître au milieu des diverses graines qu'il avait complètement carbonisées, il en expliquait l'apparition en supposant qu'ils y avaient été déposés par l'atmosphère (1). Les ovaristes, après avoir considéré l'air comme un disséminateur universel, à cause de la merveilleuse facilité avec laquelle, en apparence, on peut lui con- fier les plus impossibles rôles, ont, pour les besoins de leurs théories, réduit les germes à un état presque métaphysique. Bonnet suppose que ces germes sont d'une trans- parence tellement parfaite, que la lumière les traverse sans réfraction, et il prétend même qu'ils sont telle- ment petits, qu'ils n'admettent peut-être qu'un ou deux rayons de lumière (2). Ainsi donc des corps organisés jouiraient de la transparence de l'éther ! Voici à quelles conséquences extrêmes nous conduit une hypothèse défectueuse. Et, en effet, si les Proto-organismes que nous voyons pulluler partout et dans tout, avaient leurs germes disséminés dans l'atmosphère, dans la proportion ma- thématiquement indispensable à cet effet, l'air en serait totalement obscurci, car ils devraient s'y trouver beau- coup plus serrés que les globules d'eau qui forment nos nuages épais. Il n'y a pas là la moindre exagération. Quelque soit le lieu où un corps se trouve, s'il est apte à se peupler de diverses légions d'animalcules ou de (1) Spallanzam , Opuscules de physique animale et végétale^ t. I, p. 205, et t. II, p. 14, 27. (2) Bonnet , Lettre sur les animalcules^ adressée à Spallanzani. (Euv. de Spallanzani, 1. 1, p. 258. 1771. POUCHET. 1 6 242 HÉTÉROGÉNIE. végétaux, immédiatement il en est envahi. Il faut donc que l'air, pour satisfaire à cette fécondité, regorge dans toute sa masse d'un incommensurable nombre de germes, qui, à de rares exceptions près, se trouvent tous voués à une absolue destruction. Est-il rationnel de supposer que pour peupler quelques flaques d'eau d'infimes Protozoaires ou de quelques cryptogames microscopiques, notre atmosphère en promène inutile- ment les éléments génésiques tout autour du globe ?La nature nous offre partout une fécondité qui excite l'é- tonnement de tous ceux qui l'étudient; partout aussi ses moyens ingénieux de dissémination ont excité l'admiration des savants (1); mais c'est réellement une ironie que de supposer que la sagesse créatrice a si frivolement encombré son œuvre. Je sais que pour échapper à de si sérieuses objections, certains partisans de la panspermie aérienne répondront qu'il suffît de quelques germes isolés pour donner nais- sance aux nombreuses populations que l'on récolte. L'expérience, comme nous le verrons , ne donne nullement sa sanction à une telle supposition, car cette fécondité ne tiendrait pas moins du prodige (2). (i) Comp. Bernardin de Sainï-Pierre, Harmonies delanature. Paris, 1826. MiRBEL, Physiologie végétale. Paris, 1815, 1. 1, p. 348. PoiRET, Cours complet de botanique. Paris, 1813, t. I, p. 18. DeCandolle, Physiologie végétale. Paris, 1832, t. II, p. 595. Richard, Éléments de botanique et de physiologie végétale. Paris, 1846, p. 524. HuMBOLDT, De distributione geographicâ plantarum. Paris, 1817, T^ableaux, p. 163, (2) Compulsez sur ce sujet nos expériences qui se trouvent plus loin. ÉLIMINATION DE l'aIR. 243 L'illustre zoologiste dont s'honore l'Angleterre, R. Owen, pense que certains animalcules microscopi- ques ont une telle ténuité, et tel est, entre autres, le Monas crepiisculum d'Elirenberg, qu'il en entre autant dans une seule goutte d'eau qu'il y a d'hommes répan- dus à la surface du globe : c'est donc au moins cinq cents millions (1). Mais ce Microzoaire peut se manifes- ter partout où nous lui offrons des infusions propices. Aussi, en soutenant la dissémination aérienne, de- vient-il indispensable d'en encombrer universellement l'atmosphère, et si l'on y joint tous les autres germes de Protozoaires qui devraient s'y presser avec les siens, n'est-ce pas là une hypothèse mille fois plus effrayante queles plus hardies conceptions des hétérogénistes? L'expérience vient même démontrer, presque ma- thématiquement, que si la dissémination aérienne était réelle, il faudrait que chaque millimètre cubique de l'atmosphère contînt immensément plus d'œufs qu'il n'y a d'habitants sur le globe. Si l'on admet que chaque goutte recèle 500,000,000 de Monades, en repré- sentant celle-ci par huit millimètres cubes, il en ré- sultera que chaque millimètre contiendra 62,500,000 animalcules. En supposant seulement que Tatmos- phère offre en suspension cent espèces de Micro- zoaires ou de cryptogames; pour fournir aux exigences de la dissémination, il faudrait donc que chacun de ses millimètres cubiques renfermât 6,250,000,000 d'œufs en disponibihté. Et alors l'air dans lequel nous vivons aurait presque la densité du fer. (1) R. Owen, Lectures on the comparative anatomy and pluf^io- lojjij. London, 1843, p. 18. 24 i HÉTÉROGÉNIE. Expérience. On a pris trois cuveltes en cristal, de trente centimètres de diamètre, et dans chacune d'elles on a placé 125 grammes de chair musculaire de bœuf provenant du muscle psoas. Puis ces vases ont été exactement remplis d'eau jusqu'à un milli- mètre de leurs bords ; et ensuite ils ont été re- couverts d'une glace pohe, laissant, par conséquent, entre elles et la surface de l'eau un milhmètre d'in- tervalle. L'un de ces vases fut placé dans les combles du Muséum d'histoire naturelle ; l'autre dans mon laboratoire, qui est au second, et le dernier au rez-de- chaussée du même établissement. Trois jours après, on examina ce qui se passait, et l'on trouva la surface de ces divers vases recouverte d'une pellicule animée formée d'une masse compacte de Monas crepiisculiim, (Ehr.), assez entassés les uns sur les autres pour que l'on pût croire qu'il en existait là un chiffre aussi élevé quele suppose l'illustre zoologiste anglais. Mais comme chaque millimètre carré de l'eau, dans toute la superfi- cie des vases,n'a eu au-dessus de lui qu'un millimètre cubique d'air, il est donc rationnel de supposer qu'ayant reçu toutes ses particules génésiques de celui-ci, il se trouvait au moins dans chacun de ces millimètres cubiques plus de soixante-deux millions de germes du Monas crepusculiim , abstraction faite de tous ceux des autres Microzoaires, qui ne devaient pas s'y rencontrer en moindre nombre. Or, comme le même résultat s'est produit et dans les vases placés au sommet de l'édifice et dans ceux placés au rez-de- chaussée , les veines d'atmosphère encombrées de germes organiques doivent avoir une grande épais- ÉLIMINATION DE L AIR. 245 seur. En raisonnant dans l'hypothèse de la dissémi- nation atmosphérique, on se demande comment de tels corpuscules , et aussi serrés , peuvent échap- per aux lois de la réfraction de la lumière? Pourquoi n'y seraient-ils pas soumis comme les globules d'eau qui forment les nuages? Il semble qu'il y ait là im- possibilité physique. Burdach considère comme décisives, pour démon- trer l'absence d'œufs dans l'air, quelques expériences qu'il a faites avecHensche et de Baer. Il prit de la terre fraîche, qu'il soumit à une longue ébullition, dans une grande quantité d'eau. A l'aide de l'évaporation, le physiologiste réduisit la liqueur à la consistance d'extrait sec et en partie pulvérulent. Il renferma en- suite celui-ci avec une certaine quantité d'eau distillée et de gaz oxygène ou de gaz hydrogène dans des flacons bouchés à l'émeri et coiffés d'une vessie. Ces flacons, soumis à l'influence de la lumière, ne don- nèrent que de la matière verte de Priestley. Mais cet extrait, mis dans de l'eau commune en contact avec de l'air atmosphérique, ayant été introduit dans les vases, on vit y apparaître de nombreux animalcules (1). Cependant je dois avouer que dans le cas dont il s'agit je ne conçois pas bien la portée de l'expérience du savant Allemand. Ce qui a pu tromper les observateurs sur le rôle de l'air dans la production des animalcules, c'est qu'on voit parfois celui-ci, comme l'a observé Schultze (2), (1) Burdach, Traité de physiologie. Paris, 1837, t. I, p. 25. (2) Schultze , Microskopische Untersuchungcn ueber Brown's Entdeckuîiglebender Tlieilcheninallen Kœrpern, p. *z9 (Recherches 246 HETEROGENIE. entraîner au loin des corps organisés réduits, par !e temps, à l'état pulvérulent, et en les déposant sur des endroits où il y a de l'eau, donner naissance à des Pro- tozoaires. C'est cette poussière, déposée à la surface des vases à expériences, que certains observateurs inat- tentifs ont confondue avec des œufs; car cette pous- sière microscopique ne produit évidemment d'animal- cules qu'après s'être décomposée et dissoute dans ce liquide. On ne peut donc voir dans cet acte un trans- port aérien des germes organiques. Ehrenberg, dont l'opinion en semblable matière a tant d'autorité, vient lui-même corroborer nos as- sertions. En effet , dans son premier écrit sur la distribution des Microzoaires , il combat vivement ceux qui prétendent que l'air est le véhicule des germes des ïnfusoires (1). Ce savant rapporte à l'appui de son opinion qu'il n'a jamais pu trouver un seul animalcule dans l'eau delà rosée immédiatement après qu'elle avait été recueillie (2). On voit donc Ehrenberg combattre Bonnet et Spallanzani. Userait bon qu'avant tout nos antago- nistes s'accordassent ensemble. Pour nous, qui les ré- futons, nous avons, je crois, précédemment démontré que l'on ne pouvait nullement attribuer le rôle d'agent microscopiques sur les molécules vivantes dans tous les corps, dé- couvertes par M. Brown). BuRDACH, Traité de physiologie. Paris, 1837, 1. 1, p. 24. {{) Ehrenberg^ Die geographische Verbreitung der Infusionst hier- chen, etc. 1828. (De la répartition géographique des infusoires sur le globe.) (2) Ehrenberg, Ibid. ÉLIMINATION DE l'aIR. 247 disséminaleur ni à Feau ni aux corps solides, et c'est ici que nous allons nous efforcer d'en dépouiller l'air lui-même. Si l'on examine quels sont les faits que les ovaristes apportent à l'appui de leurs doctrines, on voit qu'ils n'en possèdent qu'un fort petit nombre. Ils offrent seulement comme inexpugnables deux expériences, l'une faite par M. Schultze et l'autre par M. Schwann. Nous allons les faire connaître, et nous pouvons à l'avance dire qu'en les répétant, soit en suivant les mêmes procédés que ces savants, soit en leur don- nant encore plus de rii^idité, nous avons obtenu des résultats absolument différents des leurs. Ainsi donc tombe ce rempart que depuis vingt ans on opposait aux générations spontanées. M. Longet ne s'étaye même que sur ces deux expé- riences pour saper tous les travaux des hétérogé- nistes (1). Et dans un écrit récent sur la génération des Infusoires, M. Claparède imite ce physiologiste ; et pour toute argumentation se contente aussi d"y ren- voyer ses lecteurs. Ce dernier s'exprime ainsi dans son chapitre intitulé : Generatio œqiiivoca, « Nous ne voulons pas entreprendre, dit-il, de ré- futer ici la génération spontanée des Infusoires. Les expériences faites à ce sujet sont nombreuses et bien connues. Nous renvoyons donc ceux qui en seraient curieux aux travaux de MM. Schultze (2), Schwann (3) (1) Longet, Traité de physiologie. Vàiis, i851. i'i) SciWLizE^ Poggendorf s Annalen, 1857. (3) Schwann, Isis, 1837. 248 HÉTÉROGÉNIE. et Morren (1), qui résument au fond toutes les expé- riences faites jusqu'ici (2). » De toutes ces expériences nombreuses et bien con- nues, on n'en cite cependant jamais quedeux ou trois, et des savants vont même, à l'exemple de MM. Ger- vais et VanBeneden, jusqu'à n'en mentionner qu'une seule, en particulier, comme suffisant pour renver- ser toutes les autres (3). Une telle manière d'argu- menter ménage toujours à son auteur un facile triomphe intérieur, mais elle ne suffit pas à ceux qui groupent les faits et qui les comparent. Mais ces expériences de MM. Schultze et Schwann sont loin d'avoir toute l'autorité qu'on leur suppose; on en peut juger par la traduction textuelle que nous donnons de l'une de celles du dernier savant, insérée dans VIsis oii on l'indique ordinairement (4) . Et à l'é- gard des expériences de M. Morren, quand on les lit, on voit qu'elles ont au fond un tout autre but que ce- lui qu'on leur a supposé. Quelques savants, pour combattre l'hétérogénie, citent aussi l'expérience qui suit, exécutée par M. Milne (1) Morren, Essai pour déteiminer l'influence qu'exerce la lu- mière sur le développement des végétaux et des animaux dont l'o- rigine avait élé attribuée à ia génération spontanée. {Observateur médical belge, 1834, et Ann. des se. nat., 1835.) (2) Claparéde, Mémoire pour le concours du prix de physiologie (manusciit). (3) Gervais et Van Beneden, Zoologie médicale. Paris, 1859, t. II, p. 309. (4) Schwann , Traduction de VIsis. — « II avait versé un peu d'une infusion organique dans un globe en verre, laissant la ma- jeure partie de ce globe remplie d'air atmosphérique. Il fermait ensuite les ouvertures pratiquées dans le globe en fondant le ÉLIMINATION DE l'aIR. 249 Edwards. Ce zoologiste mit de l'eau contenant des substances organiques dans un tube , et fit bouillir le mélange pour tuer tous les germes d'êtres vivants qui pourraient s'y trouver, et ensuite il effila ce tube à la lampe d'émailleur et le scella hermétiquement. Ce sa- vant remarqua qu'aucun Infusoire ne se développait dans ce tube, même après un laps de temps consi- dérable. Cette expérience que l'on s'étonne de voir certains verre, et le globe fut mis dans l'eau bouillante ou bien dans le « Pot papinianien », d'où on le sortait après un quart d'heure. Si des animaux se montraient api es un certain intervalle, c'est qu'ils s'étaient formés par la generatio œquivoca, car les germes existants avaient été détruits par la chaleur de l'eau bouillante. S'il n'y avait pas d'animaux microscopiques, c'est qu'il n'y avait pas de generatio cpçttffoca, puisque à l'exception des germes, toutes les conditions pour la form ation de ces animaux subsistaient. Jusqu'ici le docteur Schwann n'avait encore remarqué aucune formation d'animaux microscopiques dans ce globe. Pour éviter l'objection que la matière organique transformerait , pendant que Peau bouillait, Toxygène de l'atmosphère enfermée dans le globe en carbone (en principe charbonneux) , le docteur Schwann avait modiiié son appareil de la manière suivante : le cou de l'alambic fut courbé de haut en bas, puis tordu en forme de genou, de manière que l'autre extrémité se retrouvait tout droit debout. On y joignit, en soufflant, une petite boule. L'autre bout de l'alam- bic fut tiré, allongé , de manière à former pointe, et puis cassé. Ceci terminé, on remplit le genou de mercure et l'on versa, par- dessus cela, une infusion organique dans la petite boule, dopt on fermait, en soufflant, l'issue. Le mercure séparait donc, pendant l'ébuUition de l'eau, le fluide de l'atmosphère renfermée dans l'a- lambic. L'opération de bouillir terminée, on i^^nversait l'appareil, le mercure descendait et l'infusion entrait en contact avec l'air atmosphérique dans l'alambic. Mais là encore il ne se montrait pas d'animaux microscopiques. Otlon , Renner, Sachs, Huschke doutaient que de ces expérien , expériences très-ingénieuses du 250 HÉTÉRO GÉNIE. physiologistes invoquer, et tel a été M. Longet (i), pour saper Thétérogénie, ne doit pas même nous oc- cuper, parce que sa direction est telle qu'elle ne peut coïncider avec la vie. L'intérieur du tube étant absolu- ment privé d'air, ne peut ni donner naissance, ni même permettre de vivre à aucun être organisé. Déjà Bulliard avait fait quelques tentatives semblables (2) et nous n'avons pas cru devoir répéter son expé- rience ni celle de M. Milne Edwards, bien persuadé à l'avance que nous devrions obtenir le même résultat qu'eux. Admettez même qu'on puisse placer des êtres vivants dans de telles conditions, et immédiatement on les verra périr comme dans le vide du marteau d'eau. Cependant Spallanzani avait prétendu que les ani- malcules du dernier ordre pouvaient naître dans des infusions scellées hermétiquement, et qui avaient bouilli. Mais quoique ses expériences viennent étayer l'opinion que nous nous efforçons de faire prévaloir, elles nous paraissent de nulle valeur, tant elles man- quent de précision (3). Si le physiologiste de Pavie eût bien bouché ses matras, aucun ïnfusoiren'y fût apparu. EXPÉRIENCES EXÉCUTÉES A VAISSEAUX CLOS. Pour mieux élucider ce sujet, nous le partagerons en reste, l'on pût conclure la non-existence de la generatio œqui- voca )).(/m, 1837, p. 523.) (i) Longet, Traité de physiologie. Paris, 1851. (2) Bulliard, Histoire des champignons de France. Paris 1809. t. I, p. 115. (3) Spallanzani, Opuscules de physique animale et végétale Pa- vie, 1787. t. I, p. 29. ÉLIMINATION DE l'aIR. 251 deux parties. La première traitera des expériences exécutées à vaisseaux clos, et c'est dans celle-ci que l'on trouvera le récit des deux tentatives qui viennent d'être mentionnées et celui de nos travaux contradic- toires. La seconde partie contiendra l'exposition des expériences exécutées à l'air libre, et qui selon nous, ont une non moindre valeur que les autres, quand on les interprète avec un esprit exempt de toute préven- tion. Les seules expériences fondamentales qu'on ait opposées à l'hétérogénie sont celles de M. Schultzeet de M. Schwann, insérées dans les Annales de Poggen- dorf {{). Expérience de Schultze. — Voici en quoi consiste l'expérience de M. Schultze. Il prit un tlacon dans lequel il mit des substances végétales et animales, et ensuite celui-ci fut rempli d'eau distillée que l'on fît bouillir pour détruire tous les germes d'êtres vivants qui pouvaient s'y trouver en suspension. Le bouchon de ce ballon était traversé par deux tubes à analyses munis de leurs boules. Celles de l'un des tubes étaient pleines d'acide sulfurique concentré; celles de l'autre contenaient une solution de potasse. Cet appareil fut ensuite placé sur une fenêtre et à côté de lui se trou- vait un vase ouvert contenant les mêmes substances. Pendant deux mois, chaque jour, M. Schultze renou- (1) Schultze, Annales de Poggendorf, 1837, p. 41. Comp. Edin- burgh new philosophical Journal. 1 STi , octobre. [Annales des sciences naturelles, Zoologie, 1837, t. VIII, p. 320.) Schwann, Des générations équivoques. [Annales de Poggendorf, 1837, p. 184) 252 HÉTÉROGÉNIE. vela l'air de son flacon et examina le contenu de celui- ci. Il prétend que, pendant ce laps de temps, il ne se développa aucun Infusoire, ni Moisissure, ni Con« ferve dans le bocal fermé ; tandis que dans le crité- rium exposé à Tair, on vit apparaître des Monades, des Vibrions et des Polygastriques. Plane. III, fig. 1 (1). Schultze ajoute que, lorsque las d'attendre vaine- ment, il débouchait son vase et y laissait pénétrer l'air extérieur, au bout de trois jours, des Infusoires y pul- lulaient, apportés, dit-il, par le fluide atmosphérique qui les tenait en suspension (2). Ce dernier fait est pour moi inexplicable car nous avons déjà vu, et nous verrons encore, que dans les décoctions le phénomène ne marche pas aussi rapidement. Nous ne concevons pas trop comment cette expé- rience a été conduite et comment chaque jour sans introduire de l'air, avec un tel appareil, on a pu véri- fier ce qui se passait dans le flacon en expérimenta- tion. Nous pourrions dire aussi avec M. Bérard, que cette expérience prouve tout simplement que l'air qui a traversé l'acide suif urique est contraire à la généra- tion spontanée (3). Mais nous n'avons nullement be- soin d'employer de tels arguments, puisque cette ex- périence répétée avec des précautions infiniment plus grandes que celles dont parle M. Schultze nous a donné des résultats contraires et positifs. Nous avons vu des Mucorinées, des Monades et des Vibrions se développer dans des vases qui ne recevaient que de (1) ScmiLTZVyEdinburgh new philosophical /oî/rnaZ. Janvier 1837. (2) Schultze, Annales de Poggendorf, 1837, p. 41. (3) Bérard, Cours de physiologie, Paris, 1848, 1. 1, p. 95. ÉLIMINATION DE l'aIR. 253 l'air qui avait traversé une grande épaisseur d'acide sulfurique,et même en plus, de l'eau bouillante. Nous pouvons en outre prétendre, après une lecture atten- tive des Recueils scientifiques, où l'expérience unique de M. Schultze a été insérée, que celle-ci n'offre au- cune garantie sérieuse .(1). Et d'abord, malgré le titre d'Expériences sur les générations équivoques, le mémoire ne contient qu'une seule expérience fort incomplètement exposée. M. Schultze ne dit nullement quelles substances il a employées dans l'eau qui remplissait son flacon. Il dit seulement qu'il y mit des substances animales et vé- gétales variées; il n'en mentionne point la quantité, il ne donne aucune attention à la température qui a régné durant son expérience. Le vase employé par cet expérimentateur était une simple fiole à liqueur, dont l'unique goulot était fermé par un bouchon du- quel sortaient deux tubes recourbés, dont un commu- niquait avec un des petits appareils de Liebig destinés aux analyses organiques et était rempli d'acide sulfu- rique, tandis que l'autre offrait un appareil semblable mais rempli d'une solution de potasse. Ces deux ap- pareils avaient été adaptés aux tubes tandis que la li- queur. du flacon était en ébullition. M. Schultze aspi- rait chaque jour deux fois avec sa bouche l'air du flacon par l'appareil rempli de potasse, et il y rentrait de l'air nouveau qui traversait les boules remplies (1) Schultze, Notice ofthe Resuit of an Expérimental Observation made regarding Equivocal Génération. — Edinburgh new philoso- phical Journal. Octobre 1837. — Expériences sur les générations équivoques. Ann. des se. nat.,2.^ série. Zoologie, t. VIII, p. 320. 254 HÉTÉROGÉNIE. d'acide sulfurique ; et il dit aussi que pendant plus de deux mois que dura l'expérience, il eut le soin d'exa- miner chaque jour au microscope l'infusion contenue dans le flacon et qu'il n'y rencontra jamais aucun ani- malcule. Nous ne dirons rien du soin avec lequel M, Schultze renouvelait l'air de son appareil, il était superflu ; mais nous voudrions bien que Ton pût nous enseigner comment , dans un appareil semblable , M. Schultze a pu chaque jour, sans l'ouvrir, constater ce qui se passait dans l'infusion et en explorer les bords, comme il le dit, à l'aide du microscope! Voici pour nous ce qui est inexplicable (1). Nous ne parlerons nullement du critérium placé à côté de l'appareil et dans lequel M. Schultze trouve rapidement des Infusoires, parce que si le savant de Berlin dit bien que dans celui-ci il plaça les mêmes substances que dans l'appareil, il ne dit nullement s'il les soumit également à T action deVébullition, ce qui est fort essentiel à savoir. L'expérience suivante tend à prouver que la facilité avec laquelle Schultze obtenait des animalcules, soit dans son critérium, soit à volonté et si rapidement lorsqu'il ouvrait le matras à expérience, n'existe pas toujours, et nous la regardons même comme fort pa- (1) Voici comment s'exprime le traducteur du travail de M. Schultze dans le Nouveau Journal d' Edimbourg : Continued uninterruptedly the renewal of the air in theflask, without being able, by the aid of the microscope, to perceive any living animal or vegelable substance, although during the whole of the tirne I made my observations almost daily on the edge of the liquid. » ÉLIMINATION DE L AIR. 255 radoxale lorsqu'il s'agit de décoction de substances végétales. Expérience. — Un petit ballon à large goulot, d'un demi-litre de capacité a été rempli d'eau à moitié, et l'on y a ensuite introduit cinq grammes de foin. A l'aide d'une lampe à esprit-de-vin on a entretenu l'eau en ébullition pendant quinze minutes, et ensuite, le matras étant débouché y son contenu a été abandonné au contact de l'air. Pendant l'entière durée de l'ex- périence, qui fut longue, la température fut en moyenne de 16" cent. L'expérience fut com- mencée le 24 juillet. Le 2 août le liquide était dia- phane et d'une teinte fauve ; sa surface n'offrait au- cune pseudo-membrane, aucune bulle gazeuse; on n'y voyait aucun vestige d'êtres organisés. Le 7 août on n'y reconnut encore absolument rien. L'ob- servation fut répétée sans plus de succès jusqu'au 18 septembre, c'est-à-dire pendant presque deux mois. En présence d'un tel résultat que doit-on croire de ce qu'avance Schultzequi, dans des cas analogues, obtenait des êtres organisés aussitôt qu'il exposait sa décoction au contact de l'atmosphère? Lorsque je me trouvai rationnellement bien péné- tré de l'évidence de la thèse que je devais défendre, je me mis à l'oeuvre pour la démontrer expérimenta- lement. Mais en même temps que mes travaux, dans cette direction, venaient chaque jour confirmer mes vues, je m'occupai, d'un autre côté, de refaire d'un bout à l'autre toutes les expériences des antagonistes de l'hétérogénie, en les répétant à plusieurs reprises, et en m'entourant de toutes les précautions imagina- 256 HÉTÉROGÉNIE. bles. Voici ce qui advint. Dans tous les cas où les phy- siologistes que nous combattons ont opéré de manière à ne pas entraver absolument la vie organique, j'ai obtenu des résultats entièrement opposés aux leurs, j'ai vu constamment des animalcules et des végétaux apparaître là où ils prétendaient n'en avoir jamais ob- servé. Puis, dans les cas où les résultats ont été né- gatifs, dans mes expériences comme dans les leurs, j'ai reconnu qu'on le devait à ce que les conditions étaient telles qu'aucun être vivant ne pouvait subsis- ter au milieu d'elles. Contre-expérience de schultze par m. pouchet. — J'ai répété delà manière suivante l'expérience de M. Schultze : Un ballon d'un litre de capacité a été rempli à moitié d'eau, et l'on a mis dans celle-ci cinq grammes de foin. Le bouchon de ce ballon était tra- versé par deux tubes recourbés à angle droit à cinq centimètres au-dessus de leur sortie; l'un d'eux, le tube afférent, ne descendait pas plus basque le col de ce ballon; l'autre, le tube efférent, plongeait plus profondément et arrivait à un centimètre du liquide, afin de mieux enlever les gaz pesants qui stagneraient à sa surface. Chacun de ces tubes était articulé, à l'aide d'un cylindre de caoutchouc, avec un appareil à cinq boules de Liebig; cet appareil fut rempli d'a- cide sulfurique concentré. Pour plus de précision, et afin de faire marcher plus lentement et plus réguliè- rement l'introduction de l'air et par conséquent de mieux le laver dans l'acide, nous avons employé un vase aspirateur, dont le robinet ouvert à peine n'atti- rait Tair que globule à globule. Ce vase recevait un ELIMINATION DE L AIR. 2S7 tube qui était articulé avec les boules efférentes. Le bouchon du ballon ayant été luté avec du vernis au copal et du vermillon, et les extrémités des cylin- dres de caoutchouc qui unissaient les diverses pièces de l'appareil ayant reçu le même lut, on plaça sous l'appareil une lampe à esprit-de-vin et l'eau du ballon fut bientôt portée à l'ébullition. On l'entretint dans cet état pendant une heure, durant laquelle la vapeur sortait abondamment par les tubes. La lampe fut alors éteinte et le ballon se refroidit lentement, en aspirant peu à peu de l'air par les boules. Plane. IIL fig. 2. Le soir du premier jour, lorsque l'appareil était tout à fait froid, à l'aide du flacon aspirateur qu'on luta alors avec lui, on fit passer un litre dair avec toute la lenteur possible, à travers le ballon. Puis ensuite, chaque jour, la même opération fut répétée avec les mêmes précautions, soit pour enlever les gaz qui se produisaient à la surface du liquide, soit pour fournir de l'air respirable aux animalcules qui pourraient ap- paraître dans la décoction. Près de cefle-ci, on plaça un critérium : c'était un ballon absolument semblable à celui employé pour l'expérience , ayant reçu autant d'eau et de foin, et dans lequel ceux-ci avaient subi une pareille ébuUition ; seulement on laissa le matras ouvert. La marche de cette expérience a été un peu lente à cause de la saison dans laquelle nous opérions et de la basse température qui régnait, et qui, en moyenne, ne s'est pas élevée au-dessus de 14°. Le liquide s'est coloré lentement et est resté parfaitement diaphane et fauve jusqu'au vingtième jour, époque à laquelle il POUCHET. 1 7 2 58 HÉTÉROGÉNIE. devint un peu nébuleux, trouble et où il se produisit au fond un léger dépôt. Le vingt-quatrième jour, on vit se former à sa surface en petit îlot glauque, d'environ deux millimètres de diamètre, qui paraissait formé d'une espèce de Pénicillium, Le lendemain on en vit un autre de la même dimension. Enfin, le vingt-sixième jour, l'appareil fut ouvert -et voici l'énumération de ce que nous rencontrâmes dans le liquide qu'il renfermait. Les deux îlots étaient réel- lement formés d'un Pénicillium , très-rapproché du Pénicillium glaucum , Link, mais plus rameux et à cloisons très- serrées. L'eau était peuplée à sa sur- face d'une immense quantité de Spirillum ondulé, Spirillum iindula, Eh. Duj. (1) ; et de Spirillum iouY- no^^dini, Spirillum volutans, Eh. Duj. (2). On y ren- contrait aussi beaucoup d'autres Vibrions très-agiles de 0,0038 de millimètre. La pellicule de la surface était arachnoïde et formée de grands Vibrions morts, parfaitement enchevêtrés et ayant presque tous une longueur de 0,0200 de millimètre environ. Çà et là s'agitaient quelques Monades difficiles à déterminer. On rencontrait en outre, dans cette décoction, une abondance de Bactériums articulés d'une longueur qui variait de 0,0076 à 0,0110 de miUimètre (3). Enfin (1) Ehrenberg, Infus., pi. V, fig. 3. DuJARDiN, Histoire naturelle des Infusoires. Paris, 184t,p. 223. 0. F. MuLLER, Vibrio undula, Inf., pi. i, fig. 4-6. (2) Ehrenberg. Infus.,\)\. v, fig. 13. DuJARDiN, Infus., p. 225. 0. F. MuLLER, Vibrio spirillum, Infus.,pl. vi, fig. 9. (3) Bacterium articulatum et Baderium triloculare (I'Ehrenberg. DuJARDIN, //î/'us.;,p. 216. ÉLIMINATION DE l'aiR. 259 on voyait aussi à certaines places quelques animal- cules que je pense indéterminés. Ceux-ci étaient cylin- driques, obtus aux extrémités, et renfermaient à leur intérieur de trois à cinq grosses granulations ; leur longueur était en moyenne de 0,0200 de millimètre. Il existait encore çà et là quelques semences de Péni- cilliums faciles à reconnaître. De tels résultats, obtenus par notre contre-expé- rience, renversent donc ceux que Schultze avait ob- tenus dans son expérience si célèbre. Voici, dans cette contre-expérience, ce qui se passa dans le critérium. Le second jour, le liquide ne pré- sente aucune production organique. Le troisième, il offre à sa surface un certain nombre de grands Vi- brions ayant pour la plupart 0,0140 de millimètre de longueur. On rencontrait aussi, de place en place, quelques Vibrio levis, nob. de 0,0336 à 0,0420 de milli-mètre de longueur; enfin çà et là il existait quel- ques Vibrio bacilliis de 80 à 100 divisions micromé- triques, doués, ainsi que tous les autres , de mouve- ments très-manifesles. Le quatrième jour, la tempéra- ture étant de 1 4°, tous les Vibrions observés la veille sont morts et forment à la surface de la liqueur un réseau lâche inaniaié. Cette rapide phase de vitalité à laquelle succède une destruction complète n'aura- t-elle pas été une cause d'erreur pour les observateurs qui n'ont obtenu que des résultats négatifs? Le cin- quième jour, la température moyenne est de 10°. Le réseau de Vibrions morts , formé à la surface de la liqueur est encore très-distinct, on n'observe pas le moindre animalcule vivant. Le sixième jour, temp. 260 HÉTÉROGÉNIE. 10% le foin est remonté et surnage un peu; la super- ficie du liquide , pendant la nuit, a produit quatre petits îlots de Pénicillium glaucum, Link. Le sep- tième jour ,tenip. 15°, même état. De temps à autre . on aperçoit quelques Vibrions de 4 à 5 divisions mi- crométriques, animés de mouvements manifestes, et d'autres Vibrions, mais très-petits, qui ont des mou- vements fort rapides. On ne les distingue qu'aux plus puissants grossissements : sans une attention soutenue, on pourrait croire qu'il n'existe dans cette décoction aucun animalcule vivant. Le huitième jour, temp. 13% dans certains endroits on découvre beaucoup de Vi- brions granifères enchevêtrés en pellicule et inanimés; puis beaucoup de plus petits, très-agiles, très-nom- breux. Le dixième jour, temp. 14% Hqueur devenue jaune, trouble ; à sa surface nagent plusieurs ilôts de Pénicillium, Pellicule inapparente. On observe beau- coup de corps inanimés de Vibrions granulés, des Mo- nades terme. Le quatorzième jour, temp. 18% les îlots de Pénicillium se sont agrandis et laliqueur ne contient absolument qu'une immense abondance de Monades fort rapprochées du Monas elongata , Duj. Le vingt- sixième jour, jour où l'on ouvre l'appareil, le critérium n'est pas plus avancé que lui pour sa faune ; quelques rares Monas lermo y quelque?, très-petits Vibrions, voilà tout ; l'avantage serait peut-être même à l'expérience. On voit que nos décoctions à Tair libre ne sont pas aussi rapidement fécondes que celles de M. Schultze; nous n'avons trouvé aucun Polygastrique dans cette circonstance. Expérience. — Après avoir suivi le même procédé ÉLIMINATION DE l'aIR. 261 que M. Schultze , j'ai conçu une expérience qui est encore plus rigoureuse que la sienne, et, dans cette tentative, que j'ai répétée plusieurs fois, j'ai obtenu encore des résultats opposés à ceux du savant étran- ger. Voici cette expérience : un flacon à trois tubu- lures, de la contenance d'un litre, fut totalement rempli d'acide sulfurique concentré. La première tu- bulure était occupée par un tube recourbé qui , par l'une de ses extrémités , communiquait avec une pompe à air, et par l'autre plongeait au fond de l'acide. La seconde tubulure , ou tubulure du milieu , était munie d'un siphon qui naissait au niveau de la réunion du tiers supérieur du flacon avec les deux tiers inférieurs et allait se plonger au fond d'une éprou- vette vide.La troisième tubulure portait un tube allant se rendre dans le second Qacon. Ce second flacon, de la même capacité que l'autre, avait été rempli d'eau bouillante ; sa première tubulure donnait passage au tube qui provenait du flacon rempli d'acide ; né au niveau de la tubulure de celui- ci, il allait se rendre au fond de l'eau bouillante. La tubulure du milieu avait un siphon offrant exactement la même disposition que le précédent et reçu aussi dans une éprouvette vide. Enfin, de la troisième tubulure partait un tube allant dans le fond du troisième flacon. Ce flacon d'une capacité égale aux autres n'offrait que deux tubulures. La première recevait le tube pro- venant du flacon à eau bouillante ; né dans celui-ci au niveau de sa tubulure , il ne se plongeait qu'au même niveau dans le dernier flacon. La seconde tu- bulure portait un tube ou siphon qui, né au-dessus du 262 HÉTÉROGÉNIE. niveau des deux tiers du flacon, allait se rendre dans une éprouvette remplie d'eau. Une forte décoction de foin bouillant ayant été in- troduite dans ce troisième vase et le remplissant exac- tement, on luta l'appareil avec le plus grand soin, à l'aide de vernis gras et de vermillon, afin de le fermer hermétiquement. L'appareil était donc absolument occupé par de l'acide sulfurique et de l'eau presque en ébuUition. Alors, avec beaucoup de lenteur, à l'aide d'une petite pompe on introduisit de l'air dans l'ap- pareil, et voici ce qui se passa, et ce que l'on voulait obtenir : l'air introduit traversa peu à peu l'acide sulfurique concentré et s'amassa à la partie supérieure du premier flacon ; la pression qu'il détermina mit en jeu le siphon qui était adapté à celui-ci et le tiers de l'acide sulfurique alla remplir la première éprou- vette. Lorsque tout ce que ce siphon pouvait enlever d'acide fut parti, l'air qui avait traversé celui-ci passa dans le flacon d'eau bouillante, se déchargea des vapeurs d'acide qu'il avait pu entraîner et s'amassa au haut de ce second flacon ; bientôt le siphon se mit en action et vida un tiers de l'eau bouillante dans la se- conde éprouvette. Enfin, lorsque l'action de ce second giphon fut épuisée, l'air passa dans le troisième, où le dernier siphon se mit en jeu pour enlever aussi le tiers de la décoction qui s'y trouvait contenue. Dans cet état de choses, il n'existait donc absolument en contact avec la décoction mise en expérience que de l'air ayant traversé un flacon rempli d'acide sulfurique concentré, et un autre flacon rempli d'eau bouillante, double épreuve plus que suffisante pour détruire tous ELIMINATION DE L AIR. 263 les germes d'animaux ou de plantes qui auraient pu se trouver dans l'air. Ensuite on abandonna absolument l'appareil à lui- même, bien persuadé qu'il ne pouvait y avoir aucune communication entre l'atmosphère et le troisième fla- con, car, par un excès de précaution, le fond des éprouvettes contenait du mercure dans lequel plon- geaient des siphons, afin qu'on ne pût accuser au- cune action d'endosmose du liquide. La dernière éprouvette servait de critérium. Le critérium examiné de temps à autre prouva, comme il fallait s'y attendre , que Texpérience devait marcher avec beaucoup de lenteur. Pendant plus de quinze jours, quoique exposé à l'air, il n'offrit cepen- dant aucune production organique. Ce ne fut que le dix-huitième jour qu'on découvrit à la surface une petite touffe de Mucorinée près de laquelle s'agi- taient en abondance des Vibrions. L'appareil ayant été abandonné à lui-même pen- dant vingt jours, le flacon qui contenait la décoction n'ayant reçu aucune nouvelle portion d'air, n'avait donc alors été en contact qu'avec un demi-litre de ce fluide. Avant d'ouvrir cet appareil on put observer qu'il n'y avait pas eu la moindre communication en- tre son contenu et l'air atmosphérique ; le niveau de l'eau que les pressions diverses avaient, dès l'origine, déterminé dans les tubes et les sipohns n'ayant nulle- ment varié. A l'issue de ces vingt jours on s'attendait à trouver à l'intérieur du liquide en expérience des produits analogues à ceux du critérium, et cela eut lieu en ef- 264 HÉTÉROGÉNIE. fet. On avait vu , dès le dix-huitième jour, se former dans l'appareil des îlots d'une Mucorinée semblable à celle qui recouvrait alors le critérium. Quand le flacon fut ouvert, on reconnut que celle-ci était un petit champignon à mycélium , excessivement grêle, et dont les ramifications étaient alternes, inarticu- lées, d'un bleu extraordinairement pâle, d'un diamè- tre de 0,0028 de millimètre. Dans les ramifications de cette plante, ainsi qu'au fond du vase, on rencon- trait un grand nombre de Bactériums articulés, Bac- terium articidatum, Ehr., en mouvement ou immo- biles ; ils étaient plus abondants au fond , où la végétation cryptogamique manquait ; on rencontrait aussi çà et là des Vibrions-anguilloïdes, Vibrio undu- la Mull. (1), très-agiles, et des Vibrions linéaires immobiles, Vibrno bacillus, Mull. Comme on le voit, le contenu du flacon isolé de l'atmosphère était à peu près le même que celui du critérium. Peut-on donner une plus manifeste preuve que ce n'est point l'atmosphère qui recèle les germes des animaux? La Mucorinée du flacon était évidem- ment la même que cefle du critérium ; seulement, si elle n'offrait point d'articulations, cela provenait de ce qu'elle était un peu plus nouveflement formée; la vie ne marchant jamais à vaisseau clos et en présence d'une faible portion d'air, comme efle marche en pleine atmosphère, car on se rappelle que dans notre appareil l'air n'a pas été renouvelé. (1) 0. F. MuLLER, Anim. infus., pi. III, fig. 5, 7. Spirillum undula, Ehrenberg. Infusion, tab. V, fig. 12. Spinllumundulaj Dujardin. Infusoires, p. 223, pi. I, fig. 8. I ÉLIMINATION DE l'aIR. 265 Expérience. — Connaissant combien les animalcu- les sont lents à apparaître dans les décoctions, j'ai va- rié cette expérience de la manière suivante, pour ob- tenir plus rapidement des produits et aussi des ani- malcules d'un ordre plus élevé; j'ai réussi ainsi que tout me le faisait présager. En juillet, cinq grammes de foin ayant subi l'ac- tion d'un courant de vapeur d'eau pendant vingt mi- nutes, sont introduits dans le troisième flacon de mon appareil à acide sulfurique, précédemment décrit. Le second flacon venant d'être rempli d'eau bouillante, on versa immédiatement aussi de l'eau bouillante dans le troisième flacon et on luta hermétiquement. En- suite chaque jour, on fit passer un htre d'air dans l'ap- pareil à travers l'acide sulfurique, puis l'eau destinée à le laver. Après huit jours d'une moyenne de 22° pour la température, on examina le contenu du flacon qui renfermait le foin et voici ce que l'on trouva. Le li- quide offre une pellicule apparente, mince, cassante. Le microscope y signale ce qui suit : uiie immense quantité de Vibrions granifères et de Vibrions lis- ses (1) en partie vivants et en partie déjà morts. On n'aperçoit aucune Monade, et les Vibrions de petite es- pèce sont excessivement rares. De place en place, on découvre de petits îlots composés de granules conte- nus dans l'enchevêtrement que forment les corps des Vibrions morts. Ces granules ne sont évidemment que des vestiges de la décomposition des Vibrions (1) Vibrio granifer, Pouchet. — Vibrio levis, Pouchet. 266 HÉTÉROGÉNIE. granifèies, de façon que là la membrane proligère n'est point formée par des Monades ou de petits Vi- brions, mais par les corps des grands et par leurs granulations. Expérience. — L'expérience qui suit fut exécutée sans que l'on s'entourât des précautions si rigoureuses que l'on avait prises dans les précédentes, et cepen- dant, pour moi, elle est tout aussi explicite. Elle offre des résultats plus évidents parce que l'on y a moins altéré les éléments génésiques. On l'exécuta dans le même appareil. On introduisit de l'eau bouillante dans le second flacon et le troisième fut rempli d'eau fil- trée et de dix grammes de foin gardé pendant trente minutes dans une étuve chauffée à 200° ; enfin de l'air extérieur fut introduit dans l'appareil en traversant le flacon d'acide sulfurique et le flacon d'eau bouil- lante. Le lendemain, la température ayant été de 17% l'eau est colorée en fauve; il n'existe à sa surface aucune bulle de gaz, ce qui indique qu'aucun mou- vement fermentescible ne s'est établi. On injecte alors un litre d'air. Le deuxième jour expiré, l'appareil est ouvert. Il existe à la surface du liquide quelques bulles de gaz; la macération est légèrement trouble. Le liquide offre une pellicule proligère excessivement mince, formée d'une immense quantité de Vibrions granifères en- chevêtrés avec des Vibrions lisses, et ayant leurs in- tervalles remplis de Monades crépusculaires et de Bactériums articulés. Presque tous les Vibrions sont déjà morts, cependant quelques-uns sont encore très- ÉLIMIISATION DE l'aIR. 267 agiles. De place en place aussi on voit s'agiter quel- ques Monades lentilles. Parallèlement à cette expérience, il existe près de mon appareil un flacon de la même capacité, et dans lequel, à l'aide d'une lampe à esprit-de-vin, j'ai fait bouillir le foin pendant trente minutes. Le liquide est d'un fauve extrêmement foncé, limpide, aucunebulle de gaz n'existe à sa surface, aucune pellicule ne s'y observe. Examinée au microscope, la décoction n'of- fre pas alors la moindre trace d'animalcule ! Schwann a exécuté aussi quelques expériences qui ont eu le même retentissement et le même résultat que celles de Scliultze ; mais au lieu d'employer Tacide sulfuriquepour tuer les germes qu'il supposait errants dans l'atmosphère, il eut recours au feu. Ce savant, après avoir fait bouillir de Teau chargée de matières organiques , ne faisait parvenir sur celles-ci que de Tair qui avait traversé un milieu soumis à la tem- pérature de la chaleur rouge. Dans ses expériences aucun mouvement putrescible ne se manifesta dans le hquide, et jamais dans celui-ci aucun animalcule ne se développa, aucun végétal rudimentaire (1). Voulant rendre incontestable que l'air ne peut être considéré comme le véhicule des germes, et renver- ser ainsi le dernier retranchement des adversaires de l'hétérogénie, j'ai, à plusieurs reprises, répété l'ex- périence de Schwann avec le plus grand soin, et même en prenant des précautions encore plus sévères que ce savant ne l'avait fait, et, cependant, mes résultats (1) Schwann, Des générations équivoques. [Annales de Poggen- i-irf, 1837, p. 184. 268 HÉTÉROGÉNIE. ont été tout à fait opposés aux siens. J'ai vu des cryp- togames et des Protozoaires se développer abondam- ment dans des vases qui n'étaient accessibles qu'à de Tair élevé à une température telle que dans l'hypothèse ou celui-ci aurait pu contenir quelques germes, ceux- ci avaient évidemment été détruits. Expérience. — J'ai pris un gros tube en verre, long de cinquante centimètres, et, afin de multiplier les points de contact et de ralentir la marche de Tair qui devait le traverser, tout l'intérieur en fut obstrué avec des filaments d'amiante et des fragments de verre. Ce tube recevait d'un côté un tuyau de gomme élasti- que communiquant avec une pompe à air, et de l'au- tre il se continuait avec l'appareil. Ce tube était dis- posé horizontalement et au-dessous de lui se trou- vaient trois grosses lampes à esprit-de-vin dont la flamme l'entourait complètement. Venaient ensuite deux flacons, l'un à trois tubulures et l'autre à deux. Le premier de ceux-ci était totalement remph d'eau bouiflante et recevait, par sa première tubulure, un tube recourbé qui plongeait jusqu'au fond du liquide. La tubulure du milieu était munie d'un siphon qui naissait dans ce flacon vers le milieu de sa hauteur et allait se rendre dans une éprouvette vide. Enfin la troisième tubulure porlait un tube qui, né à un centi- mètre au-dessous de son bouchon , allait se rendre dans le second flacon. Ce second flacon avait été rempli entièrement d'une décoction de foin bouiflante. Sa première tubulure recevait le tube qui partait du vase précédent, et ce tube ne s'enfonçait point dans le fla- con à plus d'un centimètre au-dessous du bouchon. ÉLIMINATION DE l'aIR. 269 De la seconde tubulure naissait un tube faisant fonc- tion de siphon. Il naissait vers le milieu delà hauteur du flacon et allait se rendre au fond d'une grande éprouvette vide. L'appareil ayant été luté exactement en mettant peu de lut et en recouvrant celui-ci d'une couche de vernis et de vermillon, on allumâtes trois lampes; et lorsque, après une demi-heure, il fut évi- dent que le tube et les fragments de verre et d'a- miante qu'il contenait étaient élevés à la température rouge , on poussa très-lentement de l'air dans l 'appareil , à l'aide de la pofnpe. Cet air, à cause de la multiplicité des points de contact, fut réellement tamisé tout le long du tube, de manière à tuer incontestablement tous les germes d'animaux, s'il en contenait. De là il passa dans le premier flacon en traversant l'eau presque bouillante qu'il contenait. Immédiatement l'air intro- duit dans l'appareil mit en jeu le premier siphon et ce premier flacon se vida de la moitié de son eau dans r éprouvette qui lui était contiguë. Peu de temps après, l'air traversait le tube de communication du deuxième flacon, arrivait dans celui où était la dé- coction de foin et mettait en jeu le second siphon, qui alors en enlevait rapidement la moitié pour en remplir la seconde éprouvette. Plane, llï, fig. 3. Ainsi donc, tout l'air qui remplissait alors le flacon contenant la décoction en expérience avait été tamisé dans une longueur de cinquante centimètres et y avait été élevé à la température de la chaleur rouge, et ensuite cet air avait traversé de l'eau presque bouil- lante. Aucun germe n'avait donc pu résister. Les tu- bes des éprouvettes plongeaient dans du mercure. 270 HETEROGENIE. Dans la première expérience que nous tentâmes avec cet appareil, nous fûmes plus rigoureux que M. Schwann. L'air ne fut nullement renouvelé et la décoction ne se trouva, durant tout le temps, en con- tact qu'avec un décimètre cube de ce fluide. Ce ne fut qu'après six semaines que l'on déluta l'appareil et l'on put avant s'assurer que l'intérieur n'avait pas reçu la moindre parcelle d'air atmosphérique, la dif- férence de nivellement que l'eau offrit tout d'abord dans les siphons n'avait point varié depuis le com- mencement de l'expérience jusqu'à sa terminaison. Voici ce qui fut observé alors : on n'a jamais dis- tingué de pellicule à la surface du liquide, qui a toujours été diaphane et d'un fauve foncé. Seulement après vingt-qualrejoursona vu se former de place en place des îlots de quatre et six millimètres de diamè- tre, composés évidemment d'amas de petits champi- gnons reconnaissables à la loupe, à travers les parois du flacon. Ces amas, d'abord de couleur blanche, faisaient une saillie d'un millimètre à la surface de l'eau. Deux jours après, leur teinte devint d'un vert glauque ( 1 ). A l'ouverture du flacon, avec le microscope on reconnut qu'ils étaient composés d'une espèce de Pénicillium très-analogue au Pénicillium glaucum de Link, ainsi que le firent soupçonner quelques vestiges de sa fructification en pinceaux qu'on rencontrait çà et là. Chacun de ceux-ci était environné d'un nuage de spores libres, sphériques de 0,0028 à 0,0040 de mil- limètre de diamètre, colorés en jaune très-clair. Ou- (i)A ce moment on n'observait aucun de ces cryptogames dans le critérium, ni dans le laboratoire. ÉLIMINATION DE L AIR. 271 tre ces spores, on trouvait encore dans le liquide des corpuscules allongés fort petits, presque tous absolu- ment immobiles et qui n'étaient que les restes d'une génération de Vibrions qui avait précédemment animé cette infusion. Quelques-uns seulement jouissaient encore de mouvements. Ceci est parfaitement en har- monie avec ce qu'a observé M. Pineau. 11 a vu le Péni- cillium glaucum succéder à des générations de Vi- brions (1). Quoi qu'il en soit, voici évidemment un végétal et des Vibrionides qui se sont développés spontanément après quelques semaines, dans une atmosphère d'air non renouvelé ayant subi la température rouge et tra- versé deux flacons d'eau presque bouillante. Il est évident que l'on ne peut pas dire que là les séminules sont venues du dehors. Si ces séminules, chose im- possible, avaient traversé le tube rouge, elles ne se- raient même pas parvenues dans le second flacon , elles fussent restées flottantes dans le premier; enfin , on les voit, on les connaît ; si elles pénétraient dans des appareils, on les y découvrirait... Nous les y décou- vrons comme on le voit, quand elles y sont réelle- ment. Pendant tout le temps qu'a duré l'expérience, le critérium a conservé sa transparence, et après six se- maines c'était à peine si sa surface offrait une pelli- cule apparente. Le vingt-huitième jour il offrait quel- ques yibrio rngula,Du']., mais en si faible quantité (4) J. PiNF.AU, Recherches sur le développement des animalcules infusoires et des moisissures. {Ann. des se. nat. Zoologie, t. I!l, p. 187.) 272 HETERO GENIE. qu'ils auraient pu passer inaperçus. Le trente-cin- quième jour on n'y distinguait absolument rien. Enfin, observé parallèlement au Qacon et le même jour, on ne reconnut à sa surface aucun Mucor ni aucune sé- minule de Mucor. De place en place seulement on voyait une ou deux Monades, un ou deux Vibrions, pas plus. Si les germes étaient réellement suspendus dans l'atmosphère, pourquoi le Pénicillium qui s'est si am- plement développé dans le vase fermé, n' eût-il pas apparu en plus grand nombre dans le critérium exposé à l'air? Il le devait dans l'hypothèse de la pansper- mie. Si cela ne s'est pas réalisé, c'est que celle-ci est sans fondement. Pourquoi le critérium était-il aussi dénué d'animaux, lui sur lequel tous les germes atmosphériques pouvaient pleuvoir?... Pourquoi! C'est qu'à l'air libre comme dans les vases fermés, les décoctions sont souvent fort peu riches en animal- cules, et c'est ce qui a égaré les expérimentateurs qui nous ont précédé. Expérience. — Nous avons tenté une nouvelle ex- périence dans l'appareil dont la description précède. On y abandonna , pendant six semaines , un demi- litre d'eau bouillante, contenant cinq grammes de foin, après avoir introduit sur celle-ci un demi-litre d'air qui avait traversé le tube chauffé au rouge , et ensuite le flacon rempli d'eau à 98 degrés. Après, et pendant tout le cours de l'expérience , aucune nou- velle quantité d'air ne fut introduite dans l'appareil. Lorsque j'examinai le liquide je reconnus qu'il était d'un fauve foncé, diaphane, limpide. Examiné ELIMINATION DE L AIR. 273 au microscope, on s'aperçut que sa surface était occupée par une mince membrane proligère , formée évidemment de cadavres de longs Vibrions. Les in- tervalles, de ceux-ci étaient remplis de myriades de Spirillums ondulés, Spirilhim undula ,Ehv. y of- frant de 0,0084 à 0,0124 de millimètre de longueur, nageant tantôt lentement , tantôt rapidement par un mouvement anguilloïde (1). L'air contenu dans l'appareil avait une extrême fétidité. Est-ce celle-ci qui a empêché d'autres géné- rations de se produire? L'odeur était analogue à celle de r hydrogène sulfuré. Pour les hommes qui font succéder le jugement à la méditation, et qui, sans prévention, acceptent les décisions de l'expérimentation, il est évident que le fait suivant, quoique dépouillé d'une partie des pré- cautions infinies qui ont été prises précédemment, n'en arrive pas moins au même but, à savoir : à prouver purement et simplement que les germes ne sont pas contenus dans l'air. Nous employons ici exactement le même appareil que dans les deux pré- cédentes expériences , seulement le second flacon où est le foin chaufféà 200 degrés, au lieu d'être remph d'eau bouillante, est plein d'eau froide. Dans ce cas, au bout de deux à quatre jours, on voit constamment une nombreuse population zoologique apparaître dans l'appareil. Le résultat est dû à ce que, dans ce cas, nous n'employons pas d'eau bouillante , qui , comme (1) Spirillum undula, Ehrenberg, Infus., pi. V, fig. 12. — Spi- rillum undula^ Dujardin, Infus., pi. I, fig. 8. — Vibrio undula, MuLLtR, Infasoria, tab. YI, fig. 4-6. POUCHET. 1 8 274 lîÈTEROGENIE. nous l'avons établi dans tant d'expériences spéciales, paralyse ou anéantit le mouvement génésique. Si l'on ne se reporte pas à ce qui précède, on objectera que les animalcules ont pu tirer leur origine de l'eau ; nous pourrions ne pas nous préoccuper de cette ob- jection puisqu'il ne s'agit ici, purement et simplement, que de prouver que ce n'est pas l'air qui en est le dépositaire (1). Mais nous avons démontré précédem- ment que l'eau ne recèle pas les germes : tous les naturalistes en conviennent aujourd'hui. Or, si dans notre appareil il se développe des Proto-organismes , comme ils ne peuvent provenir de l'air qu'on y in- troduit, il faut bien leur affecter un autre berceau que l'atmosphère. Expérience. — Voici le résultat de l'une de nos expériences. On a rempli d'eau bouillante le premier flacon de l'appareil à trois lampes. On a rempli d'eau filtrée froide le second flacon et l'on y a mis dix grammes de foin passé dans une étuve chauffée à 200 degrés. Lorsque le tube fut porté à la tempé- rature rouge, on introduisit de l'air dans l'appareil. Deux jours après, la température moyenne ayant été de 22 degrés , on ouvrit celui-ci et voici ce que l'on observa. La macération était de couleur fauve et sa surface se trouvait occupée par quelques bulles d'acide carbonique. Le microscope fit découvrir dans l'eau une immense quantité de Vibrions grani- fères et de Vibrions lisses ; puis beaucoup de Mona- (1) Pour l'instant, si l'on voulait, on pourrait même supposer que l'eau est gorgée de germes; cela n'entrave nullement la con- clusion. ÉLIMINATION DE L AIR. 275 des crépusculaires et de Baclériums articulés (1). Mais quoique les résultats que nous venions d'ob- tenir en répétant les expériences de MM. Schwann et Schultze fussent absolument décisifs, nous n'en som- mes pas resté là, et pour éviter toutes les objections subtiles, nous avons exécuté une série d'expériences dans lesquelles l'air atmosphérique a été absolument banni. On voudra bien, nous l'espérons, dans ce cas, nous concéder qu'un agent que nous n'employons pas doit être parfaitement vierge de tout soupçon. Quoique mes nombreuses expériences démontrent jusqu'à l'évidence , selon moi , que l'air atmosphé- rique ne peut être et n'est pas le véhicule des germes des Proto-organismes, j'ai pensé que ce serait en cou- ronner heureusement la série et en même temps ne laisser aucune prise à la critique, si je parvenais à déterminer l'évolution de quelque être organisé , en substituant de l'air artificiel à celui de l'atmo- sphère. Les belles expériences de MM. Regnault et J. Reiset me semblaient à l'avance indiquer que des animaux in- férieurs pourraient se développer dans cet air, puisque des animaux vertébrés y vivent bien (2). Mes tenta- tives ont été couronnées de succès. Dans de l'eau to- talement privée d'air et qui ne se trouvait en contact qu'avec de l'air artificiel ou de l'oxygène pur, j'ai vu des Proto-organismes variés se développer. De tels {\) Vibrio granifer, Pouchet. Vibrio levis, Pouch. Monas cre- pusculurriy Ehrenberg. Bacierium articulatum, Ehr. (2) Regnault et Reiset, Recherches chimiques sur la respiration des animaux des diverses classes. Paris, 1849. 276 HÉTÉROGÉNIE. faits suffiraient seuls pour étayer solidement les opi- nions que nous professons. L'expérience que j'ai tentée en employant l'air artificiel, a été faite en commun avec un jeune et savant chimiste, M. Houzeau, dont le nom s'est déjà inscrit d'une si brillante manière dans la science. Expérience avec l'air artificiel. — Nous avons pris un grand flacon de cinq litres de capacité, bou- chant à l'émeri. Ce flacon a été rempU d'eau bouil- lante et immédiatement on Ta hermétiquement fermé et renversé sur une cuve à mercure. Lorsque l'eau fut refroidie , on introduisit dans ce flacon un mé- lange de gaz oxygène et d'azote, dans les proportions voulues pour constituer de l'air artificiel ; celui-ci occupa les trois-quarts de la capacité du vase. Enfin , en prenant les plus grandes précautions, on a aussi introduit dans ce flacon 10 grammes de foin qui venait d'être exposé durant vingt minutes dans une étuve à la température de 100 degrés. Ce foin ayant été en- levé de l'étuve dans un flacon à large ouverture, bouché lui-même dans l'étuve et débouché seulement sous la cuve , on l'introduisit dans le flacon. Ainsi on était certain que si quelques parcelles d'air étaient restées dans les interstices de ce foin, chauffées à \ 00 degrés , efles ne pouvaient receler aucun germe susceptible de se développer. Enfin , le flacon ayant été bouché sous le mercure, fut remis dans sa situa- tion ordinaire et tout le contour de l'ouverture , pour plus de précision , quoique le bouchon ait été enduit d'un corps gras, fut revêtu d'une couche de vernis à la copale, épaissi avec du vermillon. ÉLIMINATION DE l'aIR. 277 Le vase fut ensuite placé dans notre laboratoire, près d'une fenêtre, et observé chaque jour à l'exté- rieur . Durant les six premiers jours, la température ayant été en moyenne de 18 degrés, le liquide resta jaune et limpide. Le huitième, Teau commence à devenir nébuleuse; l'on aperçoit près de ses bords un îlot flottant , d'un vert glauque, ayant environ trois millimètres de dia- mètre, et formé sans nul doute, d'une végétation cryptogamique due à une agglomération de Pénicil- lium. Le douzième jour la liqueur continue à être trouble, sans bulles à sa surface, et on y découvre, vers le fond du vase, un globule sphérique de cinq millimètres de diamètre, constitué très -probablement par un amas d'Aspergilhis. Le dix-huitième jour, l'eau est encore plus trouble que précédemment et il apparaît vers son milieu un nouvel îlot flottant, formé évidemment de Pénicillium en fructification. Le vingt-quatrième jour le liquide présente à peu près le même aspect que précédemment, seulement il est plus trouble vers le fond. Enfin, un mois après le commencement de cette expérience, le flacon fut débouché. Le gaz contenu dans son intérieur n'avait contracte aucune mauvaise odeur ; la superficie de l'eau n'offrait aucune pellicule, et on y voyait flotter quatre petits îlots de Pénicillium, Danscehquide, qui était jaune et trouble, nageaient plusieurs flocons d' Aspergillus de grosseurs diverses^ 278 HÉTÉROGÉNIE. et dont deux, composés de touffes serrées de ce cham- pignon, offraient le volume et l'aspect des grains de groseille blanche. L'un des îlots, extrait et examiné au microscope, est formé d'une cryptogame très-touffue, très-ramifiée, à ramifications éparses, appartenant au genre Pénicil- lium, C'est évidemment le Pénicillium glaucum de LinkO). Les flocons qui se rencontrent immergés dans la macération, par l'aspect de leurs touffes et par la structure de leurs mycéliums, ressemblent absolument à VAspergillus que nous avons observé dans l'oxygène dans une expérience subséquente ; mais comme ces flocons sont restés sous l'eau et n'ont pas fructifié, il a été impossible de déterminer exactement à quelle es- pèce appartenait la mucorinée qui les compose. On rencontre çàet là nageant à la surface de l'eau, des grains de matière verte, sphériques, remplis de granules, et offrant 0,01 12 de millimètre de diamètre. Malgré la température qui avait toujours été assez basse pendant la durée de cette expérience, et en moyenne de 15% et malgré l'influence défavorable que présentent toutes les expériences exécutées à vais- seaux clos, nous découvrîmes un assez grand nombre d'animalcules dans notre macération. Sa surface était remphe deProtées diffluents, P r oteus diffliiens ^MuW. , Amiba diffluens^ Dujardin. On y voyait aussi un grand nombre de Trachelius absolument analogues au Trachelius trichophorus d'Ehrenberg, jeunes, et n'a- (1) Synonymie: Mucor aspergillus, Bulliard; Monilia glauca ^ Persoon; Aspergillus glaucus, F ries. ÉLIMINATION DE l'aIR. 279 yant que 0,065 de aiillimètre de longueur ; ils étaient extrêmement agiles, se contournant en tous sens et dardant leur longue trompe de tous côtés. On y voyait, en outre, quelques Trachelius globifer, Ehr. ; puis quelques Monas elongatUy Duj., et un grand nombre de Vibrions excessivement fins, parmi lesquels on remarquait surtout le Vibrio lineola, Mull., et le Vi- brio riigida, Mull. Ainsi donc voici une Faune variée d'animaux mi- croscopiques et quelques champignons, qui se sont développés dans un milieu absolument privé d'air atmosphérique, et où celui-ci, par conséquent, n'a pas pu apporter les germes. Cette expérience à l'aide de l'air artificiel parle avec une telle autorité, qu'il semble désormais impos- sible d'offrir un plus audacieux démenti aux partisans de la panspermie aérienne. Mais nous avons pu venir encore l'étayer par quelques autres faits, et l'oxygène étant la partie essentiellement vitale de l'air, nous avons pensé qu'en l'employant on pourrait peut-être voir quelques Proto-organismes apparaître au milieu de lui. Nous avons privé absolument d'air une certaine quantité d'eau, et mis dans celle-ci un corps putres- cible ayant subi une température élevée, et le flacon qui les contenait ayant été rempli d'oxygène, on vit en effet des végétaux parfaitement caractérisés naître dans ce gaz! N'est-ce pas là encore une palpable preuve en faveur de notre opinion ? Voici les détails de cette expérience répétée par nous deux fois avec des résultats analogues. Expérience avec l'oxygène. — Un flacon d'un 280 HÉTÉROGÉNIE. litre de capacité fut rempli d'eau bouillante et bouché hermétiquement avec la plus grande précaution, et immédiatement on le renversa sur une cuve à mer- cure. Lorsque l'eau fut totalement refroidie, on le dé- boucha sous le métal, et on y introduisit un demi-litre de gaz oxygène pur. Aussitôt après, on y mit, sous le mercure, une petite botte de foin pesant dix grammes, qui venait d'être enlevée, dans un flacon bouché, à une étuve chauffée à J 00% et où elle était restée trente minutes. Le flacon fut enfin fermé hermétiquement à l'aide de son bouchon rodé à l'émeri ; et pour surcroît de précaution, lorsqu'on l'eut enlevé de la cuve, on mit une couche de vernis gras et de vermillon tout autour de son ouverture. Huit jours après, la macération était d'une couleur fauve, sans pellicule apparente à sa surface, au moins à l'œil nu, mais le foin submergé offrait sur quelques- uns des brins qui hérissaient sa petite masse, des globules d'un blanc jaunâtre, de la grosseur d'un grain de groseille blanche, auquel de loin ils ressem- blaient parfaitement. Ces globules, au nombre de huit à dix, mais dont quelques-uns étaient très-petits et libres dans la liqueur, paraissaient évidemment formés de filaments de Mucorinées implantés en un même endroit, et de là s' irradiant en touffes serrées. Le microscope le démontra. Le dixième jour, le flacon, ayant été ouvert, on exa- mina son contenu. Il n'v avait eu entre l'extérieur et l'atmosphère aucun échange. Le gaz oxygène qu'il con- tenait paraissait encore absolument pur; et les corps en ignition qu'on y plongeait activaient leur combustion. ÉLIMINATION DE l'aIR. 28 i On reconnut alors que les gros flocons blanchâtres, qu'on discernait à travers les parois du vase et qui étaient immergés dans l'eau, étaient évidemment for- més par une espèce de champignon à mycélium très- touffu et tassé. Les filaments de celui-ci étaient cylindriques , articulés, et leurs articulations plus rapprochées vers leur base qu'à leur sommet ; des gra- nulations fines en remplissaient les intervalles ; et celles-ci, nombreuses vers l'origine des filaments, le devenaient de moins en moins vers leurs extrémités. Les sporanges sont parfaitement sphériques, lisses, d'une couleur brune et d'un diamètre de 0,0700 de millimètre ; ils sont enveloppés extérieurement d'une fine membrane transparente qui recouvre les spores. Le réceptacle dépouillé de ceux-ci, est sphérique et d'un diamètre de 0,0280 de millimètre. Sa surface est finement marquée de points indiquant l'implan- tation des spores. Ceux-ci sont ovoïdes et implantés tout autour du réceptacle ; le plus long diamètre de ces spores varie de 0,0056 à 0,0084 de millimètre et leur plus court de 0,0028 à 0,0050. Cette plante, que je pris pour un Aspercjilhis, ne me paraissant point avoir été décrite, afin de m'éclai- rer à ce sujet, je me suis adressé à M. Montagne, dont l'autorité en semblable matière a une si haute valeur. Il a pensé aussi que c'était une espèce nouvelle, et il lui a plu de lui imposer le norn d' Aspergillus Poii- chetii{i). J'ai respecté sa décision. Comme durant ces derniers temps, plusieurs sa- (1) Montagne, Plantes cellulaires nouvelles , exotiques et indi- gènes. Paris, 1859, 8' centurie, 9« décade. 282 HÉTÉRO GÉNIE. vants ont prétendu que les spores de quelques crypto- games ne perdaient leur faculté de germer qu'à une température au-dessus de 100 degrés, j'ai dû, pour donner à l'expérience dont il vient d'être question toute l'authenlicité possible, m'assurer s'il n'en serait pas ainsi à l'égard des végétaux qui s'étaient produits durant celle-ci. Bulliard ayant déjà reconnu que des séminules de quelques petits champignons, et en particulier celles du Mucor sphœrocephalus, perdaient leur fa- culté germinalive après une courte immersion dans l'eau bouillante, je pensai, par analogie, qu'il devait en être de même pour le champignon qui s'était déve- loppé durant mon expérience. Ayant pris des spores du Pénicillium glaiicunif Link, je reconnus qu'ils étaient parfaitement sphé- riques et offraient un diamètre de 0,0028 à 0,0042 de millimètre. Je les plaçai dans un petit tube avec environ deux centimètres cubes d'eau, et celle-ci, à l'aide d'une lampe à esprit-de-vin,